dimanche 29 mars 2020

Edmond Maître et Rimbaud

RESTEZ CHEZ VOUS

Edmond Maitre par Frédéric Bazille. DR.

Edmond Maître est un témoin peu connu de Rimbaud. Il était présent au fameux dîner des Vilains Bonshommes où Rimbaud fut exhibé devant les poètes et artistes parisiens le 30 septembre 1871. Depuis un certain temps, il était le comptable de ces dîners. Une lettre de Léon Valade à Émile Blémont atteste de sa présence, car  il avait dit en parlant de Rimbaud que c’était le diable, formule bien trouvée pour celui qui n’avait pas encore écrit Une Saison en enfer.

Edmond Maître connaissait bien Valade et Verlaine car il travaillait avec eux à l’Hôtel de Ville en 1870. Il était né à Bordeaux en 1840. Il était issu d’une famille de la grande bourgeoisie bordelaise. En 1859, il partit de Bordeaux pour étudier le droit à Paris, mais il était beaucoup plus attiré par l’art et fréquentait les salons de peintres et de poètes. Il figure dans le tableau de Fantin-Latour Un atelier aux Batignoles qui le représente avec tous les artistes qui étaient devenus ses amis.

Un atelier aux Batignoles par Fantin Latour. DR.

C’est lui qui permit à Fantin pour son Coin de table d’entrer en contact avec Valade, Verlaine et Mérat qui travaillaient à l’Hôtel de Ville comme lui. Il fut très lié avec le peintre Bazille dont nous avons parlé récemment. Le portrait que nous donnons de lui en tête de cet article fut exécuté par Bazille en 1869. 

Maître fut un témoin privilégié de Rimbaud comme le montre la correspondance de Verlaine. Le 19 décembre 1871, Verlaine était allé à Bazeilles pour toucher un petit héritage. Il lui demandait de lui envoyer des nouvelles de Rimbaud ce qui prouve qu’à cette date, Maître était en bons termes avec Rimbaud. Le 20 novembre 1872, Verlaine lui écrivit de Londres, où il était avec Rimbaud, pour lui demander de se renseigner sur leur éventuelle compromission à cause de la Commune. Le bordelais est à ce moment l’un des rares à qui Verlaine expose ses problèmes avec Rimbaud. Plus remarquable encore, Verlaine lui écrit le 8 octobre 1883 au moment où il s’occupe de faire connaître Rimbaud avec Les Poètes maudits dans Lutèce. On constate dans cette dernière lettre qu’il était toujours en relation avec lui, regrettant de n’avoir pu le recevoir. On est en droit de penser que Verlaine a pu le solliciter auparavant pour obtenir des poèmes de Rimbaud qu’il n’avait plus. C’est peut-être Maître qui lui a communiqué un manuscrit du Bateau ivre dont il avait oublié le titre exact dans un courrier précédant envoyé à Valade.

Edmond Maître était un dandy érudit doté d’un humour mordant. Sa personnalité avait pu séduire Rimbaud. On peut regretter qu’il n’ait pas laissé de souvenirs. Il aurait certainement donné un précieux témoignage sur le poète. Il est mort à Paris en 1898 deux ans après Verlaine qui venait juste de publier les œuvres de Rimbaud chez Vanier en 1895.




mercredi 25 mars 2020

L'incroyable histoire du portrait de Verlaine par Frédéric Bazille


Portrait de Verlaine à 23 ans par Frédéric Bazille
attribué pendant longtemps à Gustave Courbet.DR.

On a longtemps cru que le portrait de Verlaine représenté en tête de notre article était de Gustave Courbet. Il aura fallu l’intervention de l’expert Michel Schulman pour observer que la signature Courbet recouvrait la signature de Frédéric Bazille. La raison de ce camouflage est que Bazille était inconnu vers la fin du XIXe siècle et que la signature Courbet donnait une plus-value au tableau. Le portrait d’ailleurs pouvait paraître de la manière de Courbet. De ce fait, ce portrait exclut le tableau de Paul Verlaine en troubadour attribué à Bazille. Le portrait de Bazille signalé par Verlaine dans sa liste d’objets à récupérer chez lui est bien l’ancien portrait attribué à Courbet.

De récentes expositions montrent que Bazille doit être considéré comme un maître parmi les peintres impressionnistes. Rappelons qu’il est mort très jeune à 29 ans pendant la guerre de 1870. Verlaine fréquentait dans les années 1860 de nombreux ateliers de peintres. En 1870 il fut présenté par son ami François Coppée à Bazille qui voulut le portraiturer dès qu’il le vit : une sorte de coup de foudre pour le visage du poète. On ne sait pas comment le tableau s’est retrouvé attribué par la suite à Courbet. Des recherches sont à faire. En ce qui concerne cette nouvelle attribution Robert Schulman regrette qu’elle ne soit pas parfois mentionnée dans les catalogues d’exposition. C’est la raison pour laquelle il convient de le signaler à nouveau ici.


Nous avons parlé du  portrait de Verlaine en troubadour que nous avons mentionné en 2015, comme étant de Bazille ( le portrait par Courbet n’a été donné qu’en 2016 dans le tome 2 du  supplément du catalogue raisonné où il figure en couverture). Dans le catalogue de l’exposition de Montpellier en 1992, Dianne Pitman considérait déjà que l’attribution à Bazille était discutable et elle pensait que la signature sur la toile avait été rajoutée ultérieurement. Décidément c’est la comédie des fausses signatures pour ce portait de Verlaine !

Verlaine en troubadour faussement attribué à
Frédéric Bazille. DR.

jeudi 19 mars 2020

Rimbaud et François Coppée


François Coppée. DR.


L’objet de cet article est de présenter un élément nouveau qui pourrait permettre de progresser dans l’énigme des rapports entre Rimbaud et le poète François Coppée. 
Quelle est cette énigme ? 
François Coppée n’était pas un poète qui avait  beaucoup retenu l’attention de Rimbaud avant son arrivée à Paris en septembre 1871. Or, peu après son hébergement chez Verlaine on le voit parodier Coppée dans de nombreux poèmes de l’Album zutique. Pour bien comprendre le problème Coppée, il faut remonter aux relations complexes que Verlaine a entretenues avec ce poète.

Verlaine était très lié avec lui depuis les années 1860. Il le considérait un peu comme son double. La représentation du Passant fut un tournant dans la carrière de Coppée en 1869. Il devint immédiatement célèbre. Rimbaud était au courant de ce succès car il se présentait à Verlaine dans une première lettre comme « moins gênant qu’un Zanetto » qui était le personnage principal du Passant. L’appellation « Vilains Bonhommes » sera associée à un commentaire de cette pièce et donnera le nom aux fameux dîners où Rimbaud fut présenté le 30 septembre 1871 avec l’effet que l’on sait.
Verlaine et Rimbaud ont assisté le 13 novembre 1871 à la première au Gymnase de l’Abandonnée de François Coppée. Il semble bien que cette représentation ait irrité Verlaine qui traita à son retour chez lui sa femme d’abandonnée et menaça de frapper son fils. Un article accusa Verlaine de jalousie à l’égard de Coppée ce qui était peut-être le cas, car le succès de Coppée faisait de l’ombre à Verlaine.

Cependant, dans le cas de Rimbaud, si l’on veut comprendre son animosité il faut faire intervenir son engagement politique. Quand Rimbaud arrive à Paris chez Verlaine il est bien connu qu’il était sympathisant communard et que sa volonté de faire changer la poésie se mêlait inextricablement à cette époque avec ses idées politiques. Comme Verlaine était à ce moment aussi sympathisant communard, ce fut cette communion d’idées qui favorisa un rapprochement avec Rimbaud. Que savait-on des opinions politiques de Coppée au moment où Rimbaud était avec Verlaine ? Il avait publié chez Lemerre un poème intitulé Plus de sang en avril 1871 qui était simplement un appel à la paix au moment de la guerre civile. Un autre évènement, passé inaperçu des critiques, permet de mieux comprendre Coppée. Le 21 octobre 1871 une pièce du poète Fais ce que dois fut représentée à l’Odéon, soit trois semaines environ avant l’Abandonnée. Il y a une très forte probabilité pour que Verlaine et Rimbaud aient assisté à cette pièce. Comme il l’avait fait pour l’Abandonnée, il était facile pour Verlaine d’obtenir des places pour la Première. Cette pièce fut après Le Passant le plus grand succès de Coppée et toute la presse en rendit compte.



 Dans Le Figaro du 23 octobre on apprend que le public acclamait des vers qui dénonçaient la Commune :

« Une acclamation unanime a salué ces autres vers d’un mouvement superbe, par lesquels M. François Coppée a flétri cette action exécrable : l’insurrection devant l’ennemi :

L’émeute parricide et folle, au drapeau rouge
L’émeute des instincts, sans patrie et sans Dieu
Ensanglantant la ville et la livrant au feu,
Devant les joyeux toasts portés à nos ruines
Par cent mille Allemands debout sur les collines ! »

Si Rimbaud et Verlaine étaient dans la salle, on peut imaginer leurs réactions. 
Le sujet de la pièce présente aussi un intérêt pour Rimbaud :
Il est question d’une veuve qui a perdu son mari à la guerre de 1870 et qui décide d’émigrer en Amérique avec son fils de 14 ans. Sarah Bernhardt jouait le rôle de la veuve et sa fille le rôle travesti de l’enfant. L’enfant est ravi de partir sur l’océan. Pourtant, il envisage le naufrage et se réjouit de sauver sa mère sur « un débris de mât ». Le thème du navire partant vers l’Amérique et qui fait naufrage évoque naturellement Le Bateau ivre. N’oublions pas que dans le poème de Rimbaud on y voit : « Un enfant accroupi plein de tristesse » qui lâche « un bateau frêle comme un papillon de mai ». Mais ce n’est pas tout. Un ami du père défunt veut convaincre l’enfant de ne pas partir. À la fin de la pièce en un acte il devient lyrique : Il reprend l’allégorie qui compare Paris à un navire :
 « Que Paris cette fois songe à son vieux blason./ Ô navire voilà bien longtemps que la houle/ Sur le morne Océan te harcèle et te roule,/Et que le rude assaut des lames et des vents/Fait craquer ta carène et grincer tes haubans;/ Nous t’avons vu souvent t’abîmer sous la brume; /Mais tu te relevais toujours couvert d’écume,/ Superbe et vomissant l’eau par les écubiers ».

Il est possible que Rimbaud ait composé Le Bateau ivre à Paris à cette époque. Naturellement, il ne faut pas voir dans cette pièce une source de son grand  poème, mais simplement une coïncidence de date qui peut présenter un intérêt.

En conclusion, la pièce Fais ce que dois, largement signalée par la presse, donnait une grande publicité à Coppée. On peut comprendre que son succès et sa position anti-communarde aient pu exciter la jalousie et l’animosité des poètes zutistes.


mercredi 4 mars 2020

Les variantes des "Éffarés", un cas d'école

Dans mon article sur la dernière chronique de Verlaine j’ai montré que le poème Les Effarés était son poème préféré. J’aimerais revenir à présent sur ce poème qui présente certaines singularités. C’est le seul poème de Rimbaud dont on possède autant de versions différentes : le poème donné à Demeny en 1870, le poème envoyé à Jean Aicard en 1871, diverses versions de Verlaine, une autre publiée en 1878 en Angleterre, une autre publiée en 1887 par Armand Sylvestre, rarement signalée, qui nous dit pourtant qu’il a un manuscrit sous les yeux ( lequel ?).
Or, en examinant les études critiques sur Les Effarés, je me suis rendu compte qu’il y avait une certaine confusion dans le choix des différentes versions. Pour illustrer cette question je choisis l’étude d’Alain Bardel, facilement accessible, et destinée à des lycéens : 

Capture d'écran du 4/03/2020/16h30


Je montre la version choisie par Alain Bardel qu’il présente comme étant celle que Verlaine a recopiée et qui figure dans le dossier Verlaine. « Il s'agit d'une copie de la main de Verlaine, présentant de nombreuses et séduisantes variantes, dont il ne faut pas douter qu'elles aient été dictées par Rimbaud lui-même. C'est d'ailleurs cette version que nous avons choisie d’étudier… ». Le manuscrit est aussi facilement accessible, il est dans Les Manuscrits des maîtres édité en 1919 :




Observons donc la version donnée par Alain Bardel et comparons avec le manuscrit. On constate d’abord des erreurs de ponctuations. Pour dix vers ( 3, 8, 16, 17, 20, 23, 26, 27, 31, 34) Alain Bardel a rajouté une virgule. Par exemple au vers 8 il rajoute une virgule après grise. Au vers 3, il met une virgule entre crochets qui semble indiquer que Rimbaud aurait dû en mettre une, ce que le professeur corrige ! Même chose au vers 6 avec un point entre crochets. Passons à d’autres erreurs. Il fallait mettre une majuscule à Boulanger aux vers 5 et 11. Au vers 12, il ne faut pas écrire « chante  un vieil air » mais « grogne un vieil air ». Au vers 22 ce n’est pas « Quand ce trou… » mais « Que ce trou… ». Au vers 29 ce n’est pas « grillage » mais « treillage » qu’il faut lire. Au vers 35 ce n’est pas « tremblote » mais « tremblotte ». On voit qu’Alain Bardel a mélangé diverses versions pour obtenir celle-ci, unique en son genre. Il reproduit une autre fois la version copiée par Verlaine dans un dossier Verlaine avec les mêmes erreurs ! C’est vraiment un cas d’école ! Je conseille aux lycéens de consulter les bonnes versions dans la Pléiade d’André Guyaux.
Mais il y a d’autres imprécisions dans l’article d’Alain Bardel. Par exemple, il semble bien que la forme des tercets hétérométriques soit une création de Rimbaud. Ainsi, Émilie Noulet précise que cette particularité lui appartient en propre. Elle ajoute que c’est sous la forme de sizains qu’elle en trouve des exemples chez Victor Hugo ou Banville. Le professeur Bardel nous dit que Rimbaud n’était pas le premier à composer des tercets hétérométriques, mais il ne dit pas qui sont les poètes qui l’auraient fait avant lui, alors que cette information serait évidemment très importante. Je reviendrai sur cette question dans un prochain article.

mardi 3 mars 2020

Alain Borer,"Le suicide de Rimbaud"


Conférence d'Alain Borer au Collège de France mardi 3 mars de 17H 30 à 18H15 suivi d'un entretien avec Antoine Compagnon jusqu'à 18h 45. Amphithéâtre Marguerite-de-Navarre. La conférence devrait être sur le site du Collège de France dans deux ou trois jours.

mardi 25 février 2020

Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid, destins croisés



Tout récemment vient de paraître un livre intitulé Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid en Éthiopie, La disparition d’un poète, L’annonce d’un romancier.

L’auteur, Philippe Oberlé a eu l’idée de croiser les destins de Rimbaud et de Monfreid en Éthiopie. Jean Christophe Ruffin avait écrit que Monfreid était un anti-Rimbaud. En effet, Monfreid quitte l’Europe en 1911 à l’âge de 31 ans et il passe 20 ans en Éthiopie. Il publie son premier livre à l’âge de 51 ans, puis publie 57 autres livres. Il meurt à 95 ans. Comme le dit Ruffin : Monfreid a tout vécu avant d’écrire à l’inverse de Rimbaud. Il se trouve que la mise en perspective de ces deux destins permet un éclairage de la vie de Rimbaud en Éthiopie tout à fait intéressant. Le livre est remarquablement illustré par 209 photographies et gravures ainsi que de 3 cartes. Ce très beau livre est en vente 28 euros dans quelques librairies et par correspondance chez l’auteur, au même prix, frais de port inclus. On peut contacter l’auteur à cette adresse : philoberle@netcourrier.com.

Philippe Oberlé a été ingénieur dans la distribution pétrolière, profession qui l’a amené à faire de nombreux voyages, notamment en Éthiopie où il a été plusieurs fois sur les traces de Rimbaud. Il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages  notamment L’Afrique en zigzag, d’Abidjan à Zanzibar, 1962 – 2002,  qui a obtenu le Prix Albert Bernard 2012 de l’Académie des Sciences d’Outre-mer.



mercredi 12 février 2020

La dernière chronique de Verlaine sur Rimbaud et "Les Effarés"


Épreuve corrigée par Verlaine de sa chronique. DR.


Les Effarés


Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu'ils sont là tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.



En 1895 Vanier venait de publier les Œuvres complètes de Rimbaud avec une préface de Verlaine. Celui-ci éprouva le besoin de donner une ultime confession sur Rimbaud un mois avant sa mort (Les Beaux arts, 1er décembre 1895). Elle présente un grand intérêt. Il nous apprend que le premier poème qu’il avait reçu de Rimbaud était Les Effarés. Delahaye qui avait copié le poème pour Rimbaud confirmait cette information. D’autre part, Verlaine a cru qu’on avait censuré le poème. Expliquons pourquoi. Vanier avait imprimé la version du Reliquaire qui n’était autre que celle que Darzens avait obtenue de Demeny. Selon Verlaine « une main pieuse », mais « lourde et bien maladroite » avait corrigé plusieurs passages à des fins « antiblasphématoires ». Il éprouva alors le besoin de redonner le bon poème selon lui (voir ci-dessus). Sa version correspond exactement à la copie de sa main qui figure dans le dossier Forain. Le texte est aussi le même dans la version en sizains donnée par Lutèce

Il est utile de rappeler certains faits : Rimbaud avait donné en septembre 1870 Les Effarés à Demeny. Le 10 juin 1871, il demandait dans une lettre à Demeny de brûler tous les poèmes qu’il lui avait confiés. Mais chose extraordinaire, le 20 juin il envoyait Les Effarés à Jean Aicard avec des variantes. Nous connaissons la lettre contenant le manuscrit autographe de Rimbaud. Dans cet article je serai amené à considérer seulement les variantes de la lettre à Demeny avec les versions de Verlaine pour expliquer la dernière chronique. 

Que voulait dire Verlaine par des corrections « antiblasphématoires » ? Où serait le blasphème dans la version qu’il donne du poème ? Il n’est pas évident de voir une dimension chrétienne dans la version DemenyCependant elle est beaucoup plus claire dans la seconde version. Surtout le mot « médianoche » nous le fait comprendre. C’est un terme employé dans la religion catholique qui indique que lors de la messe de Noël, après minuit on pourra cesser de faire maigre et réveillonner en bien mangeant. Le mot « Jésus » de la seconde version va dans le sens des symboles chrétiens et le pain du boulanger symbolise l’Eucharistie. Il reste à comprendre pourquoi la seconde version serait blasphématoire. Seule une analyse du poème le montre : les enfants sont « à genoux ». Ils semblent adresser une prière. Ils sont tournés vers la lumière symbole de l’esprit saint. Le pain, on l’a vu, est symbole de l’Eucharistie, mais les enfants ne sont pas invités à y participer. Ils n’auront rien et aucune espérance. Leurs prières ne seront pas entendues par le Christ. On comprend alors que le  poème est anticlérical, subtilité qui n’a pas échappé à Verlaine.


Dans sa dernière chronique sur Rimbaud Verlaine se montre un très bon critique des Effarés. Ce poème est le premier qu’il a reçu de Rimbaud et le dernier qu’il commente. Il ferme la boucle d’un cycle qui lui a permis de faire connaître son œuvre. On comprend aussi que Les Effarés était son poème préféré.

samedi 1 février 2020

les conséquences du séjour de Germain Nouveau à Charleville


 Liste de mots allemands recopiés en
 janvier 1875

Nous avons montré que Rimbaud et Germain Nouveau avaient retranscrit les Illuminations à Charleville en janvier 1875 grâce à la graphie de la lettre du 18 avril 1874 dont tous les f ne sont pas bouclés par le bas. Ceci doit être rapproché de la liste de mots allemands dont Bouillane de Lacoste avait montré que très certainement Rimbaud les avait recopiés en janvier 1875. Il s’appuyait sur deux faits. D’abord le témoignage d’Ernest Delahaye qui précisait que Rimbaud en janvier 1875 à Charleville avait demandé à sa mère de lui payer un séjour à Stuttgart pour apprendre l’allemand. Bouillane faisait remarquer que cette liste de mots allemands qu’il avait retrouvée dans les papiers de Cazals, n’avait pu être communiquée à Verlaine qu’au plus tard en février 1875. Surtout la liste de mots allemands comporte tous ses f sans exception bouclés par le bas.

Examinons à présent les conséquences de cette nouvelle donne concernant la transmission des Illuminations. On peut être certain à présent que les Illuminations ont été transmises à Stuttgart à Verlaine et le « quelqu’un qui en prit soin » est bien l’auteur de la Bonne Chanson. La volonté de Germain Nouveau d’aller retrouver Rimbaud à Charleville est donc lié à l’intérêt qu’il portait aux poèmes en prose de Rimbaud. Ils se sont probablement entendus à ce moment pour que Nouveau se charge d’imprimer les Illuminations sachant qu’il avait dû informer Rimbaud qu’il allait avoir bientôt un petit héritage. Rimbaud avait accepté de donner par l’intermédiaire de Delahaye son adresse de Stuttgart à Verlaine. Lorsque celui-ci arriva fin février, Rimbaud pensa à lui confier les Illuminations sachant que Nouveau serait à Bruxelles le 12 mars. Verlaine qui ne voulait plus donner un sou à Rimbaud accepta cependant d’envoyer la liasse de poèmes à Bruxelles et se chargea tout de même des frais de la correspondance.

Il semble que Rimbaud ne s’est peut-être pas désintéressé de la publication de ses poèmes en prose contrairement à ce que l’on pensait. Les explications qu’il veut demander à Germain Nouveau en octobre 1875 concernent probablement la promesse faite par Nouveau de publier les Illuminations.

Quoi qu’il en soit, la retranscription des poèmes en prose en juin 1875 montre que Charleville devient le lieu mythique où Rimbaud a mis au net les Illuminations. Ce n’est pas anodin.

vendredi 24 janvier 2020

Le séjour de Germain Nouveau à Charleville en janvier 1875. Question ouverte.


Les biographes de Rimbaud ont situé l’épisode de Germain Nouveau chez Barbadaux en octobre 1875. J’ai rappelé dans mon précédent article qu’il fallait replacer en janvier la présence de Nouveau à Charleville quand il était pion à l’ancienne institution Rossat. La lettre de Germain Nouveau à Verlaine du 20 octobre 1875 le confirme. Il écrit : « Ignorance absolue des « quoi » peuvent exciter colères chez R. Nul correspondant à Paris. » (Pakenham p. 440). Aucune allusion n’est faite d’un séjour juste avant ou à venir de Nouveau à Charleville. Il sait que Rimbaud est à Paris et qu’il n’a aucun correspondant pour avoir de ses nouvelles.

Les «  quoi » qui peuvent exciter colères de Rimbaud à l’égard de Nouveau sont une réponse à un courrier de Verlaine suscité par une lettre de Delahaye à Verlaine dans laquelle il écrivait : « la conduite de Nouveau lui ( à Rimbaud) inspire de l’inquiétude et de la défiance ; il sait qu’il est revenu chez lui (à Pourrières), et va lui écrire pour lui demander des explications.Tu feras bien de le prévenir. » (Pakenham p. 421)

Pourquoi cette inquiétude de Rimbaud à l’égard de Nouveau ? On peut se demander si Rimbaud n’est pas mécontent de voir que Nouveau n’a pas réussi à faire imprimer les Illuminations. La question est ouverte.