samedi 1 août 2020

Dossier Voyelles 5



La dernière étude importante écrite à notre connaissance sur Voyelles est celle de Liesl Yamaguchi intitulée : « Correspondances. La couleur des voyelles chez Lévi-Strauss, Jakobson, Rimbaud et Banville ». C’est un article remarquable et très érudit. L’étude de Levi-Strauss sur Voyelles est très peu connue et méritait cette information. Il serait trop long de rendre compte ici de ce qui concerne Jakobson et Levi-Strauss. Je me contente de signaler un domaine que je connais bien et qui concerne Banville et Rimbaud, sujet sur lequel j’ai travaillé pendant de longues années. Il m’est agréable d’observer que Liesl Yamagushi est informée de mes travaux. 
Voici un extrait de ce son article qui me concerne :
Se pourrait-il que le sonnet « Voyelles » soit impliqué lui aussi dans ce débat au sujet de la rime opposant Rimbaud et Banville, survenu entre l’automne 1870 et l’hiver 1871-1872 ? Les faits historiques, méticuleusement assemblés par Bienvenu, semblent indiquer que c’est bien le cas. Notant les rimes extrêmement riches de « Voyelles », d’ailleurs souvent remarquées par les commentateurs, Bienvenu y voit « une attaque subtile à cet égard contre le petit traité de Banville ». Remettant en cause la proposition de Murat selon laquelle «Voyelles» serait « le vrai manifeste rimbaldien de la rime riche », Bienvenu y voit plutôt « un faux manifeste de la rime riche » : une parodie de la survalorisation de la rime riche chez le grand parnassien. Si Banville affirmait que l’« on n’entend dans un vers que le mot qui est à la rime » et que ce mot seul détermine la « couleur » du vers, observe Bienvenu, Rimbaud semble contredire directement le maître dans ce sonnet dont les rimes offrent :
un jeu caricatural de rimes riches ultras riches, banvillesques, mais qui ne remplit pas le devoir que les mots à la rime devraient accomplir selon Banville. Ce ne sont pas les mots qui riment du sonnet qui expriment les visions du poète, mais surtout les autres placés au début ou au milieu des vers. (Bienvenu, « Intertextualités rimbaldiennes : Banville, Mallarmé, Charles Cros », Parade sauvage 21, 2006, p. 81)
La totalité de l’article publiée dans la revue Parade sauvage 2019, n°30 peut être consultée en ligne sur le site de la revue.

Liesl Mariejensen Yamaguchi (née le 27 février 1984 à Santa Monica, Californie, États - Unis ) est une chercheuse littéraire américaine, enseignante en traduction et traductrice. Liesl Yamaguchi a retraduit en anglais le roman Le Soldat inconnu, publié en 1954 par l'auteur finlandais Väinö Linna. Liesl Yamaguchi a étudié la linguistique générale et le finnois aux États-Unis et en Finlande. Elle est doctorante à la prestigieuse Université de Princeton aux États-Unis. En 2015, elle a travaillé comme professeur d'études de traduction à l'Université de Tampere en Finlande et comme chercheuse doctorante invitée à l'École normale supérieure de Paris.

À suivre

dimanche 5 juillet 2020

Dossier Voyelles 4



À quel moment  le poème Voyelles s’inscrit dans l’oeuvre de Rimbaud ?

On ne connaît pas la date exacte où Rimbaud a écrit ce poème. Cependant quelques indications peuvent la préciser. Quand Verlaine le présente dans Les Poètes maudits, il laisse entendre que le poème a été écrit en 1871. Aucune date ne figure sur le manuscrit. Néanmoins on a concernant  le manuscrit une indication importante : il avait été remis à Émile Blémont créateur de la revue de La Renaissance littéraire et artistique. Il est donc certain que le sonnet a été écrit avant le départ de Rimbaud en juillet 1872. En juin 1872, Rimbaud dans une lettre à Delahaye lui demandait de « chier sur la Renaissance, journal littéraire et aristique(sic) ». Des critiques ont alors pensé qu’il était déçu que le sonnet des Voyelles n’y soit pas publié. 

 Coin de Table où l'on peut voir Blémont debout au centre. DR.


En outre, on sait qu’en mai 1872 Rimbaud change de poétique et que ses nouveaux poèmes ne respectent pas les règles de la prosodie classique. Verlaine d’ailleurs dans sa présentation des Poètes maudits avait écrit : « Son vers solidement campé, use rarement d’artifices. Peu de césures libertines, moins encore de rejets. Rimes très honorables. Nous ne saurions mieux justifier ce que nous disons-là qu’en vous présentant le sonnet des Voyelles. » 

Or, c’est justement dans les rimes que réside une originalité majeure. Non seulement le poème est bien rimé mais les rimes sont d’une richesse extrême et elles sont toutes féminines sauf deux qui sont masculines (yeux/studieux). Pourtant Rimbaud avait toujours respecté la règle d’alternance des rimes. Il semble donc que Voyelles représente le moment où la poésie de Rimbaud bascule vers les poèmes parfois sans rimes de mai 72 qui ne respecteront plus les règles classiques notamment l’alternance des rimes féminines et masculines.

On peut  comprendre ce basculement dans le chapitre Alchimie du verbe d’Une Saison en enfer dans lequel Rimbaud explique ce qu’il appelle à ce moment sa folie poétique passée.

Il est significatif que Rimbaud y présente Voyelles comme une expérience de la Voyance. Citons-le : « J'inventais la couleur des voyelles ! A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. Je réglais la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. »

Il est certain qu’on peut relier ce passage à la lettre du Voyant à Demeny dans laquelle il disait : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. »

Remarquons qu’il ne cite pas en entier le poème Voyelles que le lecteur de 1873 ne pouvait  pas connaître. Il se contente de dire qu’il avait inventé la couleur des voyelles. En revanche il cite entièrement des poèmes de mai 1872 qui ont la réputation d’être particulièrement hermétiques.

Le sonnet des Voyelles lui-même est hermétique, cependant faut-il réserver la traduction comme le dit Louis Forestier ?


À suivre 

jeudi 2 juillet 2020

Un été avec Rimbaud


Sur France-inter UN ÉTÉ AVEC RIMBAUD
Du lundi au vendredi à 7h55 par Sylvain Tesson
L’écrivain-voyageur revisite l’oeuvre de l’un des plus grands poètes français. Belle occasion de (re)découvrir les recueils, les correspondances, la précocité du génie et sa vie aventureuse qui ont contribué à forger la légende de ce poète.


Prochain article : Dossier Voyelles 4

vendredi 19 juin 2020

Dossier Voyelles 3


L’affaire la plus importante concernant le poème Voyelles date de l’année 1961. Dans la Revue Bizarre, numéro spécial 21/22 du quatrième trimestre 1961, dirigée par Jean-Jacques Pauvert, paraissait un article intitulé A-T-ON LU RIMBAUD ? L’auteur restait anonyme sous les initiales R. F. On reproduisait en première page le manuscrit autographe du sonnet Voyelles. Les initiales R. F. seront expliquées par la suite. Ce sont celles de Robert Faurisson qui deviendra le regrettable révisionniste, mais qui était à l’époque professeur de lettres dans un lycée de jeunes filles.



Il s’agissait de révéler une nouvelle clé du sonnet qui relevait selon l’auteur de l’article d’une mystification érotique. La clé consistait a interpréter le sonnet selon la forme des voyelles. « C’est un blason de la Femme vue de haut en bas »[…]Les formes de Voyelles suggèrent les formes de la Femme. De plus l’évocation se fait in coïtu du point de départ à l’extase, du commencement à la pointe du sonnet ou pour parler comme Rimbaud de A jusqu’à ». Il résume par un schéma (voir ci-dessous) et expose longuement sa démonstration.



L’article de Bizarre restait confidentiel, mais un journaliste désirait lancer l’affaire. Dans Paris-Presse le 9 novembre 1961 un certain Jean-François Devais publiait un article intitulé « Un mystère Rimbaud éclairci » qui annonçait que le célèbre sonnet des Voyelles était un canular licencieux.

Le 11 novembre 1961 le même Devay écrivait un autre article « On se bat pour Rimbaud ». Dans le courrier de Paris-Presse, Pierre Bergé, l’ami d’Yves Saint -Laurent, prenait position contre en préférant l’interprétation de l’abécédaire. D’autres prenaient position pour l’interprétation érotique.

Dans la revue Arts, Robert Sabatier publiait le 29 novembre un article intitulé «  Le sonnet des voyelles a-t-il une interprétation érotique » ? un long article, en gros favorable.

Henri Cazals le 4 décembre 1961 publiait dans Combat « Rimbaud sans les voyelles ». Il terminait par cette phrase que reprendra Etiemble plus tard : « C’est le jour où le sonnet des Voyelles ne sera plus pris au sérieux que l’on pourra parler sérieusement de Rimbaud »

Dans France Soir du 16 décembre 1961 Anne-Marie de Vilaine dans son article «  Mauriac avait raison » révèle que l’auteur de l’interprétation sexuelle du sonnet est un professeur de lettres dans un lycée de jeunes filles à Vichy et qu’il se nomme Robert Faurisson. Mauriac intervient dans le titre de l’article car un lecteur effarouché avait écrit à Jean-Jacques Pauvert en lui disant que Mauriac avait raison en le traitant de Diable.

Le 28 décembre 1961, on pouvait lire dans France-Observateur un très long article intitulé : « Voyelles », un poème érotique ? 
Quatre rimbaldiens prennent position dans des articles que l’on résume ainsi : Antoine Adam : « Une démonstration éclatante ». André Breton : « J’approuve, mais… ». René Etiemble : « Pas de temps à perdre ». André-Pierre de Mandiagre : « Une tentative intelligente »


Le 28 décembre 1961, Robert Poulet publiait dans Rivarol  un long article intitulé : «  Une thèse révolutionnaire sur Rimbaud »

Le 3 janvier 1962 Pascal Pia dans Carrefour donnait un article fort intéressant intitulé « exercices de lectures » qui n’était pas favorable à Faurisson. Rappelons que Pia avait cautionné la fameuse fausse Chasse spirituelle en 1949 et qu'en 1962  il allait publier la seconde édition de l’Album zutique édité par Jean-Jacques Pauvert décidément bien présent dans cette histoire.

Le 13 janvier 1962, un article de Robert Kanters dans Le Figaro littéraire intitulé « Rimbaud livré aux professeurs ». L’article sur Voyelles est jugé utile et en partie convaincant.

Le 18 janvier 1962 René Lacoste dans Les lettres Françaises estime que la nouvelle étude apporte sur Rimbaud de nouvelles lumières.

Le 3 février 1962, Etiemble répond cette fois plus longuement aux interprétations de Faurisson dans Le Monde. Les mouches qui bombinent autour des puanteurs cruelles ne désignent pas la nature de la femme mais une allusion à La Charogne de Baudelaire. Le dernier tercet de Voyelles évoque « le silence éternel des espaces infinis » où retentira au moment de l’oméga, symbole de la mort, la trompette du jugement dernier; ces espaces où, selon le christianisme, circulent aussi les anges.

Enfin , un long article de O. Mannoni dans Les temps modernes de mars 1962 intitulé « le besoin d’interpréter ». L’auteur s’étonne de la passion extrême avec laquelle, au sujet de ces quatorze vers de Voyelles, les divers interprètes brandissent leurs diverses interprétations et il observe qu’ils manifestent une extraordinaire intolérance. 

Tous ces articles ont été retranscrits dans le numéro 23 de la revue Bizarre du deuxième trimestre 1962.

À suivre...

samedi 6 juin 2020

Dossier Voyelles 2



L’interprétation la plus importante du Sonnet des Voyelles intervint en 1950 avec Jacques Gengoux dans son livre : La pensée poétique de Rimbaud. Il trouve un premier intertexte dans L’Histoire de la Magie d’Eliphas Levi, livre publié en 1860 et donc que Rimbaud a pu lire. Cet intertexte est le suivant :


Qui fait écho au vers des Voyelles :
Silence traversé des Mondes et des Anges.

Cependant Gengoux va beaucoup plus loin avec la magie et l’occultisme et donne à partir du Sonnet des Voyelles une interprétation globale de la pensée poétique de Rimbaud pendant 134 pages !  

Cette thèse a été très critiquée dans  un livre entier consacré au Sonnet des Voyelles par Etiemble en 1968,  dont nous reparlerons . 



La biographe anglaise Enid Starkie qui avait parlé de Levi avant Gengoux développe la thèse que les couleurs des voyelles de Rimbaud correspondent à l’ordre exact donné par l’alchimie pendant le processus de la production du philosophe, l’élixir de vie. Elle se base aussi sur le vers :

Que l’Alchimie imprime aux grands fronts studieux.

Elle pense que Rimbaud a pu s’inspirer de deux sources complémentaires : l’abécédaire pour les couleurs de chaque voyelle; la doctrine alchimique pour leur ordre et leur signification. Elle est persuadée que Rimbaud a lu Le Dictionnaire mytho-hermétique de Dom Pernety dans lequel on peut trouver les symboles et métaphores qui abondent, dit-elle, dans le Sonnet des Voyelles.
Les thèses de Gengoux et Starkie pour le sonnet sont reprises en 1980 par un certain David Guerdon qui développe son explication dans son livre : Rimbaud la clef alchimique : chapitre VI, Le chemin initiatique de Voyelles.

Enid Starkie par Patrick George. DR.
À suivre...

vendredi 29 mai 2020

Dossier Voyelles 1


Le sonnet des Voyelles est, à plus d’un titre un poème majeur de Rimbaud. Après que Verlaine en eu révélé l’existence dans ses Poètes maudits, d’abord dans la revue Lutèce en 1883, puis en plaquette en avril 1884 chez Vanier, Rimbaud fut pendant une longue période connu essentiellement comme l’auteur de ce poème. Il s’était créé à Paris au Quartier latin une école qui se réclamait de ce poème. Rimbaud était devenu sans le vouloir un chef de l’école décadente et symboliste. Il l’avait appris en 1888 par une lettre de Paul Bourde qui lui écrivait : « quelques jeunes gens ont essayé de fonder un système littéraire sur la couleur des lettres ». Dans la presse de l’époque on parlait du « fameux » ou du « célèbre » sonnet des Voyelles. La Nouvelle Revue de novembre 1887 citait «  le fameux sonnet des Voyelles » suivi de cette remarque : « tel fut le premier manifeste de l’école symboliste ». Un réédition des Poètes maudits était donnée en 1888. Le 10 janvier 1890 dans L’Écho de Paris Maupassant  citait le « célèbre sonnet d’Arthur Rimbaud, qui raconte les nuances des voyelles, vraie déclaration de foi, adoptée par l’école symboliste. » Maupassant poursuivait : « Pour beaucoup de nos grands hommes ce poète est un fou ou un fumiste. Pour d’autres il a découvert une absolue vérité. » On voit se dessiner ici deux opinions qui resteront longtemps d’actualité. Il y aurait un côté fumiste du sonnet déjà entrevu par Verlaine qui le considère « un peu fumiste » dans sa préface aux Poésies complètes de Rimbaud en 1895. De même, François Coppée a publié dans les Annales politiques et littéraires, en 1893, une Ballade des vieux Parnassiens qu’il convient de retranscrire ici :

Rimbaud, fumiste réussi,
Dans un sonnet que je déplore,
Veut que les lettres O, E, I
Forment le drapeau tricolore.
En vain le décadent pérore,
Il faut sans « mais », ni « car », ni « si »
Un style clair comme l'aurore :
Les vieux Parnassiens sont ainsi.

En revanche dans son Traité du verbe, René Ghil avait pris très au sérieux la couleur des voyelles en en faisant toute une théorie dont Verlaine se moquait gentiment.

Un ouvrage de E. Vigié-Lecocq, La poésie contemporaine (1884-1896), résumait les impressions sur le sonnet de Rimbaud, faisant référence à l’audition colorée qui était en vogue à ce moment. 
« Est-ce fantaisie d’ironiste ou observation curieuse de psychologue, se demanda-t-on ? Puis les témoignages se sont multipliés. On a constaté un phénomène rare et tout subjectif. Dans le cas d’audition colorée, chaque son varie de teinte suivant l’oreille qui le perçoit et ces impressions un peu flottantes échappent ou se faussent si l’on veut les déterminer rigoureusement. » Puis il donne un sonnet qui rend des impressions différentes de celles de Rimbaud.

Pour nos sens maladifs voluptueusement
Les sons et les couleurs s’échangent. Les voyelles,
En leurs divins accords, aux mystiques prunelles
Donnent la vision qui caresse et qui ment.

A , claironne vainqueur en rouge flamboiement,
E, soupir de la lyre, a la blancheur des ailes
Séraphiques. Et l’I, fifre léger, dentelles
De sons clairs, est bleu céleste ment.

Mais l’archet pleure en O sa jaune mélodie,
Les sanglots étouffés de l’automne pâlie
Veuve du bel été, tandis que le soleil

De ses baisers saignants rougit encore les feuilles.
U, viole d’amour, à l’avril est pareil :
Vert, comme le rameau de myrte que tu cueilles.

Cependant les études sur le sonnet des Voyelles vont continuer pendant tout le vingtième siècle. 
Dans le Mercure de France du 1er novembre 1904, Ernest Gaubert proposait une « explication nouvelle du Sonnet des Voyelles d’Arthur Rimbaud », une des rares interprétation encore retenue de nos jours.

Gallica.DR.


À suivre…