samedi 16 juillet 2016

Rimbaud au festival d'Avignon, par Jacques Bienvenu. ( Mis à jour le 17 juillet).

Fabienne Govaerts devant son théâtre du Verbe fou. Photo JB. DR.


Parmi les 1400 pièces de théâtre jouées en Avignon ce vendredi 15 juillet j’avais choisi de me rendre au théâtre du Verbe fou. J’y étais invité par Fabienne Govaerts la directrice qui garde un délicieux petit accent belge qu’elle a conservé de son pays d’origine. Son théâtre se consacre à la littérature. On y jouait deux pièces de Rimbaud dont je vais parler. La première s’intitule M’sieur Rimbaud. Elle a été écrite et mise en scène par une jeune femme de 32 ans Nina Guazzini. La pièce a obtenu deux P’tits Molières en 2015 dans les catégories « Meilleur spectacle tout public » et « Meilleur second rôle masculin ». 

Nina Guazzini. Photo JB. DR.

Voici son sujet : Nina reçoit en 1870 un poème de Rimbaud qui lui est dédié : Les Réparties de Nina. Cependant, et c’est là tout le mystère du scénario, elle meurt après un accident terrible et se retrouve réincarnée dans des sortes de limbes où elle est accueilli par deux anges machiavéliques « La Divine » et « La Fameuse » qui sont deux travestis. Elle doit se plier à leurs caprices. Ils  obtiennent qu’elle signe un papier qui lui permettra de rencontrer Rimbaud lui aussi réincarné. Elle pourra alors vivre avec lui une histoire d’amour qui avait mal commencé.
La pièce est réussie et l’émotion est au rendez-vous. Surtout, elle rompt avec les traditionnelles représentations de la relation amoureuse entre Rimbaud et Verlaine. Je crois que Nina Guazzini a vu juste. Rimbaud n’a pas été uniquement l’homosexuel que l’on présente toujours. Sa vie en Afrique d’ailleurs le montre : Il vivra avec une Abyssine. L’idée de commencer l’histoire avec ce poème si peu commenté des Réparties de Nina est une trouvaille. Dans l’entretien que j’ai eu avec elle, j’ai ressenti  la profondeur de sa rencontre avec le poète pour qui elle nourrit une passion depuis l’âge de 13 ans. Bien qu’elle ait abandonné ses études en classe de quatrième, sa création montre une maitrise parfaite de l’écriture. La pièce est parsemée de réflexions lumineuses. Les citations de Rimbaud sont discrètes. Tout y est suggéré avec un art consommé. Nina Guazzini a compris Rimbaud.

Nathan Métral interprète Rimbaud. Photo JB. DR.

Thimothée Boëda-Binant, Daniel Hederich, Nina Guazzini,
Nathan Metral. Photo JB. DR.



La seconde pièce jouée au théâtre du Verbe Fou ce vendredi 15 juillet avait pour titre :  Arthur Rimbaud en morceaux, adapté et interprété par Jean-François Homo.



Le comédien seul en scène interprète des textes de Rimbaud qu’il déclame et chante - c’est là son originalité - avec un accompagnement musical aux sonorités pop et toutes sortes d’illustrations sonores comme des choeurs obtenus avec le système Vocoder.

Sur la scène quatre accessoires : Un gouvernail, un livre abimé, une vieille bouteille, une malle remplie de cordages avec lesquels le comédien joue pendant les 50 minutes de la représentation. Il a choisi des lettres,  des poèmes qu’il a découpés en « morceaux ».

Le résultat est excellent. L’accompagnement musical soutient admirablement le texte qui est revisité par un artiste au goût très sûr qui maitrise son sujet. Pour ma part, sa lecture du Bateau ivre est la meilleure que j’ai entendue. Le comédien a le sens de la mesure. Il n’en rajoute pas. C’est parfait.

Jean-François Homo sur scène. DR.

Jean-François Homo est né à Paris en 1950. Après des études universitaires, il débute sur les planches comme poète, chanteur, conteur dans les cabarets de Saint-Germain des Près. Il voyage  en France et à l’étranger. Il m’a confié pendant l’entretien que j’ai eu avec lui après son spectacle qu’il avait fait souvent « la manche » à cette époque. Par la suite, sa situation se stabilise : en 1980 il crée sa première compagnie de théâtre puis à Nîmes, en 1991, il fonde la Compagnie Beau Parleur qu’il dirige encore aujourd’hui.


Les deux spectacles M’sieur Rimbaud et Arthur Rimbaud en morceaux sont visibles jusqu’au 30 juillet au théâtre du Verbe Fou, 95 rue des infirmières, 84000 Avignon, Tel : 0033/0490/852990

mardi 5 juillet 2016

Un canular oublié, par jacques Bienvenu


Partie d'échecs à La Touriale. À gauche, Jacques Bienvenu,
à droite le libraire Alain Gilhodes. juin 2016. DR.

À deux pas de chez moi se trouve une librairie historique, très connue à Marseille : La Touriale.  C'est jours-ci dans l'arrière-boutique en sous-sol, je découvris une revue très rare Aires. C'est l'occasion pour moi de revenir sur un canular complètement oublié.

À la fin de cette petite revue Il y a un article daté de février 1991 intitulé : Rimbaud copiste par François Dominique. C'est un excellent canular qui a marché le temps de l'édition du centenaire d'Alain Borer en  1991.





On peut lire, en effet, à la page 1149 de cette édition une note de Yasuaki Kawanabe qui mentionne que la source la plus probable du poème Une Saison en enfer était un poème de Boulay-Paty publié en 1834. Le critique japonais renvoyait à la revue Impressions du Sud et à un article de Lilianne Giraudon intitulé : Rimbaud est mort, lisez Nouveau. Celle-ci y relatait qu'elle avait trouvé dans la revue Aires : "l'un des rares textes intéressant publié depuis janvier" en cette année du centenaire. Elle citait largement l'article de François Dominique et ajoutait : " Voilà une révélation qui en 1991 a le mérite de préciser que le travail poétique, cet obscur labeur qui repose sur un non savoir s'emploie à l'effacement des origines sans pour autant négliger la tradition des copistes. Emprunts et rejets, le poème participe à l'élaboration d'un permanent palimpseste."


Dans l'édition du centenaire d'Alain Borer on doit à Marc Ascionne d'avoir révélé définitivement que la lettre du Baron de petdechèvre était bien un canular contrairement à ce qu'avait affirmé Etiemble puis Steve Murphy à sa suite. Un canular chassait l'autre en quelque sorte.

Cette histoire est riche d'enseignements. On voit bien, notamment, comment les critiques sont en difficulté quand ils se trouvent amenés à établir l'authenticité d'un texte. 

Mise à jour du jeudi 7 juillet

Nous avons reçu le commentaire intéressant suivant,  publié hier :

Canular amplement dévoilé dans "Rimbaud, publications autour d'un centenaire" par Bivort et Murphy: on y lit l'argument imparable de Sergio Sacchi.



Ceci mérite un complément d'information. Il est exact que dans l'ouvrage : Rimbaud,  publications autour d'un  centenaire on trouve sous la plume d'Olivier Bivort les précisions suivantes : la mystification a fait deux autre victimes : Henry Thomas qui précise que : "Le distique bien que copié d'un obscur poète de 1834 est devenu la chanson rimbaldienne par excellence" ( La chasse aux trésors II, Recueil de critiques, Paris, Gallimard, 1992, p. 80) et Roger Little, stroboscopies rimbaldiennes, in Rimbaud cent ans après, actes du colloque de Charleville - Mézières, 5 - 10 septembre 1991, Parade sauvage, colloque 3, 1991, pp 274 - 275.

Olivier Bivort donne de bons arguments pour réfuter l'article de Dominique : La Bibliothèque nationale ne possède pas l'hypothétique première édition de 1834. De plus Sergio Sacchi  rappelle à Bivort que les différentes versions du distique de Rimbaud infirment le fait que Rimbaud puisse retrouver par tâtonnement le distique célèbre O saisons, Ô châteaux ! écrit quarante ans avant. Néanmoins ce canular était vraiment excellent. François Dominique a récidivé un an plus tard en publiant des mémoires de l'abbé Girard, aumonier de l'hôpital de la conception à Marseille, interné pour maladie nerveuse après une confession mystérieuse en novembre 1991. ( Aséroé, figures de l'oubli, Paris, P.O.L, 1992, pp 29-39). Je trouve cela réjouissant ! Cette mise au point d'Oliver Bivort méritait en effet d'être citée. Le seul reproche qu'on peut peut faire à l'édition des publications du centenaire, c'est qu'elle ne mentionne pas l'excellente revue Impressions du Sud


commentaire 6 juillet, anonyme : canular amplement dévoilé dans "Rimbaud, publications autour d'un centenaire; par Bivort et Murphy: on y lit l'argument imparable de Sergio Sacchi. 

samedi 2 juillet 2016

Mort de Yves Bonnefoy



Le grand poète français Yves Bonnefoy est mort vendredi 1er juillet à l'âge de 93 ans. Il n'avait pas cessé tout au long de sa vie de dialoguer avec Rimbaud. Nous publierons un article d'hommage sur ce blog.

                          Rimbaud par Yves Bonnefoy (archive radiophonique, 1966)


Mis à jour le 3 juilletLuchini : « Yves Bonnefoy m’a aidé à comprendre Rimbaud » sur EUROPE 1

jeudi 23 juin 2016

La fugue de Patrick Taliercio


Image de l'agresseur de Jacques Bienvenu, lors de la conférence Le mystère
 des visages de Rimbaud du 20 octobre 2015. Droits strictement réservés. JB.


C’était le 20 octobre 2015, jour anniversaire de la naissance de Rimbaud. J’étais en train de donner une conférence à la médiathèque Voyelles de Charleville : Le mystère des visages de Rimbaud, lorsque soudain un homme apparut et m’aspergea de chantilly. Il disparut aussi vite qu’il était venu.

L’identité de l’agresseur a été révélée après mon intervention : on avait reconnu Patrick Taliercio. La salle était obscure au moment de l’incident, car  des images étaient projetées sur grand écran. Aucun des journalistes présents dans la salle n’avait pu prendre la moindre photographie de l’agresseur dont l’apparition fut aussi brève qu’inattendue.

Voici pour la première fois une photographie du « terroriste à la chantilly ». Il apparaît comme une ombre chinoise se découpant sur l’écran. Nous discuterons ici de savoir si cette image permet d’identifier formellement Patrik Talercio que nous désignerons désormais par les lettres PT.

Effectuons un petit  retour en arrière. En 2008, PT, cinéaste marseillais, découvrit chez un bouquiniste de Charleville un article inédit de Rimbaud intitulé Le Rêve de Bismarck dans Le Progrès des Ardennes du 25 novembre 1870, qu’il acheta aussitôt. L’événement médiatisé fit sensation. Pendant cinq ans le cinéaste garda son précieux journal puis il décida de le vendre aux enchères à Charleville le 30 juin 2013. Alain Tourneux, informé de la vente, avait habilement préparé son coup. Sans rien dire à personne, il avait mis en place le droit de préemption du musée Rimbaud qui nécessitait une préparation assez délicate. Le journal avait trouvé preneur à 8000 euros, enchère très décevante pour le vendeur. Le conservateur brandit alors son papier officiel et Le Progrès des Ardennes devint la propriété du musée Rimbaud

Revenons à l’incident du 20 octobre. Donc PT - si c’est bien  lui -  arrive le soir de Belgique où il réside à présent. Est-il venu à pied comme l’homme aux semelles de vent ? A-t-il pris le chemin de Rimbaud quand il allait à Charleroi en 1870 ? Il y a un côté routard chez PT. Il avait déjà son fameux sac à dos qui est une preuve redoutable sur notre image. Est-il venu seul ? A-t-il eu des complices, un soutien logistique ? Il a eu, de plus, beaucoup de  chance d’avoir échappé au directeur de la médiathèque qui m’a dit qu’à quelques minutes près il l’aurait plaqué au sol. Cet épisode rocambolesque intervenait dans un contexte tragique et il fallait détendre l’atmosphère de l’assistance un peu médusée, ce que je crois avoir fait assez bien en poursuivant tranquillement ma conférence.

Pourquoi ne pas avoir révélé plus tôt cette photographie de PT en ombre chinoise ? Tout simplement, car j’en ignorai l’existence jusqu’à une date récente. Cette image provient d’une vidéo réalisée par Laetitia Champenois-Kriennevalt. Elle avait procédé à  un montage pour Ardennes TV. J’ai demandé récemment à Laetitia de regrouper la presque totalité de la conférence depuis qu’elle n’est plus visible sur le site d’Ardennes TV. Elle m’avait informé dès le début qu’elle n’avait pas de passage exploitable de l’incident. Mais j’insistais beaucoup cette fois. Elle se mit au travail et  récupéra  un extrait du film  où PT apparaissait en ombre chinoise devant la photo de Rimbaud. Quelle surprise ! le  « flou de bougé » de cette photographie disparaît à la vidéo. Autre élément supplémentaire de la vidéo : on entend la voix de PT qui s’adresse à moi ! Arrivera-t-on a identifier avec certitude PT ? Faudra-t-il convoquer Brice Poreau pour une identification biométrique ? Voilà donc une fois de plus sur Rimbaud ivre un scoop et une énigme.

L’image en elle-même, cette ombre de l’agresseur à côté du visage de Rimbaud, est extraordinaire. Je suggère à André Gunther une analyse de cette image. Elle pourrait inspirer le spécialiste, historien  de la photographie, qui avait décelé un étonnant « flou de bougé » sur la photo du Coin de table à Aden et qui est revenu sur cette question récemment.

À la date de l’incident, PT venait enfin de réaliser - grâce à des subventions obtenues en Belgique - le film qu’il avait commencé dès  2008 et intitulé  : La seconde fugue d’Arthur Rimbaud. J’ai réussi à me procurer la vidéo du film que je viens de visionner. Ce long métrage a une visée politique : il  replace la fugue de Rimbaud dans le contexte actuel des régions ardennaises sinistrées par la crise et le chômage. Je doute que l’idée soit bonne - le résultat reste consternant. Impossible de ne pas s’endormir en regardant ce laborieux documentaire d’une heure 35 qui nous plonge dans un misérabilisme déprimant. Un ennui profond vous saisit et ne vous quitte pas. Je me suis endormi deux fois en le regardant. On mesure  la distance  avec  un film récent comme Merci patron, dont le sujet politique a quelques points communs avec celui du cinéaste marseillais. Réalisé avec très peu de moyens,  l’humour était au rendez-vous de l’excellent Merci patron. Il ne l’est pas dans le pensum que nous inflige Patrick Taliercio. Dommage pour Rimbaud. On attend des cinéastes plus inspirés pour le grand poète ardennais.



vendredi 17 juin 2016

Roche, 17 juin 2016

Le mur qui reste de la ferme de Roche. Photo JB.

Roche où Rimbaud a écrit Une Saison en enfer



Jacques Bienvenu, Roche 17 juin 2016. DR.
En face de la ferme.

mercredi 8 juin 2016

Entretien avec Jean-Baptiste Baronian


Jean-Baptiste Baronian.DR.



Jacques Bienvenu

Comment avez vous été amené à éditer le Dictionnaire Rimbaud ?

Jean-Baptiste Baronian
En 2010, quelques mois après que j'avais fait paraître chez Folio une biographie de Rimbaud, j'ai été contacté par Guillaume de Roux, qui était à l'époque un des éditeurs de la collection « Bouquins » publiée par Robert Laffont. Il m'a dit que mon livre lui avait beaucoup plu et m'a tout de suite proposé d'être le maître d'œuvre d'un Dictionnaire Rimbaud. Plutôt surpris, je lui ai alors demandé pour quelle raison il s'adressait à moi, et non pas à un rimbaldien notoire lié au monde universitaire. Sa réponse m'a laissé rêveur : « Parce que tu es au-dessus de la mêlée. » Il entendait par là que les rimbaldiens sont divisés, qu'ils appartiennent chacun à tel clan ou à tel autre et qu'ils n'arrêtent pas de se faire la nique, souvent pour des queues de cerise. J'ai vu cette proposition comme un défi, et justement par rapport à toutes ces dissensions entre spécialistes ou prétendus connaisseurs du poète. Et puis, je l'avoue, la formule du dictionnaire m'a toujours séduit, et j'avais même en chantier, quand j'ai été contacté par Guillaume de Roux, ce que j'avais appelé un « dictionnaire indirect » consacré à Simenon, c'est-à-dire un dictionnaire consacré à des personnes et des sujets périphériques à son œuvre, par exemple les directeurs de journaux et de magazines qui l'ont publié, les cinéastes qui se sont inspirés de ses romans, les comédiens qui ont joué Maigret ou d'autres personnages, etc. Là-dessus, je me suis en rapport avec des rimbaldiens, certains forts connus, d'autres presque pas, et avec leur aide, j'ai commencé à établir une première liste d'entrées, que j'ai soumise à Robert Laffont. C'est sur cette base que j'ai signé le contrat d'édition.

JB
Vous êtes belge et vous résidez depuis longtemps à Bruxelles. Cette situation géographique vous à t-elle marqué pour l’intérêt que vous portez à Rimbaud et Verlaine ? Quel est votre premier contact avec l’oeuvre de Rimbaud ?

J-BB
Depuis mon adolescence, je suis un fervent lecteur de poésie et j'étais très jeune quand j'ai découvert celle des plus grands auteurs français, d'abord à travers les manuels scolaires, puis en me procurant des recueils. Vers l'âge de quatorze ans, j'ai commencé, je crois, par Les Fleurs du mal. C'était une édition populaire publiée par Gründ, sur la couverture de laquelle figurait une femme à moitié dévêtue, et je me souviens que lorsque j'ai acheté ce livre au format de poche (à Montreuil, à deux pas de la bouche du métro), j'ai eu le sentiment de commettre un péché mortel… Dans mon adolescence, je n'ai pas, dans un premier temps, associé Verlaine et Rimbaud à la Belgique et au fait que de mon côté, je vivais à Bruxelles. Mais dans un deuxième temps, les divers séjours de Verlaine et de Rimbaud en Belgique ont marqué mes esprits, et j'ai même commis des poèmes où ils étaient évoqués tous les deux, dont un où le nom de Verlaine se trouvait en acrostiche et un autre, qui était intitulé Bruxelles et où il était question « d'éternels sanglots ». En tant qu'auteur, j'ai rapidement renoncé à la poésie et s'il m'arrive d'en écrire encore de loin en loin, ce ne sont jamais que des vers de mirliton. Dans ce domaine, c'est le génie ou rien, et les génies sont si géniaux, de Villon à Claudel, en passant par Racine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud ou Laforgue, ou l'Anversois Max Elskamp que j'adore, qu'ils écrasent tout sur leur passage terrestre avec leur verbe souverain. Un littérateur belge ne peut qu'être hanté par le destin extraordinaire de Verlaine et de Rimbaud en Belgique et, en particulier à Bruxelles en juillet 1873. Mon roman L'Enfer d'une saison, qui date de 2013 et dont ils sont les héros, a justement été conçu pendant que je travaillais au Dictionnaire Rimbaud. Je l'ai écrit… comme… comme en surimpression sur cet ouvrage, sans jamais me forcer, et les épisodes bruxellois que je raconte sont venus à moi le plus naturellement du monde. Il s'agit là, en quelque sorte, d'un roman vécu. Chose sans doute paradoxale, d'une fiction autobiographique, mais dans laquelle je m'interdis de parler de moi. Le Dictionnaire a conditionné le roman. Ou l'a enfanté. C'est drôle, non ?

JB
Une saison en enfer est aussi, comme on l’a dit, une biographie fictionnelle, mais dans laquelle contrairement à vous, Rimbaud dit tout le temps « moi ». Cela pourrait justifier le titre inversé de votre livre : L’Enfer d’une saison. Dès le début de votre ouvrage qui commence le 18 juillet 1873, vous imaginez que Rimbaud rencontre Athanase Durand qui a existé, mais dont seul un spécialiste de la biographie rimbaldienne peut en connaître l’existence. C’était le frère de Paul Durand, ami d’Izambard, que Rimbaud avait rencontré à Bruxelles en 1870. Puis, vous supposez que ce frère était un ami de Baudelaire. Ne transposez-vous pas avec Félicien Rops dont vous écrivez que  Rimbaud l’avait rencontré à Paris ? pouvez-vous justifier le fait que vous faites dire à Rimbaud que Félicien Rops est un voyant ?

J-BB
J'ai cherché dans L'Enfer d'une saison à combler, à remplir les trous de l'histoire littéraire, mais aucune des supputations que j'ai faites n'est, je crois, fantaisiste ni gratuite. Athanase Durand a, de fait, bel et bien existé. Comme Jacques Poot, l'imprimeur d'Une saison en enfer, ou le propriétaire de l'Hôtel du Grand Miroir, que Rimbaud rencontre aussi, en juillet 1873. Ou même le peintre Jef Rosman, quoiqu'on puisse avoir des doutes sur la datation exacte de son portrait de Rimbaud « chez Mme Pincemaille, marchande de tabac rue des Bouchers, à Bruxelles ». Comme il y va ici d'un roman, il n'est pas important que le lecteur sache si ces personnages sont fictifs ou s'ils sont réels, s'ils incarnent effectivement des gens dont l'existence est avérée. Quand j'imagine que Paul Durand, l'ami de Georges Izambard, a pu connaître Baudelaire, à l'époque où ce dernier logeait à l'Hôtel du Grand Miroir à Bruxelles, ou que Rimbaud a pu, lui, rencontrer Félicien Rops lors d'un de ses voyages à Paris, je ne sacrifie pas à la vraisemblance, je ne fais qu'interpréter des probabilités historiques. J'ai d'ailleurs la profonde conviction qu'un des rôles essentiels du romancier consiste à revisiter l'Histoire et, comme je l'ai dit, à combler, à remplir des trous – des vides, des oublis, des omissions, des amnésies, bref tout un réseau d'inconnues, au sens mathématique du terme. Et voilà pourquoi je fais dire à Rimbaud que Félicien Rops est voyant. A la réflexion, je pense qu'il a dû le dire, lui qui parle si peu de l'art et des artistes dans ses écrits… 

JB
Le rapprochement entre Rimbaud et Félicien Rops est lumineux. L’exposition « Verlaine, cellule 252 », qui s’est tenue à Mons récemment évoque les relations entre Rops et Verlaine. Une belle exposition n’est-ce pas ?

J-BB
Je le dis sans détour : c'est la plus belle exposition littéraire que j'ai vue à ce jour, et Dieu sait si je suis friand d'expositions littéraires et si j'aime également visiter les lieux où ont vécu de grands écrivains. Un modèle du genre. Il faut rendre un vibrant hommage à Bertrand Bousmanne, qui en a été le maître d'œuvre. Il n'a rien négligé, absolument rien. La mise en scène qu'il a conçue était en tout point remarquable. Il y avait ainsi un espace sur la prison de Mons, avec en particulier la reconstitution d'une cellule, qui m'a fait froid dans le dos. Et puis voir de visu les documents relatifs à l'affaire de Bruxelles, ou encore le revolver Lefaucheux qu'a utilisé Verlaine pour tirer sur Rimbaud, confine au vertige. Je regrette toutefois que cette exposition n'ait pas circulé, comme on dit. Pour des questions d'assurances d'après ce que j'ai cru comprendre. 

JB
Le catalogue de l’exposition est un chef-d’oeuvre. Revenons au Dictionnaire Rimbaud. Il y avait 35 collaborateurs et la réalisation du livre a demandé  plusieurs années. Pouvez-vous nous parler de cette lourde tâche de directeur, de vos satisfactions et peut-être des problèmes que vous avez eu à résoudre ?

J-BB
En toute franchise, cela n'a pas toujours été commode de piloter cet ouvrage. J'avais remis à chacun des collaborateurs un petit protocole d'édition concernant à la fois le fond et la forme du Dictionnaire, mais la moitié d'entre eux ne l'a pas respecté. J'avais notamment demandé que les notices sur les poèmes de Rimbaud ne soient qu'informatives. Malgré quoi, certains collaborateurs ont brodé tant et plus sur les poèmes dont ils avaient la charge et j'ai donc dû procéder à de nombreux réajustements. Et je ne parle pas des problèmes d'uniformisation. Un tel écrivait Une saison en enfer avec des guillemets, un autre avec une majuscule à « saison », un troisième employait les capitales pour chacun des mots du titre, un quatrième trouvait bon de mettre ce même titre en caractères gras, et ainsi de suite… Et puis, chemin faisant, des collaborateurs pressentis m'ont abandonné, parfois sans la moindre explication ni la plus petite excuse, et j'ai éprouvé beaucoup de peine à en trouver de nouveaux. Sans compter les accidents de parcours. Si, par exemple, j'ai fait appel à vous pour une quinzaine de notices, c'est parce Jean-Michel Cornu de Lenclos, qui devait les rédiger, est mort avant de me les remettre toutes. Pour ce qui me concerne, j'avais prévu de rédiger les notices laissées vacantes, mais je ne m’attendais pas à ce qu'il y en ait autant. Cela dit, je vous avoue que j'ai eu du plaisir à les faire. J'ai pu approfondir de la sorte certains sujets que je ne connaissais pas bien et découvrir un grand nombre de pointilles, comme l'écrivait Saint-Simon. Les pointilles, à mes yeux, sont importantes. Ce sont elles qui donnent de la cohérence à un sujet ou à un thème abordé. J'ajoute que l'entreprise a été une constante work in progress, des notices en appelant d'autres, qui n'étaient pas prévues au départ, tant la matière est considérable, alors même qu'on a affaire à un auteur qui a fort peu produit et qui s'est retiré très jeune de la scène littéraire. Chose assez étonnante quand je me remémore cette passionnante aventure éditoriale, rares ont été les collaborateurs qui m'ont proposé de nouvelles notices en cours de travail. J'excepte ici André Guyaux. Du début à la fin, il m'a prodigué toute une série de suggestions et de précieux conseils, et je profite de cet entretien pour le remercier une nouvelle fois. Au fond, tous les rimbaldiens, les vrais, les purs devraient œuvrer de concert et se partager leurs informations et leurs intuitions. On devrait inventer une banque mondiale de données rimbaldiennes. À moins que votre site n'en soit déjà le prototype…

JB
Vous me donnez l’occasion de parler de Jean-Michel Cornu de Lenclos qui m’a envoyé de beaux articles pour mon blog. C’est avec effroi que je me souviens d’avoir appris son suicide dans un hôtel à Phnom Penh. Il m’avait envoyé ses derniers articles la veille de cet événement tragique. Son dernier message ne m’avait rien laissé soupçonner. Si je m’efforce de publier des articles et informations inédites comme la lettre de Bouchor communiquée par Yves Jacq, qui a retenu l’attention du prochain colloque Rimbaud, je ne peux avoir la prétention d’être le  prototype d’une banque mondiale de données ! Cependant, vous qui êtes un grand bibliophile, ne pensez-vous pas que l’objet livre demeure essentiel, même pour un dictionnaire que l’on pourrait imaginer sur le web ?

J-BB
Pour un bibliophile, le livre est un plaisir visuel, charnel, intellectuel, et je conçois la bibliophilie comme une esthétique – une esthétique en soi, qui possède sa propre grammaire et dont les règles n'ont pas grand-chose à voir avec celles de la grammaire de la toile. Une banque mondiale de données numériques n'est jamais qu'un office de dépôts et de consignations, où reposent une infinité de savoirs et où seront réunis un jour les milliards de livres écrits depuis que Gutenberg a inventé l'imprimerie. Mais ils ne seront jamais que des fantômes et ne formeront jamais une esthétique.

JB
Oui, mais ces fantômes sont bien utiles pour le chercheur ! Le site Gallica de la BNF permet de consulter un nombre incalculable de livres et articles anciens. Ne pensez-vous pas que les banques de données de la toile ont été parfois profitables pour rédiger certaines notices du Dictionnaire ? Vous arrive-t-il vous-même d’avoir recours à cette masse d’informations ?

J-BB
Je me suis, de fait, beaucoup servi de la toile dans la rédaction du Dictionnaire Rimbaud et je reconnais que sans elle, j'en serais peut-être encore toujours à glaner des informations dans telle ou telle bibliothèque et auprès de tel ou tel chercheur, çà et là à travers le monde. Reste que cette même toile est en général muette dès qu'on sort des sentiers battus et qu'on tente d'explorer les marges de la littérature – ce qui est une de mes inoffensives marottes. Prenez ainsi les noms des poètes cités par Rimbaud dans sa fameuse lettre adressée à Paul Demeny le 15 mai 1871. Oubliez Hugo, Musset, Gautier, Banville ou Baudelaire. Que croyez-vous que la toile dit de Pichat, d'Autan, de Lafenestre, de Coran, de Lazarches, de Lemoyne ou de Popelin ? Rien, ou presque. Et presque rien, par exemple, sur Mérat. Et essayez, de surcroît, de mettre la main sur un recueil d'un de ces auteurs totalement oubliés, de l'acheter sur un des très nombreux sites de vente de livres, en France ou à l'étranger… Il peut se passer des années avant que nous ne tombiez dessus ! 

JB
Je ne pourrais pas mettre facilement la main sur les ouvrages de Mérat ou de Lafenestre, mais je pourrai au moins lire un grand nombre de leurs oeuvres sur le site Gallica. Puisque nous parlons de recherches hors internet, ne pensez-vous vous pas qu’il est possible de trouver en Belgique des informations sur Rimbaud et Verlaine dans des revues, des bibliothèques, des archives, ou autres ? Pourriez-vous nous donner des pistes? 

J-BB
L'essentiel de ces recherches en Belgique a déjà été effectué de longue date. Tout récemment encore, Bernard Bousmanne a révélé divers détails peu connus dans son superbe livre illustré Verlaine en Belgique publié chez Mardaga, dans le cadre de l'exposition « Verlaine, cellule 252 », qui s'est tenue à Mons du 17 octobre 2015 au 24 janvier 2016 et que j'ai déjà évoquée tout à l'heure. Je n'irai pas jusqu'à dire que le sujet a été épuisé, mais j'ai bien peur qu'on ne trouve pas grand-chose de nouveau dans les revues et bibliothèques belges. L'hypothèse d'archives privées pouvant contenir des révélations n'est cependant pas à écarter. J'en rêve quelquefois. Je me dis qu'il y a peut-être quelque part à Bruxelles, ou ailleurs en Belgique, des dossiers qui sommeillent et auxquels leurs propriétaires n'ont jamais prêté attention. Le coup de dé, en somme. Lequel, ainsi que Mallarmé l'a si bien dit, n'abolira jamais le hasard. À moins que ce ne soit le contraire.

JB
Pour terminer cet entretien, je voudrais m’adresser à présent à l’auteur du Dictionnaire amoureux de la Belgique. Ne pensez-vous pas que les Français ont une vision un peu stéréotypée de ce pays ? Baudelaire, il est vrai, n’a pas été tendre pour le plat pays . Ne faudrait-il pas corriger cette vision, surtout aujourd’hui ?

J-BB
Vous avez raison, les Français ont une vision stéréotypée de la Belgique. Ils l'ont du reste de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne, des États-Unis et des autres pays. Je l'ai encore constaté lors des attentats terroristes, qui ont frappé Bruxelles le 22 mars 2016. C'est fou le nombre de bêtises que j'ai lues et entendues sur la commune de Molenbeek et, en particulier, sur son emplacement géographique exact ! D'une manière générale, l'immense majorité des commentaires et des articles publiés sur mon Dictionnaire amoureux de la Belgique, et Dieu sait s'il y en a eu beaucoup depuis sa parution en librairie en octobre 2015, participent à cette vision stéréotypée, alors même que je m'en suis écartée et que je n'ai pas voulu sacrifier aux clichés et aux lieux communs réducteurs. Mon livre propose, je crois, un juste équilibre entre des sujets, des thèmes et des personnages connus ou convenus et des sujets, des thèmes et des personnages qu'on ne s'attend pas forcément à trouver et qui constituent le plus souvent des découvertes, non seulement pour les lecteurs français, mais aussi pour les lecteurs belges. Eh bien, c'est à peine si la presse s'est attardée sur cette seconde catégorie de notice, à mes yeux la plus passionnante et, j'ose le dire, la plus originale (il y en a grosso modo plus de deux cent cinquante). Vraiment, je le regrette. Jusqu'à me demander si mon travail offre une quelconque utilité et si mes curiosités intéressent les gens. Il en va de même, d'ailleurs, du Dictionnaire Rimbaud. Je n'ai lu nulle part qu'un bon nombre de notices abordaient des sujets, des thèmes et des personnages qu'on n'avait encore jamais traités. Le livre est bourré de notations inédites, de détails nouveaux, de renseignements rares, et tout se passe comme si tout cela n'avait aucune importance.

JB
Avez-vous des projets éditoriaux ?

J-BB
J'ai toujours des dizaines de projets éditoriaux et je crois que j'en aurai toujours. Dans le cadre de nos entretiens, sachez que j'en ai en cours sur Verlaine dans lequel, il va sans dire, il est question de Rimbaud. Plus concrètement, je publie en octobre 2016 Le Paris de Simenon aux Editions Alexandrines. Ce livre fera partie d'une collection où figurent déjà les Paris de Balzac, Hugo, Dumas, Proust, Cocteau, Modiano, etc., et où est annoncé un Paris de Verlaine et de Rimbaud.