mardi 24 mars 2015

Hommage à Mario Matucci, par André Guyaux



Hommage à Mario Matucci
Allocution prononcée à l’université de Pise le 21 septembre 1993



Dans l’univers intellectuel de Mario Matucci, on rencontre Marivaux, Benjamin Constant, Rimbaud. On y croise également des auteurs moins célèbres, comme Bourget, ou Saint-Martin, le « philosophe inconnu », cher à Sainte-Beuve. Ce sont des choix libres, issus d’un contact direct avec les œuvres. Dans ce bel éclectisme, Rimbaud domine. Il est la figure récurrente. Tout comme Mario Matucci est la forte personnalité du rimbaldisme en Italie. La contribution italienne aux études sur Rimbaud, il faut le rappeler, est l’une des plus vivantes et des plus riches. En saluant Mario Matucci, je salue à travers lui les rimbaldiens italiens. D’autant que la plupart d’entre eux se sont réclamés ou se réclament de lui. Mais nous sommes tous ses disciples, au-delà des frontières. D’abord parce que dans un domaine où les hypothèses sont souvent fragiles et où tant de livres sont inutiles, où tant d’arguments sont contestables, dans un domaine où nous avons tous les jours à nous méfier, à retourner aux textes, aux faits, à l’histoire, le point de vue de Mario Matucci a toujours été exemplaire. Il n’a jamais laissé de côté la raison critique. Un avis qu’il a exprimé en 1952 vaut toujours ; ses travaux de critique historique sur Rimbaud en Abyssinie n’ont pas même à être retouchés. 

Mais une autre raison le place au sommet de nos études : il est un rimbaldien complet, – éditeur et traducteur, historien et philologue, exégète de la lettre et de l’esprit, attentif au Rimbaud de l’œuvre littéraire et à l’aventurier d’Abyssinie. Cette dualité, nous la retrouvons dans le titre de son dernier livre sur Rimbaud : Les Deux Visages de Rimbaud, qui montre bien ce double appel, vers la vie et vers l’œuvre, vers le poète et vers le « négociant » d’Afrique et d’Asie. Comme nous la retrouvons dans le titre que Mario Matucci a choisi pour réunir les actes du colloque qu’il a organisé à Grosseto en septembre 1985 : Arthur Rimbaud : poesia e avventura. Dans son esprit, les deux visages de Rimbaud s’éclairent mutuellement. Et les thèmes qu’il aborde sont souvent au confluent de deux identités. Il s’est penché ainsi sur la question des filiations, sur celle en particulier qui relie Rimbaud à Baudelaire. Il s’est aussi intéressé à la notion d’échec, à l’angle des deux vies. Et il a toujours gardé à l’esprit la modernité poétique, en éditant et en commentant prioritairement Une saison en enfer et les Illuminations. En essayant de comprendre la dialectique des deux vies et celle de la vie et de l’œuvre, il a contribué à la définition de la poésie moderne. 

Il faut saluer également son rôle éminent de fondateur d’une activité critique, celle de l’édition savante. Publiée en 1952, son édition des Illuminations, contemporaine des travaux d’Étiemble et suivant de peu la thèse de Bouillane de Lacoste, est la première grande édition annotée, avant Suzanne Bernard et Antoine Adam. Dans sa préface, il y proclame la « primauté du texte ». Et l’une des plus belles idées du centenaire de 1991 a été la réédition de ce livre, à l’initiative de Sergio Sacchi. Qu’est-ce que le souci de « la primauté du texte » ? C’est, en l’espèce, une forme de sagesse qui permet de mieux comprendre la relation entre les deux œuvres en prose de Rimbaud, de mieux comprendre ce qui a joint et disjoint ces deux projets, l’un précédant l’autre mais se prolongeant au-delà. Reprenant la suggestion de Gustave Kahn, voici ce qu’écrit Mario Matucci à propos des Illuminations : « esse si prolungano nel tempo senza un piano di composizione ben determinato, rifflettendo i diversi stadi del sviluppo e del declino della forza e del metodo del “Voyant” ». Voilà admirablement situés, en trois lignes, les poèmes en prose de Rimbaud, ce projet qui ne s’est jamais véritablement déterminé, qui est l’agonie lumineuse du poéticien de 1871 et l’une des perspectives, la principale peut-être, de la poésie moderne.

Dès 1952, Mario Matucci, conformément au témoignage de Verlaine, plaçait un terme à la poésie de Rimbaud : 1875, s’éloignant ainsi des fausses audaces d’Antoine Adam et de quelques autres, leur chronologie prolongée n’ayant d’autre but que d’autoriser une explication exclusivement référentielle des Illuminations. Mario Matucci ne fait pas cette confusion. Ce qu’il rend solidaire, par la philosophie que lui inspire la poésie de Rimbaud, il le distingue dans la méthode : au texte poétique, l’interprétation non réductrice ; à la vie, à l’histoire, les instruments de la critique historique.


Dans son livre de 1962, Le Dernier Visage de Rimbaud en Afrique, suivi d’un article important, sur « La malchance de Rimbaud », publié en août-septembre 1966 dans Critique, Mario Matucci choisit de contredire quelques-unes des hypothèses soutenues par Enid Starkie dans son Rimbaud en Abyssinie en 1937. Il s’agissait principalement des trafics imputés à Rimbaud par Enid Starkie, du trafic d’armes, sujet sensible déjà, et surtout du trafic d’esclaves, sujet plus sensible encore. Enid Starkie s’était autorisée quelques facilités de déduction, pour accuser Rimbaud d’avoir pratiqué le trafic d’esclaves. Elle avait oublié ou censuré une petite phrase, apparue dans la lettre d’Alfred Ilg à Rimbaud du 23 août 1890 : « Je reconnais absolument vos bonnes intentions ». Nul ne sait exactement ce qu’était ces « intentions », mais Alfred Ilg pouvait les trouver « bonnes ». En l’absence de documents, en l’absence de faits avérés, il faut donc dénoncer la légende et tout ce qui lui donne prise. C’est à cela que Mario Matucci s’emploie dans son livre. Non seulement il réfute Enid Starkie, en dénonçant une négligence de méthode, mais il établit une version plus vraie, qui tient compte également de ce qu’Enid Starkie avait pu légitimement affirmer. Il travaille en historien, attentif aux contextes, et la connaissance de la vie même de Rimbaud en Afrique lui doit beaucoup.   

Aucun commentaire:

Publier un commentaire