mercredi 20 mai 2015

Un pseudo texte de Barthes sur Rimbaud



Dans l'avant-propos de son essai intitulé : Si je m'écorchais vif, Laurent Nunez explique  : « Comment se fait-il que Barthes n'ai jamais dénoncé le mythe de Rimbaud ? » Il s'agit  donc pour lui de « réparer cette erreur » en écrivant un texte apocryphe qu'il écrit à la place de l'auteur de Mythologies et intitulé : « Sur Rimbaud ». Lors d'une présentation de son livre, Laurent Nunez ajoute que Barthes, dont il a presque tout lu, n'a jamais parlé de Rimbaud, ce qu'il trouve « incroyable ».

Tellement incroyable que c'est faux. 

À la fin de l'année du centenaire de la naissance de Rimbaud en décembre 1954, Barthes publie dans « Petite mythologie du mois », qu'il fait paraître en feuilleton dans Les lettres nouvelles, un article intitulé : « Phénomène ou mythe ? » qui n'a pas été recueilli dans Mythologies, mais qui se trouve dans le tome V des Œuvres complètes de Barthes (p.1022-1023)

Barthes réagissait à un article du 21 octobre 1954 des Nouvelles littéraires. Étiemble le cite avec éloge dans sa bibliographie de L'année du centenaire


En voici quelques extraits : 

Les Nouvelles littéraires, par exemple, ne peuvent porter qu'au  compte d'un canular, (normalien, cela s'entend, c'est l'épithète de nature du canular), le livre d'Étiemble sur le mythe de Rimbaud. Ce n'est qu'une longue mystification, y déclare t-on, car sérieusement, le mythe de Rimbaud est un sujet sans intérêt : « ce qui importe chez Rimbaud c'est son œuvre extraordinaire, et non les interprétations plus ou moins abusives qu'on en a données » […].

Est-il possible de rejeter dans le néant la consommation collective et socialisée de Rimbaud pour ne trouver d'intérêt qu'à sa consommation individuelle et comme inspirée ? […]Mais, le problème n’est pas d’opposer le mythe à sa vérité, comme la maladie à la santé. Seule compte la réalité générale de l’Histoire dans laquelle le mythe prend place ; c’est au nom de cette Histoire que nous devons juger le mythe,  et nullement au nom d’une essence de Rimbaud : nous jugeons la nocivité du mythe, non son erreur.[…].

Bien sûr le mythe de Rimbaud n'est pas bien plaisant, il est fait de beaucoup de bêtise, de mauvaise foi et de mensonges. Mais puis-je l'avouer maintenant? J’éprouve infiniment plus de curiosité, plus de « faim », pour le mythe de Rimbaud que pour Rimbaud lui-même. Écouter Rimbaud, absorber Rimbaud, retrouver le vrai Rimbaud, me paraît finalement moins humain que de considérer Rimbaud mangé par les hommes, par ceux de l’Histoire réelle, et non ceux de l’empyrée littéraire. Il serait peut-être temps qu’aux Nouvelles littéraires, on en prît son parti : il n’y a d’autre éternité à la littérature que sa propre mythologie.

Cela suffit  à disqualifier Laurent Nunez qui ne s'est pas informé sur  son sujet. 

L'auteur de « Sur Rimbaud » ne se contente pas d'inventer un texte de Barthes. Il invente aussi des anecdotes inédites. Il imagine Rimbaud vu par sa mère : « Quand la mother l'aperçoit sous la pluie rêche de décembre marchand sur la grand route, sans affaires et les pieds nus ».  On savait que Rimbaud avait des « semelles de vent » mais on ignorait que la métaphore de Verlaine était à prendre au pied de la lettre. Ses semelles étaient du vent, donc elles n'existaient pas. Il est vrai que  Rimbaud dans Ma Bohême a parlé de ses souliers blessés, on peut donc comprendre qu'il les a enlevés. Autre anecdote inédite : « De retour à Charleville, Rimbaud gémit dans son lit d'enfant. Ses pieds violets se gonflent. Ses yeux s'emplissent de pus, tout son corps part en sueur. Déjà on pense rouvrir le caveau de la famille ».Vision terrifiante, un avant-goût de l'hôpital de Marseille. Notons bien que l'auteur est cohérent : si les pieds du poète sont violets et se gonflent cela est dû à ses terribles randonnées pieds nus. Les biographes disent simplement que Rimbaud s'était remis de sa fièvre typhoïde à Roche et non à Charleville. Poursuivons. Rimbaud pissait « sur les passants du haut de la maison de Verlaine » ; « Au fil des ans, l'idée lui vient, farfelue, loin de la France, de passer son bachot.[…] un mercenaire bachelier c'est très ridicule ». Peu importe que son intention  de passer le bachot se passe en 1875 à Charleville, bien avant son départ de France. Peu importe aussi que Nunez invente  une lettre d'Isabelle Rimbaud qui aurait écrit à Berrichon : « la bouderie est une marque de maturité ». 

On pourrait continuer à enfiler les perles. J'en viens à présent à ce qui me paraît plus important : Laurent Nunez écrit : « Voici le livre, je n'y suis pas. Je ne demande rien que de ne pas être considéré comme l'auteur de ces pages ». Sage précaution qui permet d'écrire en quatrième de couverture : Ce brillant jeu littéraire sur le « je » littéraire nous parle du courage de ne plus considérer son moi comme essentiel et , bien au-delà, de la place de l'écrivain dans la société.  

Nunez devrait relire la phrase de Rimbaud qui aurait pu illustrer ce qu'il prétend faire : « Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs ! » 
Mais, il est vrai qu'il n'est pas l'auteur de son texte...

Cette nouvelle collection chez Grasset s'intitule : Le courage. Il en faut, en effet, du courage pour lire « Sur Rimbaud ». Charles Dantzig, qui dirige la collection, a dit en parlant de l'œuvre de Rimbaud : « ce n'est pas beaucoup plus long à lire qu'un tweet ».

Tout s'explique.

Jacques Bienvenu

Prochains articles

Nouvelle programmation : article sur Barthes et Rimbaud, entretien avec J-L Steinmetz, Brice Poreau N° 6...

jeudi 7 mai 2015

Actualité

Photo JB

Actualisé le 9 mai à 22 H 05

Du monde à la Maison de la poésie à Paris pour la seconde projection du  film "Rimbaud, le roman de Harar" qui a eu lieu le mercredi 6 mai à 21H.

Le titre du film de Jean-Michel Djian est un peu trompeur car il consiste en un habile montage d'entretiens sur Rimbaud, certains récents, d'autres issus d'archives visuelles. Quelques belles images du Harar sont néanmoins montrées au début de ce court métrage. Comme l'a dit Jean-Michel Djian en introduction à la séance du 6 mai, le parti pris est d'entrer dans l'oeuvre de Rimbaud par son « silence ». Ce n'est pas un mauvais choix. L'ensemble des entretiens vaut par la diversité des opinions exprimées qui se répondent l'une et l'autre tout au long de ce court métrage. On ne pourra citer tous les intervenants et on ne donnera qu'une sélection brève des commentaires.

Pour Claude Jeancolas la quête du salut chez Rimbaud est l'essentiel de sa vie. Il rompt avec l'idée actuelle que le poète est athée et il trouve au contraire que c'est un être spirituel. Alain Tourneux nous parle des ouvrages techniques de Rimbaud reconstitués en bibliothèque au Musée de Charleville. Il connaît bien l’Éthiopie aussi, ayant fait un voyage au Harar avec Claude Jeancolas et le regretté Jean-Michel Cornu de L'enclos.

Philippe Sollers, égal à lui même, parle avec emphase des poèmes de Rimbaud qu'il cite. Il dit : « Rimbaud était très beau, vous savez, oh oui, très très beau et voilà comment on fait un mythe avec des photos ». Un intervenant éthiopien signale très opportunément que le mot Éthiopie est mentionné 33 fois dans la Bible dans laquelle les noirs sont précisément des éthiopiens. On découvre avec plaisir le poète britannique Kenneth White qui connaît bien Rimbaud, mais on regrette qu'un intervenant confonde la lettre de Paul Bourde avec celle de Laurent de Gavoty.

Alain Borer, très présent tout au long du documentaire, donne une belle conclusion sur l'oeuvre de Rimbaud : « les poèmes de 1872 marquent le moment où la langue française atteint son plus haut degré de légèreté, fluidité et beauté ».

Peut-être, pour donner la parole à toutes les opinions on a droit à une intervention de Charles Dantzig inconnu des amateurs de Rimbaud qui est, dit-il, un « sphinx sans secret » en ajoutant que son oeuvre que l'on peut trouver pour trois euros « c'est pas beaucoup plus long à lire qu'un tweet » (!). Je n'aurais pas cité ce passage franchement ridicule et dérisoire si Charles Dantzig n'était pas l'éditeur du livre que  Jean-Michel Djian va publier prochainement sur Rimbaud.  Côté archives, voici une bonne surprise : un passage avec Jean Louis Bory toujours plein d'humour. Jean-Jacques Lefrère figure hélas, à présent, dans les archives pour les raisons que l'on sait. On le voit assez peu dans une ancienne émission avec Bernard Pivot.

Le documentaire est incontestablement une réussite qui donnera envie de lire Rimbaud. Néanmoins, j'ajouterai une remarque personnelle. Je déplore que la trop fameuse photographie de Rimbaud à Aden soit montrée deux fois et donc en quelque sorte consacrée. Le public ne sait pas que la dernière authentification « scientifique » de Brice Poreau n'a aucune valeur. Il convient absolument de le dénoncer avec force, comme je le fais depuis un moment, et ce n'est pas fini, car on est très loin d'une simple anecdote.

On verra ce documentaire sur FR3 le 15 juin. À ne pas rater !

JB


lundi 27 avril 2015

Je n'est pas un autre, par Jacques Bienvenu



Jacques Bienvenu. Rome, décembre 2014


Je n'ai pour habitude de montrer mon image et de parler de mes travaux littéraires. Néanmoins, il m'apparaît utile de me présenter un peu aujourd'hui et de ne pas rester caché derrière mon ordinateur.

On lira ci-dessous une attestation que j'avais demandée, il y a quinze ans, à Louis Forestier, grand spécialiste de Rimbaud et de Maupassant, dans le but d'obtenir une place au CNRS que je n'ai pas eue… Elle donne une idée de mon parcours de chercheur à l'époque. J'avais prouvé dans mon livre Maupassant inédit qu'un tableau censé représenter l'auteur du Horla au musée de Versailles était une erreur d'attribution. Je dévoilais à cette occasion un portait inédit de Maupassant peint par Gervex.

DR. Rimbaud inédit, p.74-75.          Cliquer sur cette image pour l'agrandir
                                                                       
Depuis, J'ai totalement abandonné mes travaux sur l'écrivain normand pour me consacrer à la recherche rimbaldienne. J'ai publié des articles sur le poète de Charleville dans diverses revues. Mes dernières publications sur papier sont dans le récent Dictionnaire Rimbaud. 

Je tiens ce blog depuis cinq ans. L'avantage d'une publication internet est qu'elle permet un accès facile et gratuit à des informations et articles inédits. Il faut être absolument moderne. Les articles qui paraissent dans des revues confidentielles s'adressent surtout à des spécialistes. On espère que Rimbaud ivre touche un public plus large. D'ailleurs, son audience  est encourageante.

La publication ou la reproduction d'un article de ce blog est soumise à une autorisation que je demande pour des raisons de simple correction. Une expérience récente m'a permis de constater que cette correction n'est pas toujours respectée. C'est le lot de tous ceux qui publient sur internet. 

Je précise que mon métier est celui que j'exerce actuellement, comme professeur de mathématiques en terminale scientifique. Je suis titulaire d'un diplôme d'études approfondies en algèbre. J'ai, par ailleurs, réalisé une étude sur les nombres premiers qui a été publiée sous l'égide de l'ENS. J'ai fait cette découverte à Étretat, dans le chalet de Maupassant que j'avais loué, pendant que Madame Vieuxtemps jouait du Liszt sur son piano. J'envisage de prolonger ce travail, complément indispensable à mes recherches sur Rimbaud. 

Le grand format de l'attestation, qui pourrait sembler excessif, permet simplement une meilleure lecture du document, difficile à lire autrement.

   Jacques Bienvenu




dimanche 26 avril 2015

vendredi 24 avril 2015

Actualités


Stephan Zweig, Paul Verlaine (inédit)
On trouvera également une traduction de son texte intitulé : Arthur Rimbaud

Fabrice Luchini et Le Bateau ivre de l'Éducation nationale
Luchini raconte qu'il a eu l'idée de ce spectacle après avoir récité Le Bateau ivre dans un taxi. Son chauffeur lui aurait lâché : « C'est magnifique, mais je n'ai rien compris». « Moi, non plus, lui a répondu le comédien, mais là n'est pas l'important ». L'important en effet était de faire vibrer quelques minutes les êtres et les choses. Rappeler aux hommes qu'ils ont en eux ce que les uns nomment l'esprit, les autres l'âme. Que la culture n'est ni un ornement, ni un snobisme, mais l'oxygène de l'intelligence et du cœur.