mercredi 12 février 2020

La dernière chronique de Verlaine sur Rimbaud et "Les Effarés"


Épreuve corrigée par Verlaine de sa chronique. DR.


Les Effarés


Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu'ils sont là tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.



En 1895 Vanier venait de publier les Œuvres complètes de Rimbaud avec une préface de Verlaine. Celui-ci éprouva le besoin de donner une ultime confession sur Rimbaud un mois avant sa mort (Les Beaux arts, 1er décembre 1895). Elle présente un grand intérêt. Il nous apprend que le premier poème qu’il avait reçu de Rimbaud était Les Effarés. Delahaye qui avait copié le poème pour Rimbaud confirmait cette information. D’autre part, Verlaine a cru qu’on avait censuré le poème. Expliquons pourquoi. Vanier avait imprimé la version du Reliquaire qui n’était autre que celle que Darzens avait obtenue de Demeny. Selon Verlaine « une main pieuse », mais « lourde et bien maladroite » avait corrigé plusieurs passages à des fins « antiblasphématoires ». Il éprouva alors le besoin de redonner le bon poème selon lui (voir ci-dessus). Sa version correspond exactement à la copie de sa main qui figure dans le dossier Forain. Le texte est aussi le même dans la version en sizains donnée par Lutèce

Il est utile de rappeler certains faits : Rimbaud avait donné en septembre 1870 Les Effarés à Demeny. Le 10 juin 1871, il demandait dans une lettre à Demeny de brûler tous les poèmes qu’il lui avait confiés. Mais chose extraordinaire, le 20 juin il envoyait Les Effarés à Jean Aicard avec des variantes. Nous connaissons la lettre contenant le manuscrit autographe de Rimbaud. Dans cet article je serai amené à considérer seulement les variantes de la lettre à Demeny avec les versions de Verlaine pour expliquer la dernière chronique. 

Que voulait dire Verlaine par des corrections « antiblasphématoires » ? Où serait le blasphème dans la version qu’il donne du poème ? Il n’est pas évident de voir une dimension chrétienne dans la version DemenyCependant elle est beaucoup plus claire dans la seconde version. Surtout le mot « médianoche » nous le fait comprendre. C’est un terme employé dans la religion catholique qui indique que lors de la messe de Noël, après minuit on pourra cesser de faire maigre et réveillonner en bien mangeant. Le mot « Jésus » de la seconde version va dans le sens des symboles chrétiens et le pain du boulanger symbolise l’Eucharistie. Il reste à comprendre pourquoi la seconde version serait blasphématoire. Seule une analyse du poème le montre : les enfants sont « à genoux ». Ils semblent adresser une prière. Ils sont tournés vers la lumière symbole de l’esprit saint. Le pain, on l’a vu, est symbole de l’Eucharistie, mais les enfants ne sont pas invités à y participer. Ils n’auront rien et aucune espérance. Leurs prières ne seront pas entendues par le Christ. On comprend alors que le  poème est anticlérical, subtilité qui n’a pas échappé à Verlaine.


Dans sa dernière chronique sur Rimbaud Verlaine se montre un très bon critique des Effarés. Ce poème est le premier qu’il a reçu de Rimbaud et le dernier qu’il commente. Il ferme la boucle d’un cycle qui lui a permis de faire connaître son œuvre. On comprend aussi que Les Effarés était son poème préféré.

samedi 1 février 2020

les conséquences du séjour de Germain Nouveau à Charleville


 Liste de mots allemands recopiés en
 janvier 1875

Nous avons montré que Rimbaud et Germain Nouveau avaient retranscrit les Illuminations à Charleville en janvier 1875 grâce à la graphie de la lettre du 18 avril 1874 dont tous les f ne sont pas bouclés par le bas. Ceci doit être rapproché de la liste de mots allemands dont Bouillane de Lacoste avait montré que très certainement Rimbaud les avait recopiés en janvier 1875. Il s’appuyait sur deux faits. D’abord le témoignage d’Ernest Delahaye qui précisait que Rimbaud en janvier 1875 à Charleville avait demandé à sa mère de lui payer un séjour à Stuttgart pour apprendre l’allemand. Bouillane faisait remarquer que cette liste de mots allemands qu’il avait retrouvée dans les papiers de Cazals, n’avait pu être communiquée à Verlaine qu’au plus tard en février 1875. Surtout la liste de mots allemands comporte tous ses f sans exception bouclés par le bas.

Examinons à présent les conséquences de cette nouvelle donne concernant la transmission des Illuminations. On peut être certain à présent que les Illuminations ont été transmises à Stuttgart à Verlaine et le « quelqu’un qui en prit soin » est bien l’auteur de la Bonne Chanson. La volonté de Germain Nouveau d’aller retrouver Rimbaud à Charleville est donc lié à l’intérêt qu’il portait aux poèmes en prose de Rimbaud. Ils se sont probablement entendus à ce moment pour que Nouveau se charge d’imprimer les Illuminations sachant qu’il avait dû informer Rimbaud qu’il allait avoir bientôt un petit héritage. Rimbaud avait accepté de donner par l’intermédiaire de Delahaye son adresse de Stuttgart à Verlaine. Lorsque celui-ci arriva fin février, Rimbaud pensa à lui confier les Illuminations sachant que Nouveau serait à Bruxelles le 12 mars. Verlaine qui ne voulait plus donner un sou à Rimbaud accepta cependant d’envoyer la liasse de poèmes à Bruxelles et se chargea tout de même des frais de la correspondance.

Il semble que Rimbaud ne s’est peut-être pas désintéressé de la publication de ses poèmes en prose contrairement à ce que l’on pensait. Les explications qu’il veut demander à Germain Nouveau en octobre 1875 concernent probablement la promesse faite par Nouveau de publier les Illuminations.

Quoi qu’il en soit, la retranscription des poèmes en prose en juin 1875 montre que Charleville devient le lieu mythique où Rimbaud a mis au net les Illuminations. Ce n’est pas anodin.

vendredi 24 janvier 2020

Le séjour de Germain Nouveau à Charleville en janvier 1875. Question ouverte.


Les biographes de Rimbaud ont situé l’épisode de Germain Nouveau chez Barbadaux en octobre 1875. J’ai rappelé dans mon précédent article qu’il fallait replacer en janvier la présence de Nouveau à Charleville quand il était pion à l’ancienne institution Rossat. La lettre de Germain Nouveau à Verlaine du 20 octobre 1875 le confirme. Il écrit : « Ignorance absolue des « quoi » peuvent exciter colères chez R. Nul correspondant à Paris. » (Pakenham p. 440). Aucune allusion n’est faite d’un séjour juste avant ou à venir de Nouveau à Charleville. Il sait que Rimbaud est à Paris et qu’il n’a aucun correspondant pour avoir de ses nouvelles.

Les «  quoi » qui peuvent exciter colères de Rimbaud à l’égard de Nouveau sont une réponse à un courrier de Verlaine suscité par une lettre de Delahaye à Verlaine dans laquelle il écrivait : « la conduite de Nouveau lui ( à Rimbaud) inspire de l’inquiétude et de la défiance ; il sait qu’il est revenu chez lui (à Pourrières), et va lui écrire pour lui demander des explications.Tu feras bien de le prévenir. » (Pakenham p. 421)

Pourquoi cette inquiétude de Rimbaud à l’égard de Nouveau ? On peut se demander si Rimbaud n’est pas mécontent de voir que Nouveau n’a pas réussi à faire imprimer les Illuminations. La question est ouverte.