vendredi 2 juillet 2010

UN AMI LEVALLOIS D'ARTHUR RIMBAUD par Paul Gautier

L’article suivant n’aurait pu être réalisé sans l’aide de M. Olivier Loiseaux qui est conservateur en chef au département des Cartes et Plans de la BNF, chargé des collections de la Société de géographie. Il m’a mis en contact avec M. Paul Gautier qui, à son tour, m’a permis de joindre les descendants du photographe Bidault de Glatigné, notamment M. Pierre Guery qui nous a autorisés à reproduire la photographie de son ancêtre. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés.

Quelques remarques préliminaires sur Edouard-Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925) : On avait assez peu d’informations sur ce descendant d’une vieille famille de la Mayenne. Il avait ouvert un studio photographique à Aden où sa présence était attestée en 1878. Il s’installa ensuite à Harar vers 1888. C’est alors que Rimbaud le connut assez bien. Arthur passa Noël 1888 avec lui et d’autres amis. Il se moque un peu de ce photographe moins remuant que lui : « Il vit toujours dans la contemplation » dit-il à Borelli le 25 février 1889. Ilg écrivait à Rimbaud le 16 juin 1889 : « Avec vos détails sur Mr Bidault vous nous avez divinement amusés et je ne regrette que de ne pas pouvoir faire son portrait d’après le vôtre, j’aurais certainement du succès. ». Le 25 février 1889, Rimbaud écrivait à Borelli : « Je dis bonjour à Bidault de votre part, il vous salue avec empressement. Il n’a pas encore pu placer sa collection de photographies du pays qui est à présent complète». Bidault partit de Harar en juin 1889 et, de retour en France, il avait communiqué ses images d’Abyssinie en octobre 1889 à la revue L’Illustration pour accompagner un article de Paul Bourde qui mentionnait la présence de Rimbaud habitant à Harar. Le journal indique simplement que les gravures ont été faites « d’après des photographies communiquées à L’illustration par M. Bidault de Glatigni (sic) ». Bidault fit don la même année de sa collection à la Société de géographie. On est en droit de se demander s’il n’a pas contacté Bourde directement à des fins de publications et si ce n’est pas par l’intermédiaire de Rimbaud que les photos de Bidault de Glatigné ont pu accompagner ainsi un article de Bourde. Celui-ci n’était jamais allé à Harar et les indications qu’il donnait sur la maison de Rimbaud ne pouvaient venir que de Bidault ou de Rimbaud lui-même. On trouve aussi une Vue d’Obock ainsi qu’un chamelier dankali, deux gravures faite d’après des photographies de M. Bidault dans Le Tour du monde deuxième trimestre 1889 (NB : ce document est disponible sur Gallica) L’admirable collection de 117 photographies de Bidault de Glatigné est aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France. On pourra consulter : Paul Bourde, « Les Européens d’Ethiopie », L’Illustration, du 26 octobre et 2 novembre 1889, article qui comporte les gravures faites avec les photographies de Bidault de Glatigné. Celui-ci est reproduit avec quelques gravures, mais de moins bonne qualité, dans : Journal des Voyages et des aventures de terre et de mer, 12 et 19 janvier 1890 (NB : document disponible sur gallica). Le catalogue en ligne « BN-Opale plus » donne la liste des photographies faites par Bidault.

Tout récemment, une photographie, sur laquelle figurerait Rimbaud, amène certains exégètes à se poser la question de savoir si Bidault de Glatigné et son épouse ne seraient pas parmi les personnages représentés sur ladite photographie. Les renseignements suivants, plus complets que ceux qui ont été publiés, pourraient permettre de préciser cette question.

Jacques Bienvenu


UN AMI LAVALLOIS D'ARTUR RIMBAUD

PAR PAUL GAUTIER


En 1896 Robert Bricchetti publie à Milan la relation de son voyage de Zeilah à Harar, Nell'Harar ; on y lit qu'à la veillée de Noël 1888 « […] La colonie européenne, l'italienne et la française, était au complet » (en français dans le texte), Bidault et son ami Rimbaud [... ]" . Le 31 décembre 1888, il rapporte la même soirée dans une lettre: « [....] Nous avons passé noël en très bonne et très joyeuse compagnie […] MM. Rimbaud et Bidault, photographe, celui-ci, marchand expérimenté, celui-là, et en même temps voyageur et écrivain très distingué » (1).

Il s'agit d'Édouard Joseph Bidault de Glatigné, né à Laval le 14 mars 1850. Son père, Louis Georges, né en 1808, est propriétaire et demeure alors à Arquenay; c'est un ancien de la dernière chouannerie (celle de 1832) qui, pour ce motif, figure sur la liste des personnes détenues préventivement "pour avoir fait partie des bandes armées; âgé de 24 ans, 1,64 m , cheveux et sourcils châtains, front haut, yeux gris, bouche moyenne, nez bien fait, menton rond, visage ovale, teint pâle" : tel est son signalement; il est finalement acquitté par la cour d'assises du Loiret en février 1833 (2) . La famille s'installe à Laval en 1855, rue Saint Nicolas. Issue d’un écuyer du roi, elle est alliée avec de nombreuses familles de la noblesse mayennaise : les témoins signant la déclaration de naissance se nomment Malartic et Vaujuas Langan (3) ; sa mère est issue elle-même d'un baron Gaultier de Brullon. Son grand-père, Louis Jacques, officier d'Ancien Régime, émigre en 1791, sert dans l’Armée de Condé puis dans une unité française contre-révolutionnaire en Espagne, rentre en France, participe à la chouannerie de 1815, a une carrière d'officier supérieur dans l'armée de la Restauration et enfin avec son fils prend part à celle de 1832 (suivant l’abbé Angot) ; ses déplacements, pendant ces derniers évènements, sont suivis avec attention par le Préfet (4).

Son mariage :

On ne sait rien d'Édouard jusqu'à son mariage avec Augustine Émilie Porte âgée de 17 ans, célébré à Aden par le supérieur général de la mission catholique le 19 mai 1878 ; il est toutefois présent à Laval aux recensements de 1856, 1861 et 1872 mais on ne sait où il se trouve lors de ceux de 1866 et 1876. Arrivé depuis peu, alors que sa jeune épouse y vit depuis son enfance, il y est commerçant et photographe. On peut supposer que cette union est la conséquence d'une inclination subite et réciproque lors de la rencontre des futurs époux. Les parents d'Augustine Émilie sont, en effet, les gérants du "Grand hôtel de l'univers" fréquenté par tous les ressortissants français. Ils s'y installent après la guerre de 1870, venant de Metz où ils étaient respectivement militaires du Génie et employée d'un fournisseur aux armées. Il semble que le gouvernement y encourage la présence des Français, le port étant une escale sur la route de Saïgon. Rimbaud décrit ainsi la ville: "Aden est un roc affreux, sans un seul brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne: (on boit l'eau de mer distillée) la chaleur y est excessive, surtout en juin et septembre qui sont les deux canicules. 35 0 la température nuit et jour constante d'un bureau très frais et très ventilé. Tout est très cher, et ainsi de suite." (5).

Une fille, Cécile Marie, naît le 11 novembre 1880. Il la déclare, malgré son mariage, enfant naturelle. Il estime, en effet, ce mariage non valable: aucune publication ne l'a précédé et, intentionnellement, il n'a pas demandé l'accord de ses parents, persuadé qu'il ne l'obtiendrait pas (à l'époque cet accord ou, à défaut, trois sommations respectueuses sont nécessaires pour une personne âgée de moins de trente ans). Augustine Émilie le quitte au bout de quelques années en emmenant sa fille. " De votre dame je n'ai pu avoir autre nouvelle que celle qu'elle était partie en Italie, mais personne ne savait me dire où. J'en suis très fâché parce que j'aurais bien voulu vous donner de bonnes nouvelles surtout de votre chère petite" lui écrit Ilg le 24 avril 1888 (6). Un peu plus tard, le 28 mars 1889 , le Ministère des Affaires étrangères (Direction des affaires commerciales et consulaires, sous-direction des affaires de chancellerie) en réponse à une question posée par le Consulat d'Aden, estime que, suite à une requête de madame Bidault de Glatigné sur la validité de son mariage du 19 mai 1878, que ledit mariage est valable pourvu qu'il ait été précédé de publications en France et qu'il y a lieu de savoir si l'autorité religieuse est compétente à Aden pour célébrer les mariages, sinon l'annulation peut être prononcée par la justice (7). Effectivement, pour ces motifs, le mariage est annulé plus tard par le tribunal de première instance de la Seine le 11 janvier 1896 (c’est sa mère, Cécile Françoise, qui engage la procédure). Le 14 août suivant, le tribunal de première instance de Laval déclare que Cécile Marie est enfant légitime. Augustine Émilie est alors domiciliée à Salo (province de Brescia, région des lacs de l'Italie du nord).

-(1) : Arthur Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère, Éditions Fayard, 2001, page 1058. Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007 page 600.

-(2): A.D.M. 1 M 313.

-(3) : Frère d'un député de la Mayenne siégeant à l'Assemblée législative.

-(4) : Michel Denis, "Les royalistes de la Mayenne et le monde moderne”, page 253, renvoi numéro 53

-(5): Arthur Rimbaud, correspondance, de J-J Lefrère, éditions Fayard 2007 page 261.

-(6) : Arthur Rimbaud, correspondance, de J-J Lefrère, éditions Fayard 2007 page 608.

-(7) Archives diplomatiques, Nantes, 2MI3203.

Alfred IIg (1852-1916) est ingénieur, grand commis de Ménélik et principal ministre à partir de 1896 ; il fait exécuter quelques grands travaux (ponts), il éclaire le Négus sur l'ambigüité du traité de 1889 signé avec l'Italie (en version amharique c'est une alliance, en version italienne un protectorat), fait du commerce et installe une fabrique de fusils; il est ultérieurement concessionnaire avec Chefneux du chemin de fer reliant Djibouti à Addis-Abeba.

Le photographe :

Édouard Joseph est avant tout photographe. Cette profession est lucrative, à l'époque, en cette partie du monde. Un portrait s'y facture une guinée (monnaie anglaise valant 26 francs 50, approximativement 265 euros actuels). Il fréquente l'entourage de Ménélik et voyage beaucoup, en ce pays peu sûr, avec ses impédimenta professionnels;

" […]Le Roy (sic) est rentré à Antotto et la brillante cour s'est reformée, Ato Pétros étant maître des cérémonies. Antonelli vérolé gît à Lit-Maréfia […] - Bidault pérégrinant et photographiant dans les monts du Harar" écrit Rimbaud le 25 juin 1888 (8) et plus tard, le 25 février 1889, en réponse à une lettre de Jules Borelli envoyée du Caire" Je dis bonjour à Bidault de votre part. Il vous salue avec empressement. Il n'a pas encore pu placer sa collection de photographies du pays qui est à présent complète. On ne l'a pas rappelé au Choa ni ailleurs et il vit toujours dans la contemplation" (9) .Son œuvre parvient quand même à la Société de géographie et est actuellement déposée à la Bibliothèque nationale de France (Département des cartes et plans). Cent vingt vues prises entre Tadjourah et Harar témoignent de son art, mais aussi de sa considération pour les hommes. Sa représentation de la vie courante ne comporte, en effet, aucune mise en scène et rend compte de la réalité, sans l'exotisme conformiste et voyeuriste de certains de ses confrères car " ses clichés, d'une grande sensibilité, restituent l'élégance des drapés, la beauté plastique des visages, la dignité des postures" (10). Ses paysages, de la même façon, fixent la réalité du moment. Olivier Loiseaux, conservateur en chef du département des cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France le caractérise ainsi" grand ami de Rimbaud, cet artiste à vive sensibilité se passionne pour le pays dans lequel il vit et pour sa population .... Cette personnalité encline à la passivité a sans doute empêché Bidault de passer à la postérité. Il n'a publié ni ouvrage ni compte rendu de son voyage; seul un article de Paul Bourde, paru dans L'IIlustration en 1889, reproduit en gravures plusieurs de ses merveilleuses photographies, témoins de ses périples et de sa sympathie à l'égard des superbes représentants de ce pays" (11). Finalement Armand Savouré lui achète sa maison d'Ankober et utilise les plaques photographiques pour y faire des fenêtres. Il écrit à Rimbaud :" Ankober le 16 juin 1889 ... Bidault. Vous avez oublié les clefs. Je les attendais cependant pour me payer en plaques photo(graphique)s pour faire des carreaux à ma maison. Il me doit 50 Th(alaris) .... "

Le commerçant :

Il pratique certainement le commerce avec l'Éthiopie. Plusieurs correspondances de 1888 et 1889 le confirment. Il se déclare lui-même commerçant sur les actes administratifs (les recensements jusqu'en 1901 le dénomment ainsi). Les commerçants européens, nous explique Rimbaud, vendent au Ras Ménélik des fusils réformés provenant de Belgique et achètent en contrepartie du café, des défenses d'éléphant et du musc consommés en Europe. Leur vie est dure et exposée à l'insécurité; rares sont ceux qui y font fortune. Dans une lettre à sa mère du 9 juillet 1886, ce dernier écrit: " Une caravane a été attaquée en route, mais c'est parce qu'elle était mal gardée" (12). Pour ce faire, Édouard Joseph possède donc une maison à Ankober, première capitale de Ménélik (qui succède au Négus Johannes vaincu et tué en mars 1889 par les troupes du Mahdi, maître du Soudan). " La route est très longue (depuis Tadjourah, ndlr), deux mois de marche presque jusqu'à Ankober la capitale et les pays qu'on traverse jusque-là sont d'affreux déserts. Mais là-haut, en Abyssinie le climat est délicieux, la population est chrétienne et hospitalière, la vie est presque pour rien. Il n'y a là que quelques européens, une dizaine en tout et leur occupation est le commerce des fusils, que le roi achète un bon prix" (13) ; il est vraisemblable qu'Édouard Joseph en fait partie. En mars 1889 il prête cette maison à Armand Savouré, le commerçant qui dispose de gros moyens financiers pour y entreposer ses marchandises (14), puis la lui vend .Voici , en effet, les termes de la lettre d'llg à Rimbaud écrite d' Ankober le 30 mars 1889 : " […] Mons(ieur) Savouré préfère naturellement acheter vite, surtout dans la situation politique actuelle, et ne regarde pas de si près pour les prix: hier pour comble, Mons(ieur) Savouré a demandé à l'azage la maison dans laquelle je m'étais installé avec vos marchandises, celle de Mons(ieur) Bidault, et il a eu la réponse qu'il n'avait besoin que du consentement de Mons(ieur) Bidault pour y rentrer. Bien que Mons(ieur) Bidault m'ait très gentiment mis sa maison à ma disposition , je ne doute pas que Mons(ieur) Bidault ne refusera guère la vente de cette maison à Mons(ieur) Savouré et je me verrai donc avec un tas de marchandises sans refuge […]" (15).

-(8) : Arthur Rimbaud, correspondance, 1888-1891, Gallimard, collection l'Imaginaire, août 1995, page 61. Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 621.

-(9) : Arthur Rimbaud, œuvres complètes, Louis Forestier, éditions Robert Lafont, septembre 2004.

J-J Lefrère, en rapportant la même lettre (page 1070) ajoute ce commentaire :" (jalousie de photographe manqué) “.

-(10) : Sylvie Lisiécki," Chroniques de la Bibliothèque nationale de France, numéro 40 sep/oct 2007, page 20

-(11) : Catalogue de l'exposition des trésors photographiques de la société de géographie, septembre à décembre 2007, sous la direction d'Olivier Loiseaux.

-(12) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 476.

-(13) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 439.

-(14) : Armand Savouré, commerçant important, de petite taille et d'embonpoint conséquent, conseiller de Ménélik.

-(15) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 696

Pourtant c'est ce même Ilg qui lui demande neuf mois avant, dans sa lettre du 24 avril citée plus haut, de faciliter les affaires de Savouré car sa réussite en dépend. Ainsi évoluent les relations commerciales.


Edouard-Joseph Bidault de Glatigné

Collection Pierre Guery / Reproduction interdite


Les déboires et la fuite :

En mai 1887 le " Commandant" d'Obock (Officier qui a les pouvoirs civils et militaires), à la demande du Consul d'Aden, enquête sur un différend survenu entre le Vizir de Tadjourah, Descham commercialisant des remèdes et Édouard Joseph (16). Le dénouement est inconnu, aucun document n'existe. D'après la même lettre d'Ilg les pilules de Deschamps lui auraient occasionné une jaunisse (avril 1888) .

Le mois précédent, il emprunte 100 Th(alaris) à un nommé Captimer (environ 4500 euros); le taux de l'intérêt est de120% ! Le remboursement en sera difficile. Le 1er janvier 1889, d'Antotto , Savouré demande à Rimbaud de l'informer qu'il n'a pas encore rencontré Captimer. Le 20 janvier, Captimer est encore introuvable. Le 28 février, Savouré le rencontre enfin mais refuse de payer les intérêts: " ... Dites à M. Bidault, en lui faisant mes compliments, que j'ai payé son Captimer, mais si ce n'est d'avoir arrêté les intérêts faramineux, je n'ai rien fait car il lui reste juste 100 Th(alaris) d'intérêts -autant que de capital pour 10 mois d'intérêts- Si nous montions une banque ici sur ce taux, ne pensez-vous pas que cela vaudrait mieux que le café (17) ... " . Or, le 25 février, Rimbaud écrit à Jules Borelli qu'Édouard Joseph vit dans la contemplation (voir plus haut). Le 15 mars, enfin, Savouré rend compte de son entrevue orageuse : "…. Quant à son fameux Captimer, je ne lui ai donné que 50 Th(alaris) et pour le reste je voulais retirer l'engagement de Bidault, il s'y est refusé à cause des intérêts.

L'Azage (Intendant du Gouverneur, ndlr) avait jugé qu'il devait me rendre les 50 Th(alaris) que j'avais donnés. Il ne voulait pas donner le reçu mais ayant promis à M. Bidault de payer, je les lui ai laissés contre un reçu devant 4 témoins.

Si je n'ai pas payé le reste, c'est qu'il a dit trois ou quatre fois à l'azage que M. Bidault lui baisait les mains trois ou quatre fois par jour pour avoir son argent. C'est du reste un flibustier de prêter à pareil taux, il y a 120 Th(alaris) d'intérêts pour 100 Th(alaris) dans une année. II réclame aujourd'hui 226 Th(alaris) moins les 50 remis. Si M. Bidault ne revient pas, il ne faut rien lui donner, s'il veut revenir qu'il m'écrive de donner les 55 Th(alaris) et je le ferai comme promis. ‘’ (18). Après la conclusion de ce litige, Savouré, dépité, écrit à Rimbaud le 1er mai: "Je trouve étonnant le silence de Bidault, j'attendais un mot de lui après ma lettre affaire Captimer" (19). Malgré l'exagération des propos dudit Captimer, il y a lieu de penser que le besoin financier d'Édouard Joseph, à l'époque de l'emprunt, est pressant.

Savouré écrit encore à Rimbaud « Antotto le 20 janvier 1889... Le bonjour à M. Bidault et au Père Joachim. Si M.Bidault doit venir, c'est le moment, il n'y a plus de danger, je crois, mais qu'il ne compte pas trop sur une remise de ce qui lui est réclamé à moins qu'Antonelli (Chargé d'affaire italien, ndlr) ne prenne l'affaire en main, ce qu'il fera sans doute pour être armé contre Chefneux (négociant, ndlr). » (20). De Farré, le 11 avril 1889 Savouré ajoute" [...] et Bidault vous ne m'en parlez plus, que compte-t-il faire. Le moment serait bon pour lui de venir à présent qu'il n'y a plus rien à craindre. IIg et Antonnelli se chargent de le faire gracier de ses garanties [... ]" (21). Il peut s'agir d'une dette commerciale, d'une caution ou enfin de ce prêt usuraire.

Son activité, cependant, continue pendant ces négociations car un autre commerçant, Louis Brémond , le prévient, toujours par Rimbaud "que sa commande a été transmise, sans pouvoir lui assurer qu'elle arrivera en temps voulu pour profiter du départ du 12 mars à Marseille[ …] " (22). On peut remarquer que son épouse, ce même mois, se renseigne sur la validité de son mariage.

En juin, c'est le retour à Aden, presque la fuite, semble-t-il. On a vu plus haut qu'il n'a pas donné les clés de sa maison à Savouré qui les lui fait réclamer encore en juillet. Ernest Laffineur (autre commerçant, ndlr) informe ainsi Rimbaud d'Obock, le 8 juin 1889: " ... Mr Bidault est arrivé à Aden, d'après les on-dit et est descendu avec Mr Ferrandi " -(23). Un peu plus tard, à Ankober le 16 juin 1889, IIg note: " [... ]Avec vos détails sur M. Bidault, vous nous avez divinement amusés et je ne regrette que de ne pas pouvoir faire son portrait d'après le vôtre, j'aurais certainement du succès. " -(24) ; malheureusement la lettre de Rimbaud à laquelle répondit Ilg est perdue (ndlr). Ce dernier est alors à Harar. Les dernières nouvelles du séjour dans cette Corne de l'Afrique, d'Édouard Joseph datent du 21 août; elles se lisent dans une lettre d'Ilg à Rimbaud :" [...] Il (Ménélik, ndlr) est aussi très fâché du départ de M. Bidault et nous en supportons tous les conséquences ... "-(25).

-(16) : Archives diplomatiques, Nantes, 2M13203

-(17) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 686

-(18) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard , 2007, page 690

-(19) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 705

-(20) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 664

-(21) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 699

-(22) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 678

-(23) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 716

-(24) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 720

-(25) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 740.

Après l'Afrique :

Ce long séjour de onze années est sans doute coupé de courts retours en métropole, car en 1886 il est recensé à Laval, de même qu'en 1891, 1896 et 1901. Il perd son père en 1893 et séjourne alors à Calvi, où, lors de son décès en 1925, il possède une propriété. Il marie sa fille Cécile Marie à un notable, maire de Cassano (commune proche de Calvi) vers 1900 : à une date comprise entre 1890 et 1900, elle quitte donc sa mère pour rejoindre son père. Augustine Émilie se remarie avec Piétro Felter, ancien officier italien, explorateur et commerçant qui quitte Harar en 1895, puis est Commissaire à Assab de 1897 à 1914, il y contracte la lèpre dont il meurt en 1915 à Sabbio Chièse (Région des lacs italiens) (26). Piétro Felter est également en relation avec Rimbaud comme le prouve cette lettre adressée d'Harar le 13 juillet 1891 (ce dernier vient d'être amputé de la jambe) :"Je vous connais assez d'esprit et de philosophie pour être convaincu qu'une fois le malheur passé, une jambe de plus ou de moins, ça ne sera pas celle qui vous empêchera de faire votre route dans la vie... Maintenant il me faudrait savoir l'époque précise à laquelle vous descendrez à Aden et si de la côte (Djibutil ou Zeylah) vous serier (sic) assez gentil de permettre à la caravane de ma femme de s'ajuter (sic) à la vôtre? Votre domestique Djami est à mon service et je vous l'enverrai en bas avec les mulets pour ma femme" (27). Édouard Joseph poursuit ses voyages, notamment au Brésil et en Syrie, en continuant de photographier. Il n'a laissé aucune relation écrite de ses activités et, actuellement ne subsiste que cette précieuse collection de clichés déposée à la Bibliothèque nationale de France. Ce Lavallois, à la personnalité attachante, décède subitement le 24 mars 1925. Il est ignoré de son vivant et aujourd'hui complètement oublié; même son nom de famille est éteint. Pourtant, ses descendants sont nombreux et certains entretiennent sa mémoire.

-(26) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 886 et tradition orale familiale

-(27) : Arthur Rimbaud correspondance de Jean-Jacques Lefrère, éditions Fayard, 2007, page 915.

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