jeudi 28 septembre 2017

La grammaire de Rimbaud,un étrange dialogue père-fils


Grammaire que Rimbaud a utilisée. Collection Jacques Bienvenu. DR.
Collection Jacques Bienvenu. DR.

La date d’édition de la grammaire de Rimbaud -1854 - a une importance considérable. Il s’agissait de la sixième édition. Les premières éditions remontaient à 1834. Rimbaud est né en 1854 et le père de Rimbaud a quitté sa famille en 1860. La grammaire a été achetée dans cet intervalle de six années. Ce n’était donc pas une ancienne grammaire du capitaine Rimbaud. Elle était sans doute destinée aux deux garçons Frédéric et Arthur et il y a tout lieu de croire qu’elle était le livre du devoir des Poètes de sept ans comme l’a suggéré dès 1986 le grand rimbaldien Cecil Arthur Hackett. Il écrivait  dans sa belle édition des Œuvres poétiques de Rimbaud, au commentaire de ce poème : « Le livre du devoir, La Bible, ou plus probablement, le livre du travail scolaire ».

Cette grammaire comporte 43 annotations, dont certaines sont en latin, écrites à des dates différentes. 

Elle représente le seul dialogue qui ait existé entre le père et le fils. Mes réflexions actuelles m’amènent a penser que certaines étrangetés grammaticales des poèmes en prose de Rimbaud peuvent trouver là une explication. Je m’appuie sur  l’admirable étude d’Alain de Mijolla : L’ombre du capitaine Rimbaud  qui est l’un des textes plus importants jamais écrits sur Rimbaud. Elle se trouve dans son livre : Les visiteurs du moi, « Les Belles Lettres », 1981.

Photo Jacques Bienvenu.DR.

lundi 18 septembre 2017

la renaissance de l'Association des amis de Rimbaud a été inaugurée par une conférence ce samedi seize septembre



André Guyaux à gauche présenté par Alain Tourneux. PhotoJB.

Le samedi 16 septembre est une date qui sera à retenir pour les rimbaldiens. Elle marque la renaissance de l’Association des amis de Rimbaud due au travail remarquable d’Alain Tourneux, nouveau président de l’association, qui a fait part ce jour-là de la parution du volume 54/55 de la revue Rimbaud vivant numéro double de plus de 300 pages qui correspond aux années 2015 et 2016 pendant lesquelles la revue n’avait pas été publiée. Était  également annoncée la mise en place du site de l’association dont nous pouvons déjà donner ici l’adresse internet

On ne pouvait trouver mieux pour marquer ce renouveau de notre association que la brillante conférence d’André Guyaux intitulée : "La Chasse spirituelle", l'oeuvre perdue de Rimbaud et le pastiche de 1949.

André Guyaux a captivé son auditoire en découpant son exposé en deux parties. D’une part, en racontant l’origine du mythe de ce manuscrit perdu : l’annonce de son existence dans une liste de documents réclamés par Verlaine à la famille de sa femme Mathilde en novembre 1872. Cette liste fut seulement publiée en 1907 par Edmond Lepelletier dans sa biographie de Verlaine. Une autre mention de la Chasse spirituelle était donnée dans une lettre de Verlaine à Philippe Burty du 15 novembre 1872  dont la publication avait été faite en 2001 dans le n° 8 de la revue Histoire littéraire

André Guyaux pendant la conférence. Photo JB.


La seconde partie de l’exposé était consacrée à l’incroyable histoire du pastiche de 1949 qui avait donné lieu à la publication au Mercure de France de ce faux rimbaldien dans une belle édition dont André Guyaux nous a montré qu’elle était calquée sur l’ouvrage de la Saison en enfer publié par Rimbaud en 1873. Ceci fut montré grâce au support d’images projetées qui illustraient admirablement la conférence. Certaines de ces images nous ont plongés dans le Paris des années d’après-guerre où l’on voyait la librairie d’ Adrienne Monnier « La Maison des Amis des Livres » et la fameuse Brasserie Lipp qui étaient des hauts lieus de la vie littéraire parisienne et le théâtre des évènements qui ont marqué l’histoire de ce ce célèbre pastiche.Tout cela se passait non loin de la rue Monsieur le Prince où nous étions réunis.

Le débat qui a suivi la conférence m’a permis de rappeler la thèse que j’avais développée en un article intitulé Les vrais faussaires de la Chasse spirituelle d’Arthur Rimbaud dans laquelle j’expliquais que, selon moi, ce manuscrit n’avait jamais existé. Cet article  avait déclenché l’ire de Jean-Jacques Lefrère accusant mon hypothèse de « thèse imbécile » en un article très polémique de La Quinzaine littéraire dirigée contre la Pléiade Rimbaud d’André Guyaux. J’avais obtenu un droit de réponse dans La Quinzaine toujours dirigée par Maurice Nadeau qui avait été au centre de l’affaire de 1949. Jean-Jacques Lefrère m’a répondu en 2012, dans son livre intitulé : Arthur Rimbaud , La Chasse spirituelle en m’accusant de mauvaise foi et de plagiat, car Pascal Pia lui-même avait écrit dans la préface de la fausse Chasse du Mercure de France  : « c’est évidemment dans le dessein de créer une confusion entre ce manuscrit et les lettres de son compagnon de fugue que Verlaine, contre toute vraisemblance explique à Burty qu’il ne s’agit pas là de véritables lettres, mais de pages éparses du manuscrit de Rimbaud ». André Guyaux a pu lire ce passage peu connu dans l’édition originale de la fausse Chasse spirituelle opportunément amenée par Carole Galtier secrétaire de l’association. Suite à l’intéressant article de Lucien Chovet sur ce blog, je ne peux m’empêcher de parler de « plagiat par anticipation » cher aux membres de l’Olipo. 


Manuscrit en quatrième de couverture.DR.

En ce qui concerne le livre de Jean-Jacques Lefrère, André Guyaux a expliqué que le manuscrit reproduit en quatrième de couverture était un faux réalisé par un procédé infographique à partir du manuscrit des lettres du Voyant. Le maître d’oeuvre de la Pléiade a signalé que ce choix n’était pas très pertinent, car l’écriture de Rimbaud avait changé en 1872 par rapport à celle des lettres du voyant qui date de 1871. Toute cette polémique fait un peu sourire aujourd’hui et le public qui s’est bien amusé à cette évocation ne s’y est pas trompé .

Pierre Brunel à gauche à côté d'André Guyaux. Photo JB.

Signalons pour finir la présence du grand rimbaldien Pierre Brunel membre d’honneur de l’association et qui m’a promis un entretien que je voudrais publier sur mon blog. Jacqueline Tessier Rimbaud notre vice-présidente historique était là aussi.

Cette conférence était vraiment une réussite. 

vendredi 8 septembre 2017

La grammaire de Rimbaud et Walter Scott, par Jacques Bienvenu


Collection Jacques Bienvenu.DR.

On se souvient que dans la grammaire qu'il a annotée, Rimbaud a écrit une maxime au-dessus de celle de son père : 

Pensez tout ce que vous voudrez 
Mais songez bien à ce que vous direz !

Rimbaud n'a pas inventé cette maxime : elle se trouve textuellement dans un roman de Walter Scott intitulé La jolie fille de Perth.




La question que je me suis posée est : dans quelle édition Rimbaud a-t-il lu cet ouvrage ? Ce qui est sûr c'est qu'il la lue dans une traduction de Defauconpret. En effet, dans l'édition de 1855 traduite par La Bédollière on trouve une autre maxime : A ta langue au besoin sache mettre une entrave,/Car la pensée est libre et la parole esclave.

En recherchant d'autres éditions de Walter Scott avec comme traducteur Defauconpret j'ai trouvé celle-ci :


Il me semble que cette édition de 1868 est un bon candidat pour la lecture de Rimbaud. Elle comporte deux récits Le châteu périlleux et De la Démonologie qui pourraient avoir nourri le poète. De la Démonologie surtout est un récit historique qui me semble le plus intéressant, car plusieurs thèmes de Rimbaud y sont abordés. Du moins, on pourra rajouter Walter Scott aux lectures de Rimbaud et Eddy Breuil pourra le rajouter à la liste qu'il a donnée dans une nouvelle édition  du Dictionnaire Rimbaud.

En découvrant ce petit intertexte de Rimbaud, je ne peux m'empêcher de penser à un récit peu connu de Georges Perec : Le Voyage d’hiver. J’en  rappelle le sujet : un jeune professeur de lettres qui prépare une thèse sur l'évolution de la poésie française des Parnassiens aux Symbolistes découvre dans une bibliothèque un livre d’un mystérieux écrivain qui comporte mot pour mot des fragments des auteurs qu'il étudie, en particulier de Rimbaud. Il s'aperçoit avec stupeur que l'édition du livre est antérieure aux publications de ces auteurs. Il se dégage l'amusante notion de plagiaire par anticipation. Les membres de l'Oulipo dont Perec faisait partie sont à l'origine du plagiat par anticipation. Certains membres étaient des mathématiciens comme Raymond Queneau, Jacques Roubaud, François Le Lyonnais. À noter que Jacques Roubaud est l'auteur d'une étude révolutionnaire sur la métrique de Rimbaud : La vieillesse d'Alexandre toujours mal comprise. Ne pas confondre Jacques Roubaud avec son avatar Cor-nul-ier. Lucien Chovet qui a publié sur ce blog avait mentionné dans le titre de son article d'Histoires littéraires : « Marceline Desbordes-Valmore, plagiaire par anticipation de Rimbaud ». 

Pour en revenir à l'intertexte que j'ai découvert, il est trop tôt pour juger de son importance. Il faut d’ailleurs être prudent avec les intertextes que l’on trouve dans l’oeuvre de Rimbaud.Toutefois J’ai la faiblesse de penser que celui que  j'ai proposé pour « splendeurs invisibles » me semble pertinent.

Je n'ai pas tout dit sur la grammaire de Rimbaud et ce sera l'objet de mon prochain article. Je reviendrai ensuite sur le dossier Solde. Le lecteur qui suit  mon blog avec bienveillance comprendra que mon travail de recherche depuis le onze juillet présente une certaine discontinuité au fil de mes découvertes. 

dimanche 3 septembre 2017

La grammaire de Rimbaud et le revolver de Verlaine, par Jacques Bienvenu (mis à jour le 21 septembre)



Un supplément dactylographié à l’exposition Rimbaud de la Bibliothèque nationale en 1954 réserve une surprise. Après la mention de la grammaire de Rimbaud on y voit que le revolver de Verlaine y était exposé !

Cet objet mythique appartenait à Lise Deharme (la bien nommée en l’occurrence). Elle avait été avec Valentine Hugo l’une des muses du mouvement surréaliste. Elle habitait le premier étage d’un immeuble situé en face des Invalides. Son appartement était rempli de meubles curieux et d’objets rares et elle y exposait fièrement le revolver avec lequel Verlaine avait tiré sur Rimbaud comme en témoigne notamment Marcel Schneider dans son livre « Il faut laisser maisons et jardins » édité chez Grasset en 2009.

Il se trouve que tout récemment, le documentaire de la chaîne Arte Au fil des enchères  du dimanche 27 Août dernier était consacré à la vente du revolver de Verlaine réalisée chez Christie’s  le 30 novembre 2016. Ce documentaire a été à nouveau diffusé le lundi 4 septembre.On peut en voir deux extraits.

On reste perplexe après la vision de l’histoire de cette vente. On y découvre la personnalité du vendeur qui évoque la façon dont il a découvert le poète Verlaine après la diffusion du film Total Eclipse, film qu’il aurait vu, selon ses dires en 2012, alors même qu’il avait déjà prêté le fameux revolver en 2004 à l’exposition « Arthur Rimbaud, Une saison en enfer » du palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Bernard Bousmanne, le conservateur de la Bibliothèque royale de Belgique, que l’on voit longuement et qui a assisté à la vente ne nous convainc pas quand il explique que l’autorité judiciaire a rendu le revolver à l’armurier en lui disant de bien le conserver, car c’était une pièce à  conviction. On évoque à un moment le problème du numéro de série de l’arme qui nous dit-on ne figure nulle part dans le dossier judiciaire.


Mais cette question essentielle est escamotée, alors qu’il y a quelques années le fameux registre, aujourd’hui introuvable, était avancé comme une preuve à rechercher. On se contente de donner la preuve de l’authenticité du revolver qui se fonde sur une expertise balistique montrant que ce revolver n’avait tiré que deux balles et que l’une des balles n’aurait pas été en mesure de transpercer le poignet de Rimbaud.

Dix ans avant la vente du revolver, Bernard Bousmanne avait déjà exposé toute l’affaire et notamment les expertises balistiques dans son beau livre : Reviens, reviens, cher ami, Calmann-Levy, 2006. Mais il y écrivait (p. 153) qu’il manquait « la preuve indiscutable » : l’étiquette avec le numéro d’inscription et le registre de vente à l’armurier qui n’ont jamais été retrouvés. Bernard Bousmanne concluait : « il faudra chercher encore ». Le problème est que dix ans après on n’avait toujours rien trouvé mais on a jugé bon de se passer de ces preuves indiscutables.

Nous voilà donc  avec deux revolvers. Quel est le bon ? 

La grammaire de Rimbaud nous semble, à vrai dire, un document bien plus précieux et important que le revolver de Verlaine. Feu Jean-Jacques Lefrère écrivait dans sa biographie de Rimbaud (p. 16) que l’exemplaire se trouvait au musée Rimbaud de Charleville ce qui n’est pas exact et c’est dommage, car les chercheurs auraient pu le consulter. Nous allons cependant continuer à parler de ce livre exceptionnel dans la suite de notre dossier Solde.

Je remercie Olivier Bivort de m’avoir communiqué le supplément dactylographié de l’exposition Rimbaud de 1954. Lors des recherches que j’effectuais à propos de la grammaire, je ne m’attendais certes pas à y voir ressurgir le revolver de Verlaine !


Mise à jour le 7 septembre 
Exposition Baudelaire-Bruxelles : Voir cette vidéo

Mise à jour le 21 septembre. Au fil des enchères sur le révolver de Verlaine repasse ce jour sur Arte et sera probablement visible plusieurs jours après.

samedi 19 août 2017

Premier bilan du dossier "Solde" (Mis à jour le 27 août)




Depuis que j’ai écrit un article sur Solde le 11 juillet, il convient de faire un bilan des informations qui ont été publiées.

Mon étude sur ce poème, dont j’ignorais qu’elle allait devenir un dossier a pris appui sur un article récent de Steve Murphy. Je ne crois pas que le sujet principal qu’il développe - la première phrase de Solde - soit pertinent. Pierre Brunel a dit brièvement et exactement ce qu’il fallait dire à ce sujet. Néanmoins l’article de Murphy, comme je l’ai dit, est utile et il a engendré sur ce blog une suite inattendue. 

J’ai, dans un premier temps, montré par une affiche publicitaire du temps de Rimbaud qu’il était inutile de consulter un dictionnaire pour comprendre que le mot Solde était bien attesté dans son sens actuel de vente au rabais. j’ai aussi montré qu’il existait une troisième acception de ce mot dans l’argot des gens de lettres : « chose de médiocre valeur ». Puis j'ai découvert que le mot inquestionnable avec deux n se trouvait dans un dictionnaire consulté sur Gallica.

Suite à cette étude j’ai eu la bonne surprise de recevoir un article de Lucien Chovet qui s’était fait connaître du monde des rimbaldiens par un article publié en 2001 dans Histoires littéraires et qui expliquait l’origine de la phrase : « Prends-y garde, ô ma vie absente ! » qui n’était pas de Rimbaud, mais de Marceline Desbordes-Valmore. Cette découverte a été publiée la même année par Olivier Bivort qui l’avait faite auparavant de manière totalement indépendante.

L’article « Inquestionnable. Louis XVI précurseur de la poésie moderne » de Lucien Chovet mériterait d’être commenté. À première vue, il participe d’un débat ancien sur l’illisibilité des Illuminations en déclarant que certains poèmes de Rimbaud sont volontairement ambigus et que leur sens est indécidable. Cette thèse a été réfutée, mais Lucien Chovet repose le problème en des termes séduisants. Murphy serait d’ailleurs bien placé pour en faire la critique lui qui écrivait naguère : « Nous croyons toutefois avec Riffaterre, que les Illuminations ne peuvent être tenues pour des textes indécidables ». Le texte de Lucien Chovet nous révèle aussi une fascinante traduction de Louis XVI et la qualité littéraire de son article, qui a le mérite d’être bref et dense à la fois, sera à mon avis une référence. Je le remercie d’avoir choisi mon blog pour alimenter un débat qu’il contribue à rendre, je crois, passionnant.

Par ailleurs, je pense avoir élucidé le sens de l’expression « Élans insensés et infini aux splendeurs invisibles » qui ne doit pas être pris dans le sens « explorer l’invisible » de la lettre du Voyant mais dans le sens de « splendeurs invisibles de Dieu » comme le montre un intertexte trouvé chez Victor Hugo. Il faut comprendre que les élans insensés sont des élans mystiques.

Ensuite, en étudiant le manuscrit de Solde, ce qui d’ailleurs avait déjà été fait depuis longtemps, je suis arrivé à la conviction que Rimbaud n’avait pas fait de faute d’orthographe en écrivant « ignore » au lieu de « ignorent ». J’en ai trouvé une belle justification dans la grammaire du père de Rimbaud que le poète avait annotée. Cette découverte toute récente et que j’ai donnée presque à l’état brut appelle des commentaires que j’ai l’intention de publier, car nous sommes à présent au coeur d’un problème profond : le style et la langue poétique de Rimbaud. Voilà la grande affaire ! Naturellement, ces questions essentielles ont déjà été abordées par de très grands rimbaldiens comme : Atle Kittang, Albert Henry, André Guyaux, Cecil Hackett, Pierre Brunel. Plus récemment, c’est encore à Olivier Bivort que revient le mérite de revenir sur ce sujet. J’indique en plus de son article sur la grammaire de Rimbaud déjà cité, les deux articles suivants qui sont en ligne : Rimbaud plus linguiste qu’alchimiste ; Rimbaud et la langue : modélisations et perspectives.

Observons que dans son livre L’art de Rimbaud au chapitre Grammaire de la poésie, Michel Murat écrit : « Il ne s’agit pas de la grammaire de Rimbaud ; celle-ci reste à écrire ». Ceci nous encourage à commencer ici modestement cette étude. Je donnerai prochainement un document inédit sur la grammaire du père de Rimbaud qui fera le bruit d’un coup de revolver et JE PÈSE MES MOTS…

Affaire à suivre donc. J’invite nos amis rimbaldiens, spécialistes ou amateurs passionnés, qui commencent à rentrer de vacances à bien vouloir me donner un coup de main, car le sujet où je m’aventure est ardu.

Mise à jour du 22 août

Il semble qu'un problème similaire à celui du manuscrit de Solde se trouve dans le poème Génie.
Le manuscrit montre une correction qui ne serait pas de Rimbaud  : relevé / relevées



Tous les éditeurs récents ont transcrit : "tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite".

Commentaire en préparation.

La discussion se poursuit sur notre précédent article.

Mise à jour du 27 août.

La date d'édition de la grammaire de Rimbaud est 1854. C'est aussi la date de naissance du poète. Vous me suivez ?

jeudi 10 août 2017

Le livre du père (Dossier «Solde»), par Jacques Bienvenu



Collection Jacques Bienvenu. DR.

Rimbaud a écrit dans le poème Solde : « ce qu’ignore l’amour maudit et la probité infernale des masses ». Depuis la seconde pléiade sur Rimbaud la majorité des éditeurs corrige une supposée faute d’orthographe du poète et rectifie en : « ignorent ». On voit bien en agrandissant le manuscrit que la correction au crayon n’est pas de Rimbaud.



Intuitivement j’étais persuadé que « le prodigieux linguiste » avait volontairement écrit « ignore ». Je pense avoir trouvé une raison merveilleuse à cette orthographe de Rimbaud.
Il faut d’abord savoir qu’il existe, ce qui est peu connu, une grammaire ayant appartenu au père de Rimbaud sur laquelle le capitaine avait écrit :

 « La grammaire est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines ». 

Rimbaud a écrit au-dessus de la maxime de son père : 

«  Pensez tout ce que vous voudrez 
 Mais songez bien à ce que vous direz ! ». 

Un excellent article d'Olivier Bivort nous avait alertés sur l’importance de ce document en 2004. Une quarantaine d’annotations autographes de Rimbaud y figure.

Dans cette grammaire, que visiblement Rimbaud a méditée, on trouve l’explication de l’accord du verbe que Rimbaud a effectué dans le chapitre qui traite de cette quetion : 



                                     Cliquer sur l'image pour l'agrandir

« Il doit suffire pour faire comprendre que l’emploi du pluriel ou du singulier, dans les verbes, dépend entièrement des vues de l’esprit, et que vouloir contraindre les écrivains à n’employer jamais que le premier, c’est mettre des entraves au génie, c’est priver la langue de ses ressources, de son infinie variété; en un mot, c’est vouloir que les pensées se jettent dans le même moule. Comme le dit avec beaucoup de sens un écrivain, il y a deux classes d’hommes, ceux qui ont du génie et ceux qui en sont privés ».

Suivent deux exemples où les deux sujets sont situés après le verbe comme dans Solde :

À Paris règne la Liberté et l’égalité … (Montesquieu)

Mais pourquoi, dira-t-on, cet exemple odieux
Que peut servir ici l’Égypte et ses faux Dieux ? (Boileau)

La raison du verbe au singulier  dans la phrase de Solde est donnée ici : 

« Lorsque l’on considère SÉPARÉMENT chaque partie d’un sujet multiple, on met le verbe au singulier ». C’est ce que Rimbaud a fait en considérant séparément l’amour maudit et la probité infernale des masses .

Remarquons dans le texte de la grammaire l’importance du mot génie répété deux fois. 

samedi 5 août 2017

Le sens de « splendeurs invisibles » dans le poème « Solde », par Jacques Bienvenu (Mis à jour le 8 août)



Depuis longtemps, on a remarqué la présence d’oxymores dans l’oeuvre de Rimbaud, notamment dans le poème Solde qui nous occupe en ce moment. On chercherait en vain chez d’autres écrivains ces alliances de mots qui sont typiquement rimbaldiennes, par exemple : « délices insensibles » ou « probité infernale ». Cependant il existe une exception, et de taille, que je vais révéler : « splendeurs invisibles » existe textuellement dans une oeuvre illustre : Les Misérables de Victor Hugo. 

La voici : 
« Il était […] ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. »




Les chercheuses et les chercheurs de poux ne pourront pas objecter que Rimbaud ne l’a pas lue car, j’ai une attestation en béton : la lettre du Voyant à Paul Demeny dans laquelle Rimbaud écrit :

 « Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes. Les Misérables sont un vrai poème ».
Sans Hugo, on aurait pu croire que les splendeurs invisibles représentaient ce que le poète voyant avait ramené de sa quête de l’invisible. Or le doute n’est plus possible : L 'Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles est un élan mystique comme ceux que Rimbaud avait associés aux bizarreries de style à la fin des brouillons d'Une saison en enfer : « Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style » .
Mais il y a plus : 

Celui qui dans Les Misérables observe les splendeurs invisibles de Dieu s’appelle Monseigneur Bienvenu. On comprend alors que dans le temps imaginaire dont Lucien Chovet nous a parlé, Victor Hugo a bien prévu que j’allais écrire cet article et c’est lui bien évidemment qui m’a soufflé mon texte. il n’y a aucun hasard dans cette affaire.

Observons au passage qu’Isabelle Rimbaud qui croyait que son frère était toujours resté catholique ne se trompait pas sur le sens des splendeurs invisibles puisque précisément elle relève cette exclamation de Solde comme significative de sa foi chrétienne. (Reliques, Rimbaud catholique).Toutefois, il semblerait plus crédible aujourd’hui que Rimbaud parlât seulement de la foi datant de l’époque qui précédait sa première communion.

Oui, mais… nous sommes devant un nouveau problème. Si Rimbaud solde son expérience de voyant, pourquoi figurerait dans cet inventaire la foi de son enfance ? Certains critiques observent que des poèmes de 1872 invoquent le Seigneur et  prétendent que Rimbaud aurait eu à cette époque un retour vers la foi.. Où est la vérité ? À moins que cette question  soit indécidable,  idée que j’emprunte à nouveau à Lucien Chovet…

L’illustration en tête de l’article représente Monseigneur Bienvenu par Brion.

Mise à jour du 8 août 

Pour information : les auteurs des trois articles sur Solde qui font l'objet de notre étude, Steve Murphy, Lucien Chovet et Jacques Bienvenu sont réunis dans l’article en ligne : « Le premier manuscrit du Clair de lune », La Giroflée 7 – Bulletin Bertrand – Automne-Hiver 2014, p.19. Voir les notes 6 et 8.

mercredi 2 août 2017

Dossier "Solde".

Nous devrions continuer ce qu’il est convenu d’appeler le dossier Solde pendant le mois d’août. J’attire l’attention sur l’article de Lucien Chovet d’une rare qualité littéraire et qui jette des ponts nouveaux sur les Illuminations. J’en reparlerai. 

Viendrons-nous à bout de Solde ? En tout cas les critiques n’auront pas de commissions !

mardi 11 juillet 2017

À propos d'un article sur le poème « Solde », par Jacques Bienvenu (Importante mise à jour le 31 juillet : Inquestionnable, Louis XVI précurseur de la poésie moderne, par Lucien Chovet.)


BNF. DR.

Steve Murphy, dans un article récent de Parade sauvage intitulé « Ce que les juifs n’ont pas vendu », Notes en marge de Solde, pose la question de savoir si la première phrase de ce poème des Illuminations de Rimbaud peut être considérée comme antisémite. On est un peu inquiet, car on se souvient que l’Anglaise Enid Starkie avait accusé à tort Rimbaud d’avoir été esclavagiste - affaire qui n’a été résolue que trente ans après - et le soupçon d’antisémitisme serait alors un nouveau procès infligé à l’égard du poète. Dans une longue étude historique, Murphy explique que l’antisémitisme était répandu chez certains idéologues de la « gauche » de l’époque comme Fourier, Pierre Leroux, Proudhon, Blanqui, etc. Rimbaud ayant probablement lu ces auteurs qui ont inspiré la Commune, on pourrait penser que l’auteur de Solde reflèterait leurs idées. Enfin, après avoir cité maintes études et dictionnaires Murphy écarte cette hypothèse : « La polyphonie de la formulation rimbaldienne empêche de faire de Solde un poème antisémite ». On a une pensée émue pour la polyphonie qui nous sauve d’une nouvelle et regrettable accusation britannique. Cela dit, l’article de Murphy est intéressant et riche. En  marge de son sujet principal, l’auteur nous rappelle les enjeux du poème et il était temps qu’un connaisseur de Rimbaud  se penchât à nouveau sur ce poème qui ne bénéficiait pas d’étude importante depuis assez longtemps. 

On sait que les critiques se partagent en deux camps : ceux qui voient dans Solde un échec des idées poétiques du poète qui seraient bradées et d’autres au contraire qui voient dans ce poème un bilan optimiste. La première thèse me semble parfaitement exprimée par Antoine Adam dans la seconde Pléiade :

 «  Ce poème de Solde exprime avec une force bouleversante l’échec de la grande tentative de Rimbaud. Il liquide. Il avait rêvé d’une nature soumise à l’homme, où toutes les énergies seraient fondues en une force harmonieuse, où le monde entier serait comme une seule et grande voix. Il avait rêvé la naissance d’un homme nouveau, dégagé des servitudes de la race et du sexe [ …] Les rêves se sont dissipés. Il ne lui reste plus qu’à solder. […]

Pour la seconde option - ceux qui voient de l’optimisme dans ce texte, - Murphy  cite  l’étude la plus profonde sur le poème, celle d’Albert Henry qui  croit à une vente qui n’a pas le sens d’ une liquidation.

Puis Murphy s’interroge sur l’un des points essentiels pour l’interprétation du poème : la signification exacte du mot solde pour Rimbaud. Le critique cite plusieurs auteurs qui font appel à des dictionnaires de l’époque. Albert Henry est celui qui est allé le plus loin dans ce domaine. Je le cite : 

« Qui nous dira ce que Rimbaud concevait sous ce signe solde ? D’après les dictionnaires : « différence entre débit et crédit » - « ce qui reste à payer d’une somme due » - paiement d’un reliquat » ; pas moyen de s’accommoder ici de ces acceptions héréditaires. Mais selon le FEW et le GLLF : solde de marchandises, depuis Littré 1871, puis simplement solde, depuis 1876, « marchandises restées en magasins à la fin d’une saison et qu’on écoule au rabais », d’où plus tard, «  articles vendus en solde ». Et voilà que le problème des dates qui  complique notre tâche ! Grâce à la documentation, généreusement communiquée, de la future notice historique du TLF, on peut même remonter jusqu’à 1866, avec une définition technique précise : «  reste d’étoffe, coupon, dans l’argot des marchands ».[…]
Référence : Le Thème de la création poétique dans les Illuminations, Parade sauvage, colloque n°2,1990.

Je crois qu’on peut apporter aujourd’hui des réponses aux interrogations d’Albert Henry. Le concept des soldes a été inventé en France par les créateurs des grands magasins  parisiens au milieu du 19e siècle : Aristide Boucicaut directeur du  Au bon marché  ou bien un certain Simon Mannoury fondateur du Petit saint Thomas où, du reste, Boucicaut avait été employé.  

Mieux qu’un dictionnaire voici une affiche qui annonce des soldes et que l’on trouve dans Le Figaro du 6 juin  1872 à un  moment où Rimbaud se trouve à Paris :


On voit bien, avec cette affiche, que les commentateurs se trompent quand il font appel aux dictionnaires. Ainsi Jean-Luc Steinmetz écrit dans son édition des Illuminations : « Le terme solde n'avait pas alors l'acceptation, courante aujourd'hui, de liquidation (voir Bescherelle) ».

Dans cette acception de vente au rabais pour déstockage le mot soldes est toujours au pluriel, or il faut bien remarquer que Rimbaud le donne au singulier, ce qui pourrait alors contredire ce sens. Le pluriel est tellement naturel comme titre d’un poème qui énonce une série de « À vendre » que la première édition des Poésies complètes en 1895 avait donné pour titre du poème Soldes :



N’oublions pas cependant, que Verlaine nous avait informés que Rimbaud était un « prodigieux linguiste » et que ce singulier n’est certainement pas là par hasard. Dans ses recherches, Albert Henry signale qu’en 1866, le Dictionnaire de la langue verte d’Alfred Delvau, indique une définition de l’argot des marchands : « reste d’étoffe, coupon » qui serait d’ailleurs, selon certaines sources, à l’origine du mot soldes. Mais le Delvau donne une autre définition qui présente un réel intérêt et qui a échappé à Albert Henry qui n’avait pas directement consulté ce dictionnaire.(D’autres rimbaldiens ont surtout eu recours au Dictionnaire érotique moderne  du même auteur) :

Solde, s.m. Chose de médiocre valeur, - dans l’argot des gens de lettres. 

Rappelons que cet argot « des gens de lettres » est mentionné en 1866 et que Rimbaud et Verlaine étaient tout de même bien placés pour en connaître ce sens. On aurait alors une explication de l’emploi du singulier pour le titre du poème de Rimbaud. Surtout « médiocre valeur » donnerait définitivement raison à ceux qui pensent que Rimbaud brade son ancienne poétique. 
D’ailleurs, on peut  en donner un exemple précis :
Dans la liste des articles à vendre on trouve au second verset qu’ils sont l’occasion, unique, de dégager nos sens, expérience  rimbaldienne attestée dans le poème Éternité daté de mai 1872 : « Là tu te dégages / Et voles selon », mais expérience  désavouée un an plus tard  dans Alchimie du verbe. Remarquons à ce sujet que le poème Génie évoque le dégagement rêvé. On peut penser aussi que Rimbaud solde certains espoirs politiques qu’il a eu au temps de la Commune  : « l’anarchie pour les masses ».
Il est singulier, tout de même, d’observer que le génie rimbaldien atteint à des chefs-d’œuvre au moment où il ironise et raille sur une poétique pour laquelle il avait déployé une grande énergie. 
Pour conclure, j’indique qu’il n’est pas du tout certain que Rimbaud ait utilisé un anglicisme pour le mot inquestionable du poème. Gallica permet de trouver une occurence de inquestionnable avec deux n dans un dictionnaire qui répertorie des mots nouveaux. Ce dictionnaire a connu au moins deux éditions en  1842 et 1845. 

De même, le serveur Gallica indique que l’orthographe anglaise comfort est largement répandue à l’époque de Rimbaud. 
Mise à jour du 25 juillet

Je reviens d’un voyage en Russie où j’ai pu aller dans de grandes librairies à Moscou et Saint Petersbourg. J’ai constaté que Rimbaud y est pratiquement inconnu. En cherchant bien on trouve deux livres sur notre poète : une traduction de ses poèmes et la biographie de Jean-Baptiste Baronian dans la collection Folio Gallimard. Je reproduis les deux pages où figure le poème Solde de Rimbaud. Contrairement au français, Il existe en russe deux mots distincts qui traduisent le mot solde : « баланс » qui désigne la différence entre le débit et le crédit d’un compte et « распродажа » utilisé pour les ventes aux rabais c’est-à-dire les soldes. Le traducteur a choisi la seconde option comme la plus naturelle. 



Problème  philologique


Toutes les éditions font la correction ignorent qui a été faite sur le manuscrit par une main étrangère comme le montre clairement un agrandissement du manuscrit. Il faut respecter ignore qui est de Rimbaud.

Précision ! Je viens de constater que dans l'édition de la première pléiade de 1946, on a respecté le manuscrit ! Il est même signalé les erreurs des éditions précédentes qui écrivent ignorent  : celles de 1895, 1898, 1912. La seconde et la dernière pléiade reviennent à ignorent. À noter que dans l' édition de 1946, Solde est en position finale.

Notice de Solde dans la première pléiade de 1946
                       
                              Ce problème philologique fera l'objet d'un prochain article.


Mise à jour du 31 juillet 




J'ai reçu le 23 juillet un texte de Monsieur Lucien Chovet qui me paraît ouvrir des portes. Je le mets en ligne ce jour (  31 juillet).  Un article à ne pas solder !




Inquestionnable. Louis XVI précurseur de la poésie moderne, par Lucien Chovet.


On ne saurait trop regretter la rareté des amateurs de littérature disposés à honorer en la personne de Louis XVI un incontestable précurseur de la poésie moderne. Et pourtant, tout chercheur qui se respecte, et qui se dirige à la seule lumière de la sérendipité d'Horace Walpole, n'a pu manquer de lire l'ouvrage qui réunit pour l'éternité ces deux illustres personnages. Le monarque, d'acéphale mémoire, à la faveur de sa traduction du Règne de Richard III de Walpole, s'est laissé aller à une débauche de "privatifs", éventuellement de nature néologique (dont l'intriguant "inquestionnable") que l'éditeur de l'an 1800 dans une note liminaire a cru devoir justifier (voir l'image ci-dessus). Est-il besoin de préciser que Rimbaud ne pouvait que se montrer plus royaliste que le roi : des textes comme Conte et Solde offrent une densité inédite de mots "négatifs". A sa suite, nombre d'auteurs de la fin du siècle emprunteront cette voie que l'on peut qualifier à bon droit de "royale", notamment Mallarmé, Saint-Pol-Roux, Francis Poictevin, pour ne citer que quelques noms.


Et que des chercheuses et chercheurs de poux ne viennent pas nous ennuyer avec des objections inconsistantes du genre Rimbaud n'aurait jamais lu la traduction de Walpole par le regretté Louis XVI. L'influence a fort bien pu s'exercer dans l'autre sens et ce serait en réalité Walpole qui aurait pu lire Rimbaud dans un temps imaginaire et en perfectionner les intuitions sur la couleur des voyelles : dans une lettre à lady Ossory du 4 janvier 1781, il assure que notre intelligence progressera lorsque nous pourrons "utiliser nos sens l'un pour l'autre", il imagine un A vermillon, un U paille et, dans un registre où parfums, couleurs et sons se répondent, des fleurs voyelles, d'autres consonnes et jusqu'à des diphtongues incarnées par le double parfum du jasmin du Cap.
Dans ses Contes hiéroglyphiques (1785), où l'adjectif est synonyme d'incompréhensible et donc de potentiellement absurde, Walpole explore les confins de la sémantique et de l'intelligibilité, en cela pionnier du nonsense où s'illustreront plus tard Lewis Carroll et Edward Lear : le deuxième de ces contes commence ainsi : "Il était une fois un roi qui avait trois filles, c'est-à-dire qu'il en aurait eu trois s'il en avait eu une de plus. Mais, on ne sait trop comment, l'aînée n'était pas née" (Contes hiéroglyphiques, Mercure de France, 1995, p. 25). C'est déjà l'univers paradoxal d'Enfance II. Toutefois Rimbaud ne limite pas ses investigations dans l'au-delà de l'univers sémantique commun au seul nonsense (personnages à la fois morts et vivants, récit tel que celui de Conte qui déconstruit le "schéma actantiel" ordinaire avec ses deux dénouements) ; il existe plusieurs géométries non-euclidiennes, Rimbaud semble de son côté en quête de plusieurs univers non-sémantiques potentiels. C'est ainsi qu'outre le monde du paradoxe, il s'aventure dans un monde que l'on pourrait qualifier d'indécidable. En éliminant le titre Fausse conversion de la version finale de la Saison en enfer, Rimbaud déjà créait une ambiguïté qui a pu donner une certaine légitimité à la lecture de Claudel (ou de tel exégète contemporain en phase terminale de claudélisation). Avec Dévotion, l'opération est aboutie : s'agit-il d'une vraie ou d'une fausse dévotion ? Toute lecture psychologisante est rendue à son arbitraire, le sens du texte est indécidable. Il en va de même pour Solde et, de ce point de vue, il est assez vain de se demander si Rimbaud fait preuve d'optimisme ou de pessimisme, ce type de débat est en grande partie dépendant de considérations extra-textuelles sur la renonciation volontaire à la littérature et autres inventions propres au storystelling biographique.
Ou bien la lecture se laisse hypnotiser par la mécanique répétitive de l'anaphore invocatoire ("A", dans Dévotion) ou par la reprise indéfinie du "cri" du vendeur (" A vendre", dans Solde), et l'interprétation correspondante est celle d'une vraie dévotion et d'une vraie vente à la criée. Ou bien la lecture privilégie les éléments nouveaux de nature non répétitive, et l'interprétation sera aimantée par les réalités langagières inouïes qui se succèdent de façon que l'on pourrait dire pyrotechnique et qui défient le sens commun, pôle de notre conscience sémantique. A cet égard, les deux interprétations dominantes du titre Solde ne font que redoubler ce dispositif textuel. On peut comparer ces deux lectures alternatives à la double appréhension du "cube de Necker". L'œil opte pour une première configuration puis brusquement pour la configuration alternative et ainsi de suite sous la dépendance des réseaux neuronaux impliqués. On est amené à penser que Rimbaud s'est efforcé délibérément à créer des configurations sémantiques instables.

Cube de Necker

D'autres textes font plutôt penser aux "cubes impossibles", l'impression d'ensemble est d'une cohérence apparente, les éléments constitutifs paraissent incompatibles (Mystique, H). Suzanne Bernard avait déjà relevé les "perspectives renversées" rimbaldiennes, que l'on pourrait dire de type eschérien. D'autres hypothèses de lecture de ce type sont envisageables, étant admis que chaque texte a sa propre spécificité, quand ce n'est pas très souvent une simple portion de texte (la lecture d'Enfance II en termes de paradoxes ne vaut que pour le premier paragraphe).
Cette approche critique, qui schématiquement fait appel aux illusions d'optique en les transposant dans le domaine sémantique, n'a bien entendu pas de valeur autre qu'heuristique et ne prétend pas se substituer aux discours critiques existants. Elle n'a nécessairement que les apparences de la scientificité mais offre néanmoins l'avantage d'appeler l'attention sur la dimension cognitive impliquée par l'ambition exploratoire de la création rimbaldienne. Accessoirement, elle permet d'éviter des écueils interprétatifs omniprésents tels que la traduction (un élément textuel présent est remplacé par un élément absent, légitimement suspect d'avoir été choisi  arbitrairement) et le bavardage subjectif (où l'on projette sur le texte le maximum de données extra-textuelles plus ou moins vérifiées).