dimanche 5 juillet 2020

Dossier Voyelles 4



À quel moment  le poème Voyelles s’inscrit dans l’oeuvre de Rimbaud ?

On ne connaît pas la date exacte où Rimbaud a écrit ce poème. Cependant quelques indications peuvent la préciser. Quand Verlaine le présente dans Les Poètes maudits, il laisse entendre que le poème a été écrit en 1871. Aucune date ne figure sur le manuscrit. Néanmoins on a concernant  le manuscrit une indication importante : il avait été remis à Émile Blémont créateur de la revue de La Renaissance littéraire et artistique. Il est donc certain que le sonnet a été écrit avant le départ de Rimbaud en juillet 1872. En juin 1872, Rimbaud dans une lettre à Delahaye lui demandait de « chier sur la Renaissance, journal littéraire et aristique(sic) ». Des critiques ont alors pensé qu’il était déçu que le sonnet des Voyelles n’y soit pas publié. 

 Coin de Table où l'on peut voir Blémont debout au centre. DR.


En outre, on sait qu’en mai 1872 Rimbaud change de poétique et que ses nouveaux poèmes ne respectent pas les règles de la prosodie classique. Verlaine d’ailleurs dans sa présentation des Poètes maudits avait écrit : « Son vers solidement campé, use rarement d’artifices. Peu de césures libertines, moins encore de rejets. Rimes très honorables. Nous ne saurions mieux justifier ce que nous disons-là qu’en vous présentant le sonnet des Voyelles. » 

Or, c’est justement dans les rimes que réside une originalité majeure. Non seulement le poème est bien rimé mais les rimes sont d’une richesse extrême et elles sont toutes féminines sauf deux qui sont masculines (yeux/studieux). Pourtant Rimbaud avait toujours respecté la règle d’alternance des rimes. Il semble donc que Voyelles représente le moment où la poésie de Rimbaud bascule vers les poèmes parfois sans rimes de mai 72 qui ne respecteront plus les règles classiques notamment l’alternance des rimes féminines et masculines.

On peut  comprendre ce basculement dans le chapitre Alchimie du verbe d’Une Saison en enfer dans lequel Rimbaud explique ce qu’il appelle à ce moment sa folie poétique passée.

Il est significatif que Rimbaud y présente Voyelles comme une expérience de la Voyance. Citons-le : « J'inventais la couleur des voyelles ! A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. Je réglais la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. »

Il est certain qu’on peut relier ce passage à la lettre du Voyant à Demeny dans laquelle il disait : « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. »

Remarquons qu’il ne cite pas en entier le poème Voyelles que le lecteur de 1873 ne pouvait  pas connaître. Il se contente de dire qu’il avait inventé la couleur des voyelles. En revanche il cite entièrement des poèmes de mai 1872 qui ont la réputation d’être particulièrement hermétiques.

Le sonnet des Voyelles lui-même est hermétique, cependant faut-il réserver la traduction comme le dit Louis Forestier ?


À suivre 

jeudi 2 juillet 2020

Un été avec Rimbaud


Sur France-inter UN ÉTÉ AVEC RIMBAUD
Du lundi au vendredi à 7h55 par Sylvain Tesson
L’écrivain-voyageur revisite l’oeuvre de l’un des plus grands poètes français. Belle occasion de (re)découvrir les recueils, les correspondances, la précocité du génie et sa vie aventureuse qui ont contribué à forger la légende de ce poète.


Prochain article : Dossier Voyelles 4

vendredi 19 juin 2020

Dossier Voyelles 3


L’affaire la plus importante concernant le poème Voyelles date de l’année 1961. Dans la Revue Bizarre, numéro spécial 21/22 du quatrième trimestre 1961, dirigée par Jean-Jacques Pauvert, paraissait un article intitulé A-T-ON LU RIMBAUD ? L’auteur restait anonyme sous les initiales R. F. On reproduisait en première page le manuscrit autographe du sonnet Voyelles. Les initiales R. F. seront expliquées par la suite. Ce sont celles de Robert Faurisson qui deviendra le regrettable révisionniste, mais qui était à l’époque professeur de lettres dans un lycée de jeunes filles.



Il s’agissait de révéler une nouvelle clé du sonnet qui relevait selon l’auteur de l’article d’une mystification érotique. La clé consistait a interpréter le sonnet selon la forme des voyelles. « C’est un blason de la Femme vue de haut en bas »[…]Les formes de Voyelles suggèrent les formes de la Femme. De plus l’évocation se fait in coïtu du point de départ à l’extase, du commencement à la pointe du sonnet ou pour parler comme Rimbaud de A jusqu’à ». Il résume par un schéma (voir ci-dessous) et expose longuement sa démonstration.



L’article de Bizarre restait confidentiel, mais un journaliste désirait lancer l’affaire. Dans Paris-Presse le 9 novembre 1961 un certain Jean-François Devais publiait un article intitulé « Un mystère Rimbaud éclairci » qui annonçait que le célèbre sonnet des Voyelles était un canular licencieux.

Le 11 novembre 1961 le même Devay écrivait un autre article « On se bat pour Rimbaud ». Dans le courrier de Paris-Presse, Pierre Bergé, l’ami d’Yves Saint -Laurent, prenait position contre en préférant l’interprétation de l’abécédaire. D’autres prenaient position pour l’interprétation érotique.

Dans la revue Arts, Robert Sabatier publiait le 29 novembre un article intitulé «  Le sonnet des voyelles a-t-il une interprétation érotique » ? un long article, en gros favorable.

Henri Cazals le 4 décembre 1961 publiait dans Combat « Rimbaud sans les voyelles ». Il terminait par cette phrase que reprendra Etiemble plus tard : « C’est le jour où le sonnet des Voyelles ne sera plus pris au sérieux que l’on pourra parler sérieusement de Rimbaud »

Dans France Soir du 16 décembre 1961 Anne-Marie de Vilaine dans son article «  Mauriac avait raison » révèle que l’auteur de l’interprétation sexuelle du sonnet est un professeur de lettres dans un lycée de jeunes filles à Vichy et qu’il se nomme Robert Faurisson. Mauriac intervient dans le titre de l’article car un lecteur effarouché avait écrit à Jean-Jacques Pauvert en lui disant que Mauriac avait raison en le traitant de Diable.

Le 28 décembre 1961, on pouvait lire dans France-Observateur un très long article intitulé : « Voyelles », un poème érotique ? 
Quatre rimbaldiens prennent position dans des articles que l’on résume ainsi : Antoine Adam : « Une démonstration éclatante ». André Breton : « J’approuve, mais… ». René Etiemble : « Pas de temps à perdre ». André-Pierre de Mandiagre : « Une tentative intelligente »


Le 28 décembre 1961, Robert Poulet publiait dans Rivarol  un long article intitulé : «  Une thèse révolutionnaire sur Rimbaud »

Le 3 janvier 1962 Pascal Pia dans Carrefour donnait un article fort intéressant intitulé « exercices de lectures » qui n’était pas favorable à Faurisson. Rappelons que Pia avait cautionné la fameuse fausse Chasse spirituelle en 1949 et qu'en 1962  il allait publier la seconde édition de l’Album zutique édité par Jean-Jacques Pauvert décidément bien présent dans cette histoire.

Le 13 janvier 1962, un article de Robert Kanters dans Le Figaro littéraire intitulé « Rimbaud livré aux professeurs ». L’article sur Voyelles est jugé utile et en partie convaincant.

Le 18 janvier 1962 René Lacoste dans Les lettres Françaises estime que la nouvelle étude apporte sur Rimbaud de nouvelles lumières.

Le 3 février 1962, Etiemble répond cette fois plus longuement aux interprétations de Faurisson dans Le Monde. Les mouches qui bombinent autour des puanteurs cruelles ne désignent pas la nature de la femme mais une allusion à La Charogne de Baudelaire. Le dernier tercet de Voyelles évoque « le silence éternel des espaces infinis » où retentira au moment de l’oméga, symbole de la mort, la trompette du jugement dernier; ces espaces où, selon le christianisme, circulent aussi les anges.

Enfin , un long article de O. Mannoni dans Les temps modernes de mars 1962 intitulé « le besoin d’interpréter ». L’auteur s’étonne de la passion extrême avec laquelle, au sujet de ces quatorze vers de Voyelles, les divers interprètes brandissent leurs diverses interprétations et il observe qu’ils manifestent une extraordinaire intolérance. 

Tous ces articles ont été retranscrits dans le numéro 23 de la revue Bizarre du deuxième trimestre 1962.

À suivre...

samedi 6 juin 2020

Dossier Voyelles 2



L’interprétation la plus importante du Sonnet des Voyelles intervint en 1950 avec Jacques Gengoux dans son livre : La pensée poétique de Rimbaud. Il trouve un premier intertexte dans L’Histoire de la Magie d’Eliphas Levi, livre publié en 1860 et donc que Rimbaud a pu lire. Cet intertexte est le suivant :


Qui fait écho au vers des Voyelles :
Silence traversé des Mondes et des Anges.

Cependant Gengoux va beaucoup plus loin avec la magie et l’occultisme et donne à partir du Sonnet des Voyelles une interprétation globale de la pensée poétique de Rimbaud pendant 134 pages !  

Cette thèse a été très critiquée dans  un livre entier consacré au Sonnet des Voyelles par Etiemble en 1968,  dont nous reparlerons . 



La biographe anglaise Enid Starkie qui avait parlé de Levi avant Gengoux développe la thèse que les couleurs des voyelles de Rimbaud correspondent à l’ordre exact donné par l’alchimie pendant le processus de la production du philosophe, l’élixir de vie. Elle se base aussi sur le vers :

Que l’Alchimie imprime aux grands fronts studieux.

Elle pense que Rimbaud a pu s’inspirer de deux sources complémentaires : l’abécédaire pour les couleurs de chaque voyelle; la doctrine alchimique pour leur ordre et leur signification. Elle est persuadée que Rimbaud a lu Le Dictionnaire mytho-hermétique de Dom Pernety dans lequel on peut trouver les symboles et métaphores qui abondent, dit-elle, dans le Sonnet des Voyelles.
Les thèses de Gengoux et Starkie pour le sonnet sont reprises en 1980 par un certain David Guerdon qui développe son explication dans son livre : Rimbaud la clef alchimique : chapitre VI, Le chemin initiatique de Voyelles.

Enid Starkie par Patrick George. DR.
À suivre...

vendredi 29 mai 2020

Dossier Voyelles 1


Le sonnet des Voyelles est, à plus d’un titre un poème majeur de Rimbaud. Après que Verlaine en eu révélé l’existence dans ses Poètes maudits, d’abord dans la revue Lutèce en 1883, puis en plaquette en avril 1884 chez Vanier, Rimbaud fut pendant une longue période connu essentiellement comme l’auteur de ce poème. Il s’était créé à Paris au Quartier latin une école qui se réclamait de ce poème. Rimbaud était devenu sans le vouloir un chef de l’école décadente et symboliste. Il l’avait appris en 1888 par une lettre de Paul Bourde qui lui écrivait : « quelques jeunes gens ont essayé de fonder un système littéraire sur la couleur des lettres ». Dans la presse de l’époque on parlait du « fameux » ou du « célèbre » sonnet des Voyelles. La Nouvelle Revue de novembre 1887 citait «  le fameux sonnet des Voyelles » suivi de cette remarque : « tel fut le premier manifeste de l’école symboliste ». Un réédition des Poètes maudits était donnée en 1888. Le 10 janvier 1890 dans L’Écho de Paris Maupassant  citait le « célèbre sonnet d’Arthur Rimbaud, qui raconte les nuances des voyelles, vraie déclaration de foi, adoptée par l’école symboliste. » Maupassant poursuivait : « Pour beaucoup de nos grands hommes ce poète est un fou ou un fumiste. Pour d’autres il a découvert une absolue vérité. » On voit se dessiner ici deux opinions qui resteront longtemps d’actualité. Il y aurait un côté fumiste du sonnet déjà entrevu par Verlaine qui le considère « un peu fumiste » dans sa préface aux Poésies complètes de Rimbaud en 1895. De même, François Coppée a publié dans les Annales politiques et littéraires, en 1893, une Ballade des vieux Parnassiens qu’il convient de retranscrire ici :

Rimbaud, fumiste réussi,
Dans un sonnet que je déplore,
Veut que les lettres O, E, I
Forment le drapeau tricolore.
En vain le décadent pérore,
Il faut sans « mais », ni « car », ni « si »
Un style clair comme l'aurore :
Les vieux Parnassiens sont ainsi.

En revanche dans son Traité du verbe, René Ghil avait pris très au sérieux la couleur des voyelles en en faisant toute une théorie dont Verlaine se moquait gentiment.

Un ouvrage de E. Vigié-Lecocq, La poésie contemporaine (1884-1896), résumait les impressions sur le sonnet de Rimbaud, faisant référence à l’audition colorée qui était en vogue à ce moment. 
« Est-ce fantaisie d’ironiste ou observation curieuse de psychologue, se demanda-t-on ? Puis les témoignages se sont multipliés. On a constaté un phénomène rare et tout subjectif. Dans le cas d’audition colorée, chaque son varie de teinte suivant l’oreille qui le perçoit et ces impressions un peu flottantes échappent ou se faussent si l’on veut les déterminer rigoureusement. » Puis il donne un sonnet qui rend des impressions différentes de celles de Rimbaud.

Pour nos sens maladifs voluptueusement
Les sons et les couleurs s’échangent. Les voyelles,
En leurs divins accords, aux mystiques prunelles
Donnent la vision qui caresse et qui ment.

A , claironne vainqueur en rouge flamboiement,
E, soupir de la lyre, a la blancheur des ailes
Séraphiques. Et l’I, fifre léger, dentelles
De sons clairs, est bleu céleste ment.

Mais l’archet pleure en O sa jaune mélodie,
Les sanglots étouffés de l’automne pâlie
Veuve du bel été, tandis que le soleil

De ses baisers saignants rougit encore les feuilles.
U, viole d’amour, à l’avril est pareil :
Vert, comme le rameau de myrte que tu cueilles.

Cependant les études sur le sonnet des Voyelles vont continuer pendant tout le vingtième siècle. 
Dans le Mercure de France du 1er novembre 1904, Ernest Gaubert proposait une « explication nouvelle du Sonnet des Voyelles d’Arthur Rimbaud », une des rares interprétation encore retenue de nos jours.

Gallica.DR.


À suivre…

lundi 11 mai 2020

Les splendides villes




En ce premier jour du déconfinement, on peut simplement citer cette phrase que  Rimbaud a écrite à la fin de sa Saison en enfer

« Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes »

lundi 20 avril 2020

Rimbaud et le confinement

RESTEZ CHEZ VOUS

Au moment où Rimbaud écrit ses fameuses lettres du Voyant en Mai 1871, Paris est en pleine guerre civile. Dans les lettres du Voyant, Rimbaud expose sa conception de la poésie qui se mêle inextricablement à la révolution de la Commune. Il avait l’espoir que cette révolution changerait tout et que les poètes pourraient s’exprimer. C’est au moment des grands bouleversements, des crises importantes que les poètes sentent les évènements et deviennent des prophètes. 

Le confinement était insupportable pour Rimbaud. Il avait été enfermé dans un grenier à 12 ans par sa terrible mère s’il faut en croire un de ses poèmes. L’autorité de cette mère fut une des causes de son désir de s’évader. C’est ce qu’il fit lors de ses fugues en 1870. Comme il le disait lui-même, il adorait la « liberté libre ». Bien que brillant élève il ne supportait plus d’ être confiné dans son lycée. Il rêvait de faire connaître sa poésie et voulait vivre à Paris. Le rôle de Verlaine qui l’avait hébergé chez lui fut capital dans son évolution poétique. Ils firent tous les deux une sorte de fugue en Belgique et en Angleterre. Le seul confinement qu’on lui connaît à son retour en France est la rédaction d’Une saison en enfer qui eut lieu dans le grenier de Roche. La suite de sa vie est une longue série de voyages qui ne sont en fait que le prolongement des fugues de son adolescence.

Ce qui caractérise Rimbaud en dehors de son génie poétique est cette volonté de toujours partir, homme aux semelles de vent, d’explorer de nouvelles contrées. Sur sont lit d’hôpital à Marseille, son ultime et plus dur confinement,  il regrettait le temps où il était valide : « Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers. »

Le confinement fut certainement insupportable à Arthur Rimbaud. Il a vécu comme il a voulu. Il se voulait libre, mais il y avait un prix à payer pour cette liberté et ce refus d’une vie confinée. Les lettres à sa famille où il se plaint le montrent.

samedi 18 avril 2020

Rimbaud ivre censuré !

RESTEZ CHEZ VOUS

En consultant mon blog ce matin j’ai observé avec surprise que dans mon dernier article sur Les Éffarés une photo avait été censurée et on pouvait voir à la place un gros sens interdit. J’avais pris cette photo sur Wikipédia où elle se trouve comme on peut le constater. La mention DR était bien visible.

J’aimerais savoir pour quelle raison cette image a été censurée. Merci de me le dire, car cette censure est venue sans explication. J'aurais dû laisser cette image censurée pour qu'on puisse la voir, mais je l'ai enlevé un peu rapidement quand je l'ai vue pour des raisons esthétiques.

mardi 14 avril 2020

Les Éffarés, Murillo et Ribot

RESTEZ CHEZ VOUS


Le jeune mendiant, Murillo. DR.

Nous avons parlé récemment des Éffarés de Rimbaud, le poème préféré de Verlaine. Selon lui l’art le plus proche de ce poème était la peinture, un « petit cuadro » écrivait-il dans les Poètes maudits. Il citait Goya, mais on a pas assez remarqué qu’il avait parlé de Murillo qui est justement, plus que Goya, un peintre des enfants pauvres. En tête de cet article nous avons placé Le jeune Mendiant .

Armand Silvestre dans son article sur les Vilains Bonshommes, en 1887, commente ainsi les Éffarés : « N’est-ce pas d’une jolie peinture et rappelant la palette de Ribot ? » 

On connaît moins  Ribot que Murillo ou Goya. Voici une peinture qui pourrait illustrer le commentaire d’Armand Sylvestre :
Scène de cuisine, Théodule  Augustin Ribot. DR.

À noter que Théodule Augustin  Ribot  était un grand ami de Fantin-Latour et d’Armand Silvestre. Il a pu assister aux dîners des Vilains Bonshommes et a pu aussi connaître le Coin de table de Fantin. Des recherches pourraient être entreprises à ce sujet.

dimanche 29 mars 2020

Edmond Maître et Rimbaud

RESTEZ CHEZ VOUS

Edmond Maitre par Frédéric Bazille. DR.

Edmond Maître est un témoin peu connu de Rimbaud. Il était présent au fameux dîner des Vilains Bonshommes où Rimbaud fut exhibé devant les poètes et artistes parisiens le 30 septembre 1871. Depuis un certain temps, il était le comptable de ces dîners. Une lettre de Léon Valade à Émile Blémont atteste de sa présence, car  il avait dit en parlant de Rimbaud que c’était le diable, formule bien trouvée pour celui qui n’avait pas encore écrit Une Saison en enfer.

Edmond Maître connaissait bien Valade et Verlaine car il travaillait avec eux à l’Hôtel de Ville en 1870. Il était né à Bordeaux en 1840. Il était issu d’une famille de la grande bourgeoisie bordelaise. En 1859, il partit de Bordeaux pour étudier le droit à Paris, mais il était beaucoup plus attiré par l’art et fréquentait les salons de peintres et de poètes. Il figure dans le tableau de Fantin-Latour Un atelier aux Batignoles qui le représente avec tous les artistes qui étaient devenus ses amis.

Un atelier aux Batignoles par Fantin Latour. DR.

C’est lui qui permit à Fantin pour son Coin de table d’entrer en contact avec Valade, Verlaine et Mérat qui travaillaient à l’Hôtel de Ville comme lui. Il fut très lié avec le peintre Bazille dont nous avons parlé récemment. Le portrait que nous donnons de lui en tête de cet article fut exécuté par Bazille en 1869. 

Maître fut un témoin privilégié de Rimbaud comme le montre la correspondance de Verlaine. Le 19 décembre 1871, Verlaine était allé à Bazeilles pour toucher un petit héritage. Il lui demandait de lui envoyer des nouvelles de Rimbaud ce qui prouve qu’à cette date, Maître était en bons termes avec Rimbaud. Le 20 novembre 1872, Verlaine lui écrivit de Londres, où il était avec Rimbaud, pour lui demander de se renseigner sur leur éventuelle compromission à cause de la Commune. Le bordelais est à ce moment l’un des rares à qui Verlaine expose ses problèmes avec Rimbaud. Plus remarquable encore, Verlaine lui écrit le 8 octobre 1883 au moment où il s’occupe de faire connaître Rimbaud avec Les Poètes maudits dans Lutèce. On constate dans cette dernière lettre qu’il était toujours en relation avec lui, regrettant de n’avoir pu le recevoir. On est en droit de penser que Verlaine a pu le solliciter auparavant pour obtenir des poèmes de Rimbaud qu’il n’avait plus. C’est peut-être Maître qui lui a communiqué un manuscrit du Bateau ivre dont il avait oublié le titre exact dans un courrier précédant envoyé à Valade.

Edmond Maître était un dandy érudit doté d’un humour mordant. Sa personnalité avait pu séduire Rimbaud. On peut regretter qu’il n’ait pas laissé de souvenirs. Il aurait certainement donné un précieux témoignage sur le poète. Il est mort à Paris en 1898 deux ans après Verlaine qui venait juste de publier les œuvres de Rimbaud chez Vanier en 1895.




mercredi 25 mars 2020

L'incroyable histoire du portrait de Verlaine par Frédéric Bazille


Portrait de Verlaine à 23 ans par Frédéric Bazille
attribué pendant longtemps à Gustave Courbet.DR.

On a longtemps cru que le portrait de Verlaine représenté en tête de notre article était de Gustave Courbet. Il aura fallu l’intervention de l’expert Michel Schulman pour observer que la signature Courbet recouvrait la signature de Frédéric Bazille. La raison de ce camouflage est que Bazille était inconnu vers la fin du XIXe siècle et que la signature Courbet donnait une plus-value au tableau. Le portrait d’ailleurs pouvait paraître de la manière de Courbet. De ce fait, ce portrait exclut le tableau de Paul Verlaine en troubadour attribué à Bazille. Le portrait de Bazille signalé par Verlaine dans sa liste d’objets à récupérer chez lui est bien l’ancien portrait attribué à Courbet.

De récentes expositions montrent que Bazille doit être considéré comme un maître parmi les peintres impressionnistes. Rappelons qu’il est mort très jeune à 29 ans pendant la guerre de 1870. Verlaine fréquentait dans les années 1860 de nombreux ateliers de peintres. En 1870 il fut présenté par son ami François Coppée à Bazille qui voulut le portraiturer dès qu’il le vit : une sorte de coup de foudre pour le visage du poète. On ne sait pas comment le tableau s’est retrouvé attribué par la suite à Courbet. Des recherches sont à faire. En ce qui concerne cette nouvelle attribution Robert Schulman regrette qu’elle ne soit pas parfois mentionnée dans les catalogues d’exposition. C’est la raison pour laquelle il convient de le signaler à nouveau ici.


Nous avons parlé du  portrait de Verlaine en troubadour que nous avons mentionné en 2015, comme étant de Bazille ( le portrait par Courbet n’a été donné qu’en 2016 dans le tome 2 du  supplément du catalogue raisonné où il figure en couverture). Dans le catalogue de l’exposition de Montpellier en 1992, Dianne Pitman considérait déjà que l’attribution à Bazille était discutable et elle pensait que la signature sur la toile avait été rajoutée ultérieurement. Décidément c’est la comédie des fausses signatures pour ce portait de Verlaine !


jeudi 19 mars 2020

Rimbaud et François Coppée


François Coppée. DR.


L’objet de cet article est de présenter un élément nouveau qui pourrait permettre de progresser dans l’énigme des rapports entre Rimbaud et le poète François Coppée. 
Quelle est cette énigme ? 
François Coppée n’était pas un poète qui avait  beaucoup retenu l’attention de Rimbaud avant son arrivée à Paris en septembre 1871. Or, peu après son hébergement chez Verlaine on le voit parodier Coppée dans de nombreux poèmes de l’Album zutique. Pour bien comprendre le problème Coppée, il faut remonter aux relations complexes que Verlaine a entretenues avec ce poète.

Verlaine était très lié avec lui depuis les années 1860. Il le considérait un peu comme son double. La représentation du Passant fut un tournant dans la carrière de Coppée en 1869. Il devint immédiatement célèbre. Rimbaud était au courant de ce succès car il se présentait à Verlaine dans une première lettre comme « moins gênant qu’un Zanetto » qui était le personnage principal du Passant. L’appellation « Vilains Bonhommes » sera associée à un commentaire de cette pièce et donnera le nom aux fameux dîners où Rimbaud fut présenté le 30 septembre 1871 avec l’effet que l’on sait.
Verlaine et Rimbaud ont assisté le 13 novembre 1871 à la première au Gymnase de l’Abandonnée de François Coppée. Il semble bien que cette représentation ait irrité Verlaine qui traita à son retour chez lui sa femme d’abandonnée et menaça de frapper son fils. Un article accusa Verlaine de jalousie à l’égard de Coppée ce qui était peut-être le cas, car le succès de Coppée faisait de l’ombre à Verlaine.

Cependant, dans le cas de Rimbaud, si l’on veut comprendre son animosité il faut faire intervenir son engagement politique. Quand Rimbaud arrive à Paris chez Verlaine il est bien connu qu’il était sympathisant communard et que sa volonté de faire changer la poésie se mêlait inextricablement à cette époque avec ses idées politiques. Comme Verlaine était à ce moment aussi sympathisant communard, ce fut cette communion d’idées qui favorisa un rapprochement avec Rimbaud. Que savait-on des opinions politiques de Coppée au moment où Rimbaud était avec Verlaine ? Il avait publié chez Lemerre un poème intitulé Plus de sang en avril 1871 qui était simplement un appel à la paix au moment de la guerre civile. Un autre évènement, passé inaperçu des critiques, permet de mieux comprendre Coppée. Le 21 octobre 1871 une pièce du poète Fais ce que dois fut représentée à l’Odéon, soit trois semaines environ avant l’Abandonnée. Il y a une très forte probabilité pour que Verlaine et Rimbaud aient assisté à cette pièce. Comme il l’avait fait pour l’Abandonnée, il était facile pour Verlaine d’obtenir des places pour la Première. Cette pièce fut après Le Passant le plus grand succès de Coppée et toute la presse en rendit compte.



 Dans Le Figaro du 23 octobre on apprend que le public acclamait des vers qui dénonçaient la Commune :

« Une acclamation unanime a salué ces autres vers d’un mouvement superbe, par lesquels M. François Coppée a flétri cette action exécrable : l’insurrection devant l’ennemi :

L’émeute parricide et folle, au drapeau rouge
L’émeute des instincts, sans patrie et sans Dieu
Ensanglantant la ville et la livrant au feu,
Devant les joyeux toasts portés à nos ruines
Par cent mille Allemands debout sur les collines ! »

Si Rimbaud et Verlaine étaient dans la salle, on peut imaginer leurs réactions. 
Le sujet de la pièce présente aussi un intérêt pour Rimbaud :
Il est question d’une veuve qui a perdu son mari à la guerre de 1870 et qui décide d’émigrer en Amérique avec son fils de 14 ans. Sarah Bernhardt jouait le rôle de la veuve et sa fille le rôle travesti de l’enfant. L’enfant est ravi de partir sur l’océan. Pourtant, il envisage le naufrage et se réjouit de sauver sa mère sur « un débris de mât ». Le thème du navire partant vers l’Amérique et qui fait naufrage évoque naturellement Le Bateau ivre. N’oublions pas que dans le poème de Rimbaud on y voit : « Un enfant accroupi plein de tristesse » qui lâche « un bateau frêle comme un papillon de mai ». Mais ce n’est pas tout. Un ami du père défunt veut convaincre l’enfant de ne pas partir. À la fin de la pièce en un acte il devient lyrique : Il reprend l’allégorie qui compare Paris à un navire :
 « Que Paris cette fois songe à son vieux blason./ Ô navire voilà bien longtemps que la houle/ Sur le morne Océan te harcèle et te roule,/Et que le rude assaut des lames et des vents/Fait craquer ta carène et grincer tes haubans;/ Nous t’avons vu souvent t’abîmer sous la brume; /Mais tu te relevais toujours couvert d’écume,/ Superbe et vomissant l’eau par les écubiers ».

Il est possible que Rimbaud ait composé Le Bateau ivre à Paris à cette époque. Naturellement, il ne faut pas voir dans cette pièce une source de son grand  poème, mais simplement une coïncidence de date qui peut présenter un intérêt.

En conclusion, la pièce Fais ce que dois, largement signalée par la presse, donnait une grande publicité à Coppée. On peut comprendre que son succès et sa position anti-communarde aient pu exciter la jalousie et l’animosité des poètes zutistes.


mercredi 4 mars 2020

Les variantes des "Éffarés", un cas d'école

Dans mon article sur la dernière chronique de Verlaine j’ai montré que le poème Les Effarés était son poème préféré. J’aimerais revenir à présent sur ce poème qui présente certaines singularités. C’est le seul poème de Rimbaud dont on possède autant de versions différentes : le poème donné à Demeny en 1870, le poème envoyé à Jean Aicard en 1871, diverses versions de Verlaine, une autre publiée en 1878 en Angleterre, une autre publiée en 1887 par Armand Sylvestre, rarement signalée, qui nous dit pourtant qu’il a un manuscrit sous les yeux ( lequel ?).
Or, en examinant les études critiques sur Les Effarés, je me suis rendu compte qu’il y avait une certaine confusion dans le choix des différentes versions. Pour illustrer cette question je choisis l’étude d’Alain Bardel, facilement accessible, et destinée à des lycéens : 

Capture d'écran du 4/03/2020/16h30


Je montre la version choisie par Alain Bardel qu’il présente comme étant celle que Verlaine a recopiée et qui figure dans le dossier Verlaine. « Il s'agit d'une copie de la main de Verlaine, présentant de nombreuses et séduisantes variantes, dont il ne faut pas douter qu'elles aient été dictées par Rimbaud lui-même. C'est d'ailleurs cette version que nous avons choisie d’étudier… ». Le manuscrit est aussi facilement accessible, il est dans Les Manuscrits des maîtres édité en 1919 :




Observons donc la version donnée par Alain Bardel et comparons avec le manuscrit. On constate d’abord des erreurs de ponctuations. Pour dix vers ( 3, 8, 16, 17, 20, 23, 26, 27, 31, 34) Alain Bardel a rajouté une virgule. Par exemple au vers 8 il rajoute une virgule après grise. Au vers 3, il met une virgule entre crochets qui semble indiquer que Rimbaud aurait dû en mettre une, ce que le professeur corrige ! Même chose au vers 6 avec un point entre crochets. Passons à d’autres erreurs. Il fallait mettre une majuscule à Boulanger aux vers 5 et 11. Au vers 12, il ne faut pas écrire « chante  un vieil air » mais « grogne un vieil air ». Au vers 22 ce n’est pas « Quand ce trou… » mais « Que ce trou… ». Au vers 29 ce n’est pas « grillage » mais « treillage » qu’il faut lire. Au vers 35 ce n’est pas « tremblote » mais « tremblotte ». On voit qu’Alain Bardel a mélangé diverses versions pour obtenir celle-ci, unique en son genre. Il reproduit une autre fois la version copiée par Verlaine dans un dossier Verlaine avec les mêmes erreurs ! C’est vraiment un cas d’école ! Je conseille aux lycéens de consulter les bonnes versions dans la Pléiade d’André Guyaux.
Mais il y a d’autres imprécisions dans l’article d’Alain Bardel. Par exemple, il semble bien que la forme des tercets hétérométriques soit une création de Rimbaud. Ainsi, Émilie Noulet précise que cette particularité lui appartient en propre. Elle ajoute que c’est sous la forme de sizains qu’elle en trouve des exemples chez Victor Hugo ou Banville. Le professeur Bardel nous dit que Rimbaud n’était pas le premier à composer des tercets hétérométriques, mais il ne dit pas qui sont les poètes qui l’auraient fait avant lui, alors que cette information serait évidemment très importante. Je reviendrai sur cette question dans un prochain article.