mercredi 21 décembre 2011

" Une mystification rimbaldienne ", par Jacques Bienvenu



           Le  8 février 1890 paraissait un article consacré à Rimbaud dans le journal Le Petit Ardennais. Cet article était  signé Pierre l’Ardennais qui laissait entendre qu’il était originaire de Charleville. Il semblait bien informé car il n’ignorait pas  que Rimbaud séjournait à cette époque à Harrar, information connue seulement par une petite poignée de personnes. Le nom de Pierre l’Ardennais qui est à l’évidence un pseudonyme n’a jamais été identifié. On se propose ici de  révéler sa véritable identité. Pour commencer, on lira cet article peu connu des rimbaldiens. Il est mentionné dans la Pléiade de 2009. M. Lefrère en a donné un fac-similé complet dans  Rimbaud le disparu et une version importante, mais  incomplète dans son édition de la correspondance de Rimbaud.
Voici ce texte  intitulé :

                                                         CHRONIQUE ARDENNAISE

LE POÈTE ARTHUR RIMBAUD

            Né à Charleville, vers 1856,  parti pour Paris après la guerre, Arthur Rimbaud a laissé dans les Ardennes peu ou point de souvenirs, si j'en juge par l'inaptitude des vieux Carolopolitains à me renseigner sur lui. Presque inconnu de ses compatriotes, envers qui d'ailleurs il exerça sa jeune ironie en une poésie dont je parlerai tout à l'heure, il ne l'est pas moins du grand public qui lit, lui pourtant dont Victor Hugo, à qui on le présentait, disait: « C'est Shakespeare enfant ! » et que le maître ciseleur Théodore de Banville jugeait être un grand génie.
            Ecervelé, d'allures bizarres, sorti des règles ordinaires de la vie, devenu à demi extravagant par un dédain supérieur de toutes les coutumes reçues, quoique « ni bohème, ni dilettante », comme l'a écrit le jeune poète Rodolphe Darzens en une enquête littéraire, Arthur Rimbaud justifierait au besoin le mot autant envieux que méprisant de d'autre : « C'est encore un de ces fous de poètes ! »
            Elevé au collège de Charleville, dès sa quinzième année il eut l'imagination poétique intensément développée; il versifie déjà sur les bancs de sa classe, non pas seulement en fort en thème jaloux de mériter la gloire des maîtres, mais comme un vrai poète, encore sous l'influence des romantiques, et malgré cela donnant des lors une note personnelle, originale, en des sonnets savamment écrits tels que celui-ci :

Le buffet

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;

- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.


            Mais les vieilles choses ne l’attardent pas, il est avide de grand air, il est plein de la nature, et voilà ce garçon de quinze ans mêlant aux premiers envois des rêves doucereux l’éjouissante matérialité des effluences terrestres. Il dit ses sensations :

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.



            Souvent à regarder les belles filles, il « sent  des baisers qui lui viennent aux lèvres »,ainsi qu’il l’avoue dans la pièce de vers intitulée : «  A la musique », sorte de tableau de notre Square de la Gare, un soir de concert. Cette dernière pièce est bien enlevée, avec une finesse d’observation rare, mais d’une ironie telle, un mépris si bien rendu pour les promeneurs, en une si précoce haine du bourgeois et du convenu que malgré toute l’indulgence que les sévères doivent aux artistes, je n’ose la donner ici : il y aurait trop de nos concerteux actuels qui se reconnaîtraient, tant les ridicules sont, de tous leur temps,  dans cette raillerie allusionniste qui date de vingt ans.
            Cependant le séjour de Charleville lui pesant, Arthur Rimbaud va à Paris. Ici je cite textuellement quelques lignes de l’une des rares études qui aient paru sur Rimbaud. Elle est de M. Rodolphe Darzens qui la publia voici un an dans un recueil essentiellement littéraire, la Revue indépendante ; la notice parue dans la récente Anthologie de Lemerre n’en est qu’une courte et pâle démarcation.
            «  Il vint à Paris, et ayant lu déjà bien des littératures, lassé de toutes, curieux insatiablement de choses nouvelles, il quitta les routes frayées, et, cherchant des rythmes inconnus, des images irréalisées, des sensations non éprouvées, il s’engagea au hasard dans la forêt poétique. Mais de même qu’un aventureux et capricieux voyageur, il s’y est perdu, sans trouver la clairière spacieuse où ses rêves-fées auraient pu sous la lune magique, cueillir l’ample moisson des fleurs merveilleuses et noter le chant inouï d’oiseaux fabuleux »
            Et encore : «  Dans sa seconde manière, les poésies d’Arthur Rimbaud se subtilisent et se filigranent : ce sont de beaux vers sonores, où chante l’âme lyrique de ce précoce Acète, mais où les idées, touchées par une logique rigoureuse, l’une à l’autre, sont si sévères parfois que leur raccord nous échappe. »
Cela est exactement vrai de la plupart de celles de ses poésies que nous avons pu lire, poésies éparses dans des revues, car Rimbaud ne donna que deux recueils : «  La Saison en enfer », en 1873, plaquette à peu près entièrement détruite sur son ordre, et les Illuminations, publiés, je crois chez Vanier, l’éditeur des décadents, en 1887 par Paul Verlaine.
            Des dernières productions de Rimbaud, Verlaine a dit que c'était « des vers délicieusement faux exprès », comme de la Saison en Enfer, il avait écrit : « c'est une espèce de prodigieuse autobiographie psychologique écrite dans cette prose de diamant qui est sa propriété exclusive. »
            Il faut en croire Paul Verlaine sur parole, encore que l'ardeur passionnée qui l'unit à Rimbaud si intimement, en une communication journalière, par une chère affection de poètes venus l'un à l'autre dans la particulière association de leurs désirs mystérieux, encore que la profonde et ténébreuse amitié qui mêle la vie de l'auteur de Sagesse et celle de l'auteur de la Saison en Enfer puisse mettre en garde contre les jugements trop absolument dithyrambiques de Verlaine.
            Arthur Rimbaud n'en est pas moins, avec Mallarmé et Verlaine, l'un des chefs de cette poésie précieuse et bizarre dont se recommandent trop facilement les décadents.
Qu'est-il devenu ? Un jour, lassé de nouveau, toujours rongé du désir de pénétrer l'inconnu, il laisse là Paris et Paul Verlaine, qui, une fois, dans son amitié inquiète, en une heure de nervosité féminine, lui avait, dit-on, donné un coup de couteau, et il partit. Il courut l'Europe, il visita la Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, mais cela c'était encore la vieille civilisation, et cette âme troublée rêvait d'horizons plus larges. Il disparut tout à fait : on le dit actuellement en Afrique, dans ce même pays du Harrar dont il fut question ces temps derniers.
            Pour compléter cette légère esquisse de ce grand poète, il faudrait entrer plus avant dans sa vie, le montrer à Paris, raconter certaines de ses aventures, surtout certain dîner homérique où l'avait invité Théodore de Banville. Aujourd'hui, l'espace me manque, je remets cela à plus tard, si toutefois il en est parmi mes lecteurs quelques-uns qu'intéresse la figure de notre compatriote Arthur Rimbaud'.
                                                                                                
Pierre L'Ardennais

            Ce qui est frappant à la lecture de l’article, c’est l’importance donnée à Rodolphe Darzens. Celui-ci avait écrit dans La Revue indépendante, en janvier 1889,  une étude intitulée « Enquêtes littéraires, Arthur Rimbaud ». Des passages entiers y sont donnés ainsi que les deux quatrains de Sensation cités par Darzens à cette occasion. Toutefois, le premier poème donné par Pierre l’Ardennais Le Buffet est tiré de l’anthologie Lemerre publiée fin 1888, mais ce sonnet  provenait lui aussi de Darzens
            Ceci m’avait amené à penser que cette étonnante connaissance de Darzens  par l’auteur de l’article s’expliquerait très bien si Pierre l’Ardennais et Rodolphe Darzens n’étaient qu’un seul et même personnage. Je vais tenter de le justifier ici  Il est utile pour commencer de montrer la partie qui concerne Rimbaud dans l’Anthologie Lemerre.


          Les trois poèmes donnés faisaient partie de la liasse de manuscrits qui provenaient de  Demeny. Les deux sonnets étaient inédits et la version des Effarés était celle que nous appelons aujourd’hui version Demeny. Elle n’était pas connue à l’époque, car celle qu’on trouvait dans Les  Poètes maudits  était différente par sa forme  en sizains. Mais il faut attirer l’attention sur un point qui n’a jamais été mentionné à ma connaissance. Comment se fait-il que la notice sur Rimbaud n’ait pas été rédigée par Darzens ? On observe en effet les initiales d’Alphonse Lemerre au bas de cette notice. Ceci est d’autant plus incompréhensible que Darzens en avait signées plusieurs dans l’anthologie : celles de  Pierre Quillard et Vielé-Griffin notamment. Darzens, d’ailleurs figurait en bonne place comme poète dans ce recueil de Lemerre. On est surpris d’autant plus que la notice est faite de phrases extraites de l’article de Darzens qui devait paraître un peu plus tard sous le titre « Enquêtes littéraires, Arthur Rimbaud ». Tout de même, si quelqu’un pouvait rédiger la notice sur Rimbaud, c’était bien lui ! On  devine alors une discorde entre Lemerre et Darzens. Il est possible que Darzens ait voulu rédiger une préface plus longue et que Lemerre ait utilisé les ciseaux de l’éditeur. Précisément, c’est bien ce qui apparaît dans l’article de Pierre l’Ardennais quand il dit  en parlant de l’étude de Darzens : « […] la notice parue dans la récente Anthologie de Lemerre n’en est qu’une courte et pâle démarcation. » On sent une certaine aigreur dans les termes : « courte et pâle démarcation ». Qui d’autre que Darzens pouvait être au courant de ce problème et exprimer ainsi son irritation à l’encontre de Lemerre ? Décidément Darzens n’aura pas eu de chance avec ses préfaces si on considère que celle du Reliquaire cette fois signée de son nom l’avait conduit à porter plainte et à faire retirer le livre de la vente.
  
          Examinons d’autres éléments. La date mentionnée pour la naissance de Rimbaud est la même que celle que Darzens avait probablement donnée à l’édition Lemerre : « 1856 ». Néanmoins,  depuis peu, Darzens avait reçu de Charleville des registres d’état civil qui lui donnaient la date exacte de la naissance de Rimbaud. Cette date exacte sera donnée dans l’édition du Reliquaire en 1891. Il semble que Darzens n’ait pas voulu donner ces précisions qu’il connaissait dans son article du Petit Ardennais, peut-être pour la réserver pour ses prochaines publications, à moins plus simplement qu’il ne s’en souvenait pas au moment de rédiger l’article. On sait que Darzens avait contacté Delahaye et c’est sans doute par lui qu’il a appris que Rimbaud était à Harrar. La preuve en est donnée par la fin de la  préface du Reliquaire où Darzens indique une lettre de Delahaye précisant que Rimbaud est à Harrar. La mairie de Charleville avait suggéré à Darzens de demander à Delahaye l’adresse de la famille Rimbaud. Il n’est pas exclu que Darzens se soit rendu à Charleville dans ce but. Il ne semble pas toutefois avoir réussi à contacter la mère de Rimbaud puisque c’est à Frédéric Rimbaud que Darzens écrira. S’il avait eu une fin de non-recevoir pour son enquête de la part de la Mother - ce qui ne serait pas surprenant - Darzens ne s’en est pas vanté. Peut-être espérait-il avoir une réaction de la famille puisqu’il incitait,  à la fin de l’article, les lecteurs à lui écrire. Observons aussi que, dans son article, Pierre L’Ardennais précise : «  le jeune poète Rodolphe Darzens ». Darzens en 1890 n’avait en effet que 25 ans.  Pierre L’Ardennais était vraiment bien  informé sur Darzens
  
           Enfin, un élément majeur qui montre que l’Ardennais et Darzens ne font qu’un : c’est la transmission de l’article de Pierre l’Ardennais à  La Plume peu après. En effet, on apprend par le directeur de cette revue, Léon Deschamps,  que l’article de L’Ardennais avait été communiqué par Mallarmé. Voilà une information de premier ordre ! Comment l’auteur d’Hérodiade a-t-il appris à Paris l’existence de cet article publié dans un petit  journal  de province ?
            Par Darzens, tout simplement. En effet, Darzens, qui connaissait Mallarmé depuis environ 1885, voit ses relations se resserrer avec le maître du symbolisme au moment de la maladie puis la mort de Villiers-de-L’isle-Adam dont ils s’occupaient tous les deux activement. En 1890, Darzens était devenu rédacteur en chef de La Revue d’aujourd’hui. La publication de l’article de Pierre L’Ardennais dans La Plume correspondait au moment où Mallarmé et Darzens communiquaient assidûment. Ainsi, au début de cette année 1890, Darzens proposait à Mallarmé de publier dans sa revue le texte de la conférence qu’il avait  donnée sur Villiers, en hommage à l’ami et écrivain disparu l’année précédente. Le premier mars, Mallarmé proposa à Darzens de passer chez lui pour en discuter. Le 5 mai, il lui écrivit à nouveau pour lui dire que s’il passait le mardi soir il pourrait lire les épreuves. Le 15 mai, l’article de L’Ardennais passait dans La Plume et le 23 mai l’article de Mallarmé était publié par Darzens (Toutes ces informations se trouvent dans le livre de Jean-Jacques Lefrère : Les saisons littéraires de Rodolphe Darzens).
RODOLPHE DARZENS

           Il n’est pas trop difficile de comprendre la raison de cette mystification de Darzens. C’était tout simplement pour s’offrir une petite publicité qui aiderait à réaliser la publication d’une étude importante sur Rimbaud dont il avait le projet. On connaît la suite avec Le Reliquaire. Un dernier mot sur l’article Darzens-L’Ardennais. Il y est dit que Banville considérait Rimbaud comme « un grand génie » et il est question d’un repas homérique ou il avait été invité par Théodore de Banville. Une anecdote similaire est reportée par l’abbé Mugnier en 1928 où le musicien Paul Poujaud disait que Banville considérait Rimbaud comme un enfant de Génie. Poujaud précisait qu’il avait assisté à un repas avec Banville et Rimbaud, mais celui-ci n’avait pas dit un mot. On peut regretter que Banville témoin de premier ordre ne nous ait laissé pratiquement rien comme souvenir sur Rimbaud alors qu’il avait quand même eu l’occasion de le faire plusieurs fois, notamment après la publication des Poètes maudits en 1884, puis à nouveau en 1888 lors de la réédition de cet ouvrage.

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