mardi 11 juillet 2017

À propos d'un article sur le poème « Solde », par Jacques Bienvenu (Mis à jour le 25 juillet)


BNF. DR.

Steve Murphy, dans un article récent de Parade sauvage intitulé « Ce que les juifs n’ont pas vendu », Notes en marge de Solde, pose la question de savoir si la première phrase de ce poème des Illuminations de Rimbaud peut être considérée comme antisémite. On est un peu inquiet, car on se souvient que l’Anglaise Enid Starkie avait accusé à tort Rimbaud d’avoir été esclavagiste - affaire qui n’a été résolue que trente ans après - et le soupçon d’antisémitisme serait alors un nouveau procès infligé à l’égard du poète. Dans une longue étude historique, Murphy explique que l’antisémitisme était répandu chez certains idéologues de la « gauche » de l’époque comme Fourier, Pierre Leroux, Proudhon, Blanqui, etc. Rimbaud ayant probablement lu ces auteurs qui ont inspiré la Commune, on pourrait penser que l’auteur de Solde reflèterait leurs idées. Enfin, après avoir cité maintes études et dictionnaires Murphy écarte cette hypothèse : « La polyphonie de la formulation rimbaldienne empêche de faire de Solde un poème antisémite ». On a une pensée émue pour la polyphonie qui nous sauve d’une nouvelle et regrettable accusation britannique. Cela dit, l’article de Murphy est intéressant et riche. En  marge de son sujet principal, l’auteur nous rappelle les enjeux du poème et il était temps qu’un connaisseur de Rimbaud  se penchât à nouveau sur ce poème qui ne bénéficiait pas d’étude importante depuis assez longtemps. 

On sait que les critiques se partagent en deux camps : ceux qui voient dans Solde un échec des idées poétiques du poète qui seraient bradées et d’autres au contraire qui voient dans ce poème un bilan optimiste. La première thèse me semble parfaitement exprimée par Antoine Adam dans la seconde Pléiade :

 «  Ce poème de Solde exprime avec une force bouleversante l’échec de la grande tentative de Rimbaud. Il liquide. Il avait rêvé d’une nature soumise à l’homme, où toutes les énergies seraient fondues en une force harmonieuse, où le monde entier serait comme une seule et grande voix. Il avait rêvé la naissance d’un homme nouveau, dégagé des servitudes de la race et du sexe [ …] Les rêves se sont dissipés. Il ne lui reste plus qu’à solder. […]

Pour la seconde option - ceux qui voient de l’optimisme dans ce texte, - Murphy  cite  l’étude la plus profonde sur le poème, celle d’Albert Henry qui  croit à une vente qui n’a pas le sens d’ une liquidation.

Puis Murphy s’interroge sur l’un des points essentiels pour l’interprétation du poème : la signification exacte du mot solde pour Rimbaud. Le critique cite plusieurs auteurs qui font appel à des dictionnaires de l’époque. Albert Henry est celui qui est allé le plus loin dans ce domaine. Je le cite : 

« Qui nous dira ce que Rimbaud concevait sous ce signe solde ? D’après les dictionnaires : « différence entre débit et crédit » - « ce qui reste à payer d’une somme due » - paiement d’un reliquat » ; pas moyen de s’accommoder ici de ces acceptions héréditaires. Mais selon le FEW et le GLLF : solde de marchandises, depuis Littré 1871, puis simplement solde, depuis 1876, « marchandises restées en magasins à la fin d’une saison et qu’on écoule au rabais », d’où plus tard, «  articles vendus en solde ». Et voilà que le problème des dates qui  complique notre tâche ! Grâce à la documentation, généreusement communiquée, de la future notice historique du TLF, on peut même remonter jusqu’à 1866, avec une définition technique précise : «  reste d’étoffe, coupon, dans l’argot des marchands ».[…]
Référence : Le Thème de la création poétique dans les Illuminations, Parade sauvage, colloque n°2,1990.

Je crois qu’on peut apporter aujourd’hui des réponses aux interrogations d’Albert Henry. Le concept des soldes a été inventé en France par les créateurs des grands magasins  parisiens au milieu du 19e siècle : Aristide Boucicaut directeur du  Au bon marché  ou bien un certain Simon Mannoury fondateur du Petit saint Thomas où, du reste, Boucicaut avait été employé.  

Mieux qu’un dictionnaire voici une affiche qui annonce des soldes et que l’on trouve dans Le Figaro du 6 juin  1872 à un  moment où Rimbaud se trouve à Paris :


Dans cette acception de vente au rabais pour déstockage le mot soldes est toujours au pluriel, or il faut bien remarquer que Rimbaud le donne au singulier, ce qui pourrait alors contredire ce sens. Le pluriel est tellement naturel comme titre d’un poème qui énonce une série de « À vendre » que la première édition des Poésies complètes en 1895 avait donné pour titre du poème Soldes :



N’oublions pas cependant, que Verlaine nous avait informés que Rimbaud était un « prodigieux linguiste » et que ce singulier n’est certainement pas là par hasard. Dans ses recherches, Albert Henry signale qu’en 1866, le Dictionnaire de la langue verte d’Alfred Delvau, indique une définition de l’argot des marchands : « reste d’étoffe, coupon » qui serait d’ailleurs, selon certaines sources, à l’origine du mot soldes. Mais le Delvau donne une autre définition qui présente un réel intérêt et qui a échappé à Albert Henry qui n’avait pas directement consulté ce dictionnaire.(D’autres rimbaldiens ont surtout eu recours au Dictionnaire érotique moderne  du même auteur) :

Solde, s.m. Chose de médiocre valeur, - dans l’argot des gens de lettres. 

Rappelons que cet argot « des gens de lettres » est mentionné en 1866 et que Rimbaud et Verlaine étaient tout de même bien placés pour en connaître ce sens. On aurait alors une explication de l’emploi du singulier pour le titre du poème de Rimbaud. Surtout « médiocre valeur » donnerait définitivement raison à ceux qui pensent que Rimbaud brade son ancienne poétique. 
D’ailleurs, on peut  en donner un exemple précis :
Dans la liste des articles à vendre on trouve au second verset qu’ils sont l’occasion, unique, de dégager nos sens, expérience  rimbaldienne attestée dans le poème Éternité daté de mai 1872 : « Là tu te dégages / Et voles selon », mais expérience  désavouée un an plus tard  dans Alchimie du verbe. Remarquons à ce sujet que le poème Génie évoque le dégagement rêvé. On peut penser aussi que Rimbaud solde certains espoirs politiques qu’il a eu au temps de la Commune  : « l’anarchie pour les masses ».
Il est singulier, tout de même, d’observer que le génie rimbaldien atteint à des chefs-d’œuvre au moment où il ironise et raille sur une poétique pour laquelle il avait déployé une grande énergie. 
Pour conclure, j’indique qu’il n’est pas du tout certain que Rimbaud ait utilisé un anglicisme pour le mot inquestionable du poème. Gallica permet de trouver une occurence de inquestionnable avec deux n dans un dictionnaire qui répertorie des mots nouveaux. Ce dictionnaire a connu au moins deux éditions en  1842 et 1845. 

De même, le serveur Gallica indique que l’orthographe anglaise comfort est largement répandue à l’époque de Rimbaud. 
Mise à jour du 25 juillet

Je reviens d’un voyage en Russie où j’ai pu aller dans de grandes librairies à Moscou et Saint Petersbourg. J’ai constaté que Rimbaud y est pratiquement inconnu. En cherchant bien on trouve deux livres sur notre poète : une traduction de ses poèmes et la biographie de Jean-Baptiste Baronian dans la collection Folio Gallimard. Je reproduis les deux pages où figure le poème Solde de Rimbaud. Contrairement au français, Il existe en russe deux mots distincts qui traduisent le mot solde : « баланс » qui désigne la différence entre le débit et le crédit d’un compte et « распродажа » utilisé pour les ventes aux rabais c’est-à-dire les soldes. Le traducteur a choisi la seconde option comme la plus naturelle. 



lundi 3 juillet 2017

Baudelaire, "roi des poètes".


Éditions Alexandrines, 2017. 8,90 euros.


Le 31 août sera le jour de la commémoration du cent cinquantenaire de la mort de Charles Baudelaire. À cette occasion, il faut signaler deux publications remarquables qui se complètent. 


La première c’est Le Paris de Baudelaire par André Guyaux, livre qui fait partie de la collection «  Le Paris des écrivains » aux éditions Alexandrines. Cet ouvrage nous décrit l’auteur des Fleurs du mal dans la capitale française. Baudelaire a connu la transformation du vieux Paris par les grands boulevards haussmanniens. C’est l’une des clés de son oeuvre. Paris est la source majeure de l’inspiration du poète. Ainsi le poème Rêve parisien  décrit « une fiction architecturale visionnaire et moderniste qui préfigure les villes des Illuminations de Rimbaud. »

Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017.
19,50 euros.

C’est surtout dans une autre ville, Bruxelles, que jean-Baptiste Baronian nous invite  à observer Baudelaire. Celui-ci avait prévu comme titre d’un ouvrage sur Bruxelles : La Capitale des Singes, ce qui justifie le titre du livre   Baudelaire au pays des Singes. Comment expliquer que Baudelaire persiste à séjourner deux années entières dans ce pays qu’il déteste et où surtout il s’ennuie « mortellement » ? Il fallait que ce soit l’auteur du Dictionnaire amoureux de la Belgique pour nous l’expliquer. On sent tout de même qu’un reproche de Baudelaire à l’égard des Belges - « l’absence d’érudition » - ne passe pas . Et le livre très érudit de Baronian où l’on apprend une foule d’informations en est une réponse heureuse et amusante. Saviez-vous par exemple que Baudelaire s’était retrouvé à l’Hôpital Saint Jean, 17 ans avant Rimbaud, qui ira faire soigner sa blessure au poignet gauche après que Verlaine aura tiré un coup de revolver sur lui ?

André Guyaux et Jean-Baptiste Baronian sont tous les deux membres de l’Académie royale de Langue et de littérature françaises de Belgique. L’auteur de la Pléiade Rimbaud et le maître d’oeuvre du Dictionnaire Rimbaud ont tous les deux donné un entretien sur ce blog. (À lire avec nos liens en haut à droite).


dimanche 11 juin 2017

Conférence "Rimbaud et la Chine" par Mme Jie Wang




Dans le cadre des réunions de l’Association des Amis de Rimbaud, le samedi 17 juin à 16H à Paris, 16 rue Monsieur Le Prince, on pourra assister à la conférence : « Rimbaud et la Chine » par Mme Jie Wang. 

Mme Wang est l’auteur d’un  livre : Rimbaud le météore de la poésie françaiseCastor et Pollux, 2013Cet ouvrage comporte un ensemble de traductions de poèmes de Rimbaud en chinois, notamment celle du Bateau ivre qui s’ajoute à celles qui sont présentées en ce moment à Mons. Le livre comporte une préface du regretté Claude Jeancolas. 
On peut consulter sur ce blog l’article du 26 juin 2013 concernant le colloque « Arthur Rimbaud en Chine » ainsi que le compte rendu qu’Alain Tourneux, président de l'Association des Amis de Rimbaud, en a donné.

lundi 5 juin 2017

Rimbaud et la langue de feu



Pour les chrétiens, le jour de la Pentecôte, les apôtres réunis en un cénacle reçoivent sous la forme d’une langue de feu la connaissance de toutes les langues qui leur permet d’annoncer la bonne nouvelle de la venue du Christ à tous les peuples.

À la fin de son activité poétique, il semble que Rimbaud ait reçu lui aussi une langue de feu qui l’invitait à se lancer dans l’étude de toutes sortes de langues étrangères au français. Cela commença par l’allemand. C’est en Écosse en 1874 que Rimbaud écrivit des listes de mots allemands. À son retour il déposa, à Paris, ces liste de mots chez la mère de Verlaine avec le dossier des Illuminations qui comprenait aussi des poèmes en vers. La transmission du dossier n’a pas eu lieu à Stuttgart contrairement à un unique témoignage tardif et suspect  de Verlaine, j’y reviendrai. Après l’allemand c’est l’italien avec le passage à Milan, puis arrivé à Marseille il songea à l’espagnol qu’il avait peut-être étudié avant. Un témoignage le décrit apprenant le russe. On sait qu’arrivé à Aden puis en Afrique il se lancera dans une étude approfondie de l’arabe et il étudiera aussi tous les dialectes qui lui permettront de faire son commerce. Les explorateurs Borelli et Bricchetti le décrivent comme un parfait polyglotte.

Il n’est plus question de poésie à ce moment. 

Comme une réponse à cet abandon de la poésie pour l’apprentissage des langues étrangères, Le Bateau ivre vient d’être traduit en 28 langues et dialectes par des poètes de toute nationalité comme on peut le voir actuellement à l’exposition de Mons que je viens de signaler.

mercredi 31 mai 2017

Exposition « Le Tour du monde en Bateau ivre » à Mons



Du 13 mai 2017 au 27 août 2017  à la Maison Losseau à Mons en Belgique
L’exposition internationale de livres d’artistes
« Le Tour du monde en Bateau ivre »,

L’exposition, vouée au poème-phare d’Arthur Rimbaud et initiée par « l’Association Livre d’Artiste & Art contemporain de Granville » (FR), vous fera voyager sur toutes les mers du globe au départ de la maison de Léon Losseau, célèbre découvreur de l'édition originale d'Une Saison en enfer. Ce projet est porté des poètes et artistes du monde entier qui consacrent leur création poétique et plastique à la modernité rimbaldienne.

L’exposition réunit la parole d’Arthur Rimbaud et les voix de ces poètes d’aujourd’hui. Le Bateau ivre est traduit en 28 langues et dialectes (suisse allemand, russe, persan, espagnol, hébreu, wallon, anglo-américain, catalan, portugais, picard, polonais, scots, allemand, roumain, ouzbek, coréen, zaoum, italien, néerlandais, swahili, frison, japonais, finnois, letton, grec, afrikaans). Parallèlement, une trentaine d’artistes du livre de 7 pays différents se sont essayé à interpréter graphiquement le célèbre texte de l’homme aux semelles de vent.


Renseignements :
Tel: +32(0)65 398 880
reservations.losseau@gmail.com

lundi 1 mai 2017

Exposition Isabelle Rimbaud à Charleville, compte rendu par Jacques Bienvenu.(Mis à jour le 5 mai)

Cliquer sur l'image pour lire le texte de l'introduction. DR.

Le musée Rimbaud a eu la lumineuse idée d’organiser une exposition sur Isabelle Rimbaud à l’occasion du centenaire de sa mort. Il est temps que les vaines indignations à l’égard de la soeur de Rimbaud laissent la place à une hauteur de vue  que les critiques n’ont pas toujours eue. Une phrase de Philippe Sollers, signalée à propos sur une affiche de l’exposition, exprime dans une plaisante formulation ce renouveau : « Il y a une femme qui a été tellement décriée que je ne résiste pas au plaisir de faire son éloge : Isabelle Rimbaud. Elle n’a rien compris, mais de ce fait, beaucoup mieux compris que ceux qui ont mal compris. »

Isabelle Rimbaud. Paterne Berrichon 1908.DR.

Oui, il est temps de relire avec le recul nécessaire de l’historien les précieux témoignages qu’elle nous a donnés sur son frère. Par exemple, sa correspondance avec Paterne Berrichon assez mal connue est un document irremplaçable. L’exposition du musée Rimbaud présente  une imposante  série de documents accompagnée par plus d’une vingtaine d’affiches très bien documentées qui nous décrivent notamment tous ceux qui ont eu un lien avec la soeur du poète : Paterne Berrichon bien sûr, mais aussi Georges Izambard, Louis Pierquin, Chales Houin, Paul Claudel, etc.



Les organisatrices de l’exposition, (voir la seconde photographie dans notre précédent article)  ne se sont pas contentées d’utiliser le fonds du musée Rimbaud mais celui très peu connu du musée de l’Hospice Saint-Roch à Issoudun, ville natale de Paterne Berrichon. De ce fait, on y observe des portraits très peu connus du public.

Léon Rimbaud à 18 ans. Paterne Berrichon 1908. Musée
de l'Hospice Saint-Roch à Issoudun. Photo.JB..DR.

Paterne Berrichon. Musée  de l'Hospice Saint-Roch à Issoudun.
  Photo JB. DR.

Une vitrine de l'exposition. Musée Rimbaud.DR. Photo JB.

Le seul regret est l’absence d’un catalogue qui aurait été justifié pour cette exposition si riche qui est un vrai évènement rimbaldien. Elle est visible jusqu’au 8 octobre 2017.

Mise à jour du 5 mai La lettre du 4 juillet 1891 d’Isabelle Rimbaud à son frère Arthur, adressée de Roche à l’Hôpital de la Conception à Marseille, a été vendue au prix de 46368 euros lors de la vente de la bibliothèque Jean A.Bonna du 26 avril 2017 à Paris.

dimanche 16 avril 2017

Dimanche de Pâques, 13 avril 1873


Chapelle de Méry. François Munier. DR.

Aujourd’hui dimanche 16 avril, pour les catholiques, c’est le jour de la résurrection du Christ. Contrairement à sa date de sa naissance, celle de sa résurrection change tous les ans.
Rimbaud, qui revenait de Londres, est arrivée à Roche le 11 avril 1873 pour le Vendredi saint. La famille Rimbaud était alors au complet : Madame Rimbaud, Isabelle, Frédéric, Arthur, et Vitalie qui raconte dans son journal que la famille s’est rendue à la messe le dimanche 13 avril 1873 dans la chapelle de Méry près de Roche. 
Rimbaud a daté sa Saison en enfer : "avril-août 1873". Il n’y a pas de raisons de douter que la rédaction du chef-d’œuvre ait commencé après les fêtes pascales. La relation complexe que Rimbaud entretient avec le Christ est au cœur de la Saison en enfer, il convient de le rappeler.