samedi 25 octobre 2014

Infos

Le 20 octobre dernier, c'était le 160ième anniversaire de la naissance de Rimbaud. On peut consulter sur ce sujet le  site de francetvinfo où il est question, à la fin du reportage vidéo, du nouveau musée Rimbaud.

l'article est intitulé : Un sapin de Noël a tué Rimbaud.


On peut y lire ce passage remarquable : 

Il y a cent soixante ans, presque jour pour jour, naissait Arthur Rimbaud. Une occasion depuis quelque temps de célébrer celui qui, en 1873, lança ce qui allait devenir le cri de ralliement des artistes du XXe siècle : « Il faut être absolument moderne. » Réduisant la complexité de ce programme à une course en avant dans la destruction des codes et dans la réflexion narcissique de l’art sur lui-même, ceux qui s’en réclament oublièrent que Rimbaud était nourri de vers latins et de poésie classique, qu’il était né à l’écriture en même temps qu’il découvrait la souffrance humaine et l’engagement dans les rougeoiements de la Commune, et que son bouleversement du langage était aussi et surtout une quête mystique.

Notre prochain article est en préparation.

dimanche 19 octobre 2014

Les extraordinaires peintures et enluminures de Robert Lanz, par Jacques Bienvenu



La confusion des races, DR Musée Rimbaud

Robert Lanz, enlumineur, peintre et sculpteur est né à Paris le 1er juillet 1896 et mort à Genève le 24 décembre 1965. De 1937 à 1953, il se consacre à la transcription et l’enluminure d’Une saison en enfer et des Illuminations d’Arthur Rimbaud. En 1954 l’album des enluminures consacré aux Illuminations est présenté à la Bibliothèque Nationale de Paris lors de l’exposition du centenaire de la naissance du poète. On a la chance d’avoir accès gratuitement à une vidéo de l’INA de 1960 consacré à cet artiste original qui appartient à la longue galerie des fous sympathiques de Rimbaud. Le film  est malheureusement en noir et blanc, avec le style un peu démodé des interviews de l’époque.On y découvre un homme très simple qui garde un grand béret à l’intérieur de sa  maison remplie d’objets insolites. Il nous explique comment il a réalisé ces incroyables enluminures incrustées d’or pur et de platine. Observez, à la fin du film, la peinture qui figure en tête de l’article. Ce reportage est émouvant et poétique. 

                                                      À voir absolument !

On trouve dans La Grive de 1954, dont j’ai déjà parlé, une enluminure que l’on reconnaîtra au début de la vidéo quand Robert Lanz feuillette son album.




Aujourd’hui Robert Lanz est oublié. Il ne se trouve mentionné dans aucun catalogue ou livre récent consacré à Rimbaud. Il conviendrait de le redécouvrir. Nous aurons cette occasion lors de l’exposition d’ouverture du nouveau musée Rimbaud. Les trois peintures présentées sur ce blog sont celles qui ont été choisies pour cette exposition.


 Rimbaud sur la chaise de l'enfer. DR Musée Rimbaud.




DR Musée Rimbaud.

Signalons à cette occasion que l’inauguration du nouveau musée Rimbaud aura lieu entre juin et septembre 2015. Le blog Rimbaud ivre sera particulièrement attentif à cet événement culturel de première importance.

                  La reproduction de ces photographies inédites est strictement interdite.


lundi 13 octobre 2014

En allant voir une exposition, par Jacques Bienvenu



Effet d'orage sur le Vieux-Port, DR Fondation Regards de Provence.

J’ai vu hier la merveilleuse exposition « Marseille éternelle » au musée Regards de Provence situé en face du fameux Mucem. Je suis enthousiasmé par un peintre marseillais Joseph Garibaldi. Plusieurs de ses toiles représentent le Vieux-Port tel que Rimbaud a pu le voir lors de ses passages à Marseille.

À la boutique des livres du musée j’ai acheté  le Catalogue raisonné de l’œuvre de ce peintre, remarquablement présenté par Pierre Murat. J’ouvre le catalogue en rentrant chez moi  et je lis l'introduction :

1863

Garibaldi naît au moment où pointe la « modernité ». Modernité technique et c’est le premier métro à Londres, le Tube et ses locomotives à vapeur, ou l’invention par Solvay du procédé de fabrication de la soude. Modernité des grandes villes, de leur aspect « transitoire, fugitif, contigent », dont Baudelaire vante la constante métamorphose dans Le peintre de la vie moderne, paru cette année-là. […] Cette année-là, Renan publie sa Vie de Jésus qui démythifie les Évangiles au nom de la raison positive mais paraissent aussi, avec cinquante ans de retard, ces Désastres de la guerre où Goya livrait l’humanité à sa bestialité : ni Dieu ni raison ne l’animent plus.
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Ce texte bref nous en apprend  beaucoup plus sur Rimbaud que certains longs et illisibles commentaires de son oeuvre.

dimanche 5 octobre 2014

Les « Illuminations » du British Muséum, par Jacques Bienvenu


View of London. DR. British Library      

Dans la préface à l’édition originale des Illuminations, en 1886, Verlaine écrit : « Le mot Illuminations est anglais et veut dire gravures coloriées – coloured plates : c’est même le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit ». En 1878, dans une lettre adressée à Charles de Sivry, le même Verlaine avait formulé le titre du recueil de poèmes en prose de Rimbaud avec une variante pour le sous-titre : « Avoir relu Illuminations (painted plates) du sieur que tu sais… ». Considérant qu’à cette date Verlaine avait le manuscrit sous les yeux et qu’il ne l’avait peut-être pas revu huit ans après, Bouillane de Lacoste a choisi d’adopter ce dernier sous-titre dans son édition critique des Illuminations.




Cette question du sous-titre posera quelques problèmes aux commentateurs. Ainsi Antoine Adam dans l’édition de la Pléiade de 1972 parlant de « painted plates » écrit : «  les historiens anglais, il est vrai, protestent. Ils soutiennent qu’Illuminations ne peut avoir ce sens ». Il faisait allusion à une publication où le britannique Underwood expliquait que « painted plates » ne peut guère désigner autre chose que des « assiettes peintes ».

Jean-Luc Steinmetz revient sur cette question en 1987 dans un article intitulé : «  La lanterne magique ». Selon lui, le sens d’enluminures du mot illumination  « n’est pas attesté outre mesure dans la langue anglaise ». Cet « outre mesure » semble curieux. Puis il écrit : « Quant au sous-titre il étonne si nous devons le prendre dans son sens le plus ordinaire : assiettes coloriées. Autant dire que les poèmes de Rimbaud seraient à mettre dans le vaisselier de la littérature française »[1].

En 1990, Olivier Bivort, avec plus de justesse, observe que les traducteurs ne tiennent pas compte que dans l’esprit de Verlaine, Illuminations voulait dire gravures, terme qu’il employait dans les deux lettres envoyé à Sivry où il est question des Illuminations. [2].

Jean-Jacques Lefrère plus récemment pose une bonne question. Observant que Verlaine emploie le mot « Illuminécheunes » dans une lettre, écrit : « Cette expression phonétique de la prononciation anglo-saxonne du titre suggère t’elle que le mot Illuminations doit être compris au sens anglais ? »[3]

On voit qu’il est nécessaire de mettre les points sur les i du mot Illuminations. En premier lieu le sens « enluminures » pour Illuminations est attesté, contrairement à ce que suggèrent certains critiques. Il faut aussi savoir que  du temps de Rimbaud le British Muséum possédait une extraordinaire collection d’enluminures dont la période s’étendait sur plus de huit siècles. Les catalogues de l’époque utilisaient le mot illuminations.




Rimbaud fut un lecteur assidu de la bibliothèque du British Muséum, en 1873, pendant le compagnonnage avec Verlaine et en 1874, même après le départ de Germain Nouveau. Il est bien possible qu’il ait eu accès à cette collection[4]. En 2011 - 2012, s’est tenue à la British Library de Londres une grande exposition concernant ces enluminures dont le titre était : The Genius of Illuminations.

Depuis longtemps, Rimbaud est fasciné par les gravures. Le poème L’Éclatante Victoire de Sarrebruck en est en quelque sorte l’illustration puisque le sous-titre mentionne une « gravure brillamment coloriée ».



Gravure présentée à l'exposition Arthur Rimbaud de 1954 


En 1871, dans une lettre à Demeny, le poète, évoquant de « douces vignettes pérenelles où batifolent les cupidons » qui comportaient des « fleurs vertes », fait allusion à des estampes coloriées. 


Estampe 1805

N’oublions pas non plus que dans Une saison en enfer, il écrivait : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires […] ».Ce n’est peut-être pas un hasard si dans le poème « Après le Déluge » on peut lire ces deux phrases :

[…] et l’on tira les barques vers la mère étagée là-haut comme sur les gravures.

Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.


                                 Scenes from history,DR. British Library
Juxtapositions d’images, caractéristique des Illuminations

Verlaine a donné un sous-titre aux Illuminations qu’il serait dommage d’ignorer. André Guyaux, dans la notice sur les Illuminations du Dictionnaire Rimbaud, lui a redonné toute son importance en indiquant que Verlaine affirmait ainsi la dimension picturale des poèmes en prose de Rimbaud.





[1] « Rimbaud ou la liberté libre », Parade Sauvage, 1987, p. 97-98.
[2] «  Le modèle du discours pictural dans quelques poèmes des Illuminations », Malédiction ou révolution poétique : Lautréamont/Rimbaud , actes du Colloque de Cerisy , Les Valenciennes, n°13, 1990, p.147.
[3] Dans sa biographie de Rimbaud, p. 666.
[4] Aurélia Cervoni, dans le récent Dictionnaire Rimbaud à la notice « British Museum », indique que le musée londonien exposait dans ses vitrines de nombreux manuscrits enluminés, désignés par le terme « illuminations ».

samedi 27 septembre 2014

Soirées musicales et littéraires en 1874, par Jacques Bienvenu



On ne sait rien de ce que Rimbaud a fait à Paris en 1874 avant de partir à Londres avec Germain Nouveau. On nous dit souvent que, revenu à Paris après le drame de Bruxelles, Rimbaud aurait été  traité comme un indésirable.  En réalité, il avait encore quelques amis sûrs. Forain, d’abord, chez qui il logeait probablement rue Saint-Jacques ; Mercier et le musicien Cabaner qui le revirent en 1875 ; Richepin qui publia des souvenirs tardifs sur le poète en 1927 ; Raoul Ponchon qui avait reçu un exemplaire d’Une saison en enfer ; Germain Nouveau qui n’hésita pas à partir avec lui vers le 20 mars. Que s’est-il passé avant cette date à Paris ? Nul ne le sait. Tentons cependant de formuler des hypothèses.

En feuilletant la presse de cette période de mars 74, on peut être attiré par l’annonce de soirées musicales et littéraires organisées par un certain Charles Boissière.  Celui-ci avait écrit un petit opuscule intitulé « Éloge de l’ennui » dédié ironiquement à l’Académie Française. Le journal  L’Orchestre, qui avait pour directeur Ludovic Hans (pseudonyme d’Armand Silvestre), donnait le programme de la soirée du 15 mars :


On voit que le premier morceau musical s’intitule Romance sans paroles de Mendelssohn. Par une sorte de coïncidence c’est à cette date que l’ouvrage que Verlaine voulait dédier à Rimbaud venait d’être imprimé à Sens. Le recueil des Romances sans paroles passera  totalement inaperçu. Cependant, si  Rimbaud a vu ce titre, il a dû sursauter. Le morceau Romance sans paroles était interprété, notamment, par une certaine « Madame  Poitelon ». Autre coïncidence, ce nom très rare figure sur un tableau de Forain dont il faut rappeler l’histoire.

Dans Le Figaro littéraire du 21 juin 1952 on reproduisait pour la première fois un portrait exécuté par  Forain portant la mention « mai 1874, à mon ami Poitelan ». Cette peinture était révélée comme un portrait présumé d’Artur Rimbaud. Peu de temps après, cette peinture fut présentée à l’exposition Forain de la BNF pour le centenaire de la naissance du peintre né en 1852.On y donnait le nom de « Poitelan » suivi d'un point d'interrogation.

En fait, il ne faut pas lire « Poitelan » mais « Poitelon » comme l’a justement indiqué, pour la première fois, Jean-Jacques Lefrère (Face à Rimbaud, p. 174).


Détail du portait reproduit dans le catalogue du musée d'Orsay,1991

Donc, en mai 1874 Forain dédie un portrait à un certain Poitelon jamais identifié.  Le fait de trouver ce nom imprimé en 1874 est un petit indice car ce patronyme n’était pas courant. Madame Poitelon était pianiste et on apprend, par ailleurs, qu’elle était jeune. Elle pouvait faire partie du milieu artiste que fréquentait Forain à l’époque et être apparentée à un ami du peintre. Elle participe à ces soirées musicales et littéraires en janvier, février et mars 1874. Observons que le 39 Bd des Capucines se situait à côté de l’atelier de Nadar au numéro 35 du Bd des Capucines, endroit célèbre car les futurs peintres impressionnistes avaient loué cette maison pour leur fameuse exposition du 15 avril 1874. On sait que Forain connaissait tous ces peintres et notamment Degas qui fut l’un des organisateurs. Voici une photographie célèbre de l’atelier de Nadar, on distingue à droite le N°37. C’est à côté que les conférences avaient lieu.


La salle du 39 Bd des Capucines  était connue des poètes et des artistes. Ainsi, Charles Cros y donnera deux conférences en juillet 1873 respectivement le 9 et le 11 juillet. L’auteur du Coffret de santal ignorait qu’entre ces deux conférences Rimbaud recevrait le 10 juillet un coup de révolver à Bruxelles.



Charles Cros récidivera en donnant une conférence dans cette même salle, le 12 décembre 1874, annoncée un jour trop tard dans Le Tintamarre  dont le directeur et rédacteur en chef était mon arrière grand - oncle. Si Rimbaud est passé à Paris à cette date, il a dû éviter la conférence de Cros. C’était trop dangereux pour lui.

Pour conclure, il n’est pas impossible que Rimbaud soit allé aux soirées musicales et littéraires du Bd des capucines en 1874, peut-être en compagnie de Forain et de l’ami Poitelon qui allait voir jouer sa parente.

samedi 20 septembre 2014

« Peut-on préciser aujourd’hui la date de certaines Illuminations ? », par Jacques Bienvenu



On sait que Bouillane de Lacoste a pu prouver que les manuscrits des Illuminations datent de 1874 et qu’ils correspondent au moment où Rimbaud et Germain Nouveau se retrouvent ensemble à Paris puis à Londres au printemps de cette année 1874. L’écriture de Germain Nouveau apparaît sur certains poèmes en prose. Bouillane en avait déduit que toutes les Illuminations étaient postérieures à Une Saison en enfer. Mais, on a tout de suite objecté à cette thèse que les poèmes transcrits à cette date par Rimbaud n’étaient qu’une mise au net  et que ceux-ci pouvaient avoir été écrits bien avant. Le mystère demeure toujours sur cette question chronologique.

Les arguments graphologiques semblant épuisés, on peut tenter de mettre en œuvre des procédés récents, bien connus à présent, pour trouver des intertextes rimbaldiens parmi des millions d’ouvrages. Encore faut-il mener à bien ces recherches et posséder quelques connaissances. L’idée présente consiste à rechercher des associations de mots rares qui abondent chez Rimbaud. En général on ne les trouvera pas ailleurs. Néanmoins, on peut observer par exemple que les « fleurs arctiques » existent, contrairement à ce que dit Rimbaud, dans plusieurs ouvrages dont l’un date de 1872 (Le Tour du monde).

Dans le poème « Jeunesse I »  on trouve l’expression rarissime : « peste carbonique ». Alliance de mot typiquement rimbaldienne et qui n’a rien pour nous surprendre de sa part. On a suggéré que cet oxymore pourrait désigner le smog londonien, ce qui est possible. Les prospections dans les moteurs de recherches classiques d’internet ne donnent que l’exemple de Rimbaud pour « peste carbonique ». Seul Gallica réserve une surprise[1] que je vais exposer. On y trouve deux occurrences dans le journal  Le Temps :

D’abord dans Le Temps du 9 mars 1874 :




Puis une semaine après, le 16 mars 1874, on peut lire :



Il s’agissait évidemment d’une coquille qui a été signalée, en bas de page, assez visiblement.

Cette coïncidence mérite d’être  soulignée  pour plusieurs raisons.

La première est qu’il est attesté que Rimbaud est à Paris à cette date. Une lettre de Germain Nouveau écrite précipitamment de Londres le 26 novembre le montre. Rimbaud a donc pu matériellement lire ce journal bien diffusé à Paris. Il a pu le lire dans un café où chez des amis qu’il fréquentait encore comme Richepin ou Forain et bien sûr Germain Nouveau.

La seconde raison est que cette date correspond exactement au moment où Rimbaud va reprendre, voire composer - toute la question est là - ses poèmes en prose en compagnie de Germain Nouveau.

Peut-on alors émettre l’hypothèse  que Rimbaud a pu relever cette expression : « peste carbonique » en feuilletant le journal  et utiliser cette coquille pour son poème ? On aurait alors un indice qui permettrait de dater « Jeunesse I »  d’une date postérieure au 16 mars 1874. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une preuve, mais de montrer par quels moyens nouveaux on pourrait progresser dans la datation des Illuminations. D’autres « horribles travailleurs » trouveront peut-être mieux, souhaitons-le.

Je rappelle qu’à cette date de mars 1874 deux évènements littéraires coïncident : la publication du premier exemplaire de La Revue du Monde nouveau [2] à laquelle participe Germain Nouveau pour la livraison du premier avril et la publication du livre de Maurice Bouchor Les Chansons joyeuses dont j’ai déjà parlé. J’ajoute, pour faire un lien avec l’article précédent, que c’est aussi à cette date que Rimbaud a pu communiquer le poème Poison perdu notamment à Forain et Germain Nouveau.  







[1] Une autre occurrence existe en 1824, mais il y a peu de chance que Rimbaud y ait eu accès.
[2] Une occasion ratée pour Rimbaud de publier dans cette revue un poème en prose. Peut-être à cause du rédacteur en chef Charles Cros qui était fâché avec Rimbaud d’après Gustave Kahn.