dimanche 26 mai 2019

L’énigme des trois photographies inédites qui seraient prises par Rimbaud

Philipp Paulitschke.DR.


Hugues Fontaine a fait une découverte très intéressante au Weltmuseum à Vienne. Dans un inventaire d’épreuves photographiques rédigé par le savant autrichien Philipp Paulitschke le nom d’Arthur Rimbaud apparaît dans une colonne intitulée « Name des collector » pour trois photographies. Hugues Fontaine pose la question de savoir si « Collector » veut dire « photographe ». En d’autres termes a-t-il découvert trois photos inédites dont Rimbaud serait l’auteur ?

Hugues Fontaine a mené une enquête minutieuse et approfondie qui peut nous permettre de progresser dans cette énigme qu’il nous propose. Il a réussi à montrer que ces trois photos se trouvent dans le fonds de l’explorateur Jules Borelli qui avait fait une expédition avec Rimbaud en 1887 d’Entotto à Harar. Ces photos de Borelli sont des originales, celles du musée de Vienne des contretypes. Hugues Fontaine formule l’hypothèse que Rimbaud a pris ces trois photographies avec l’appareil photographique de Borelli.

Pour ma part je propose de comprendre avant, comment Rimbaud possédait ces trois photographies. Il se trouve que Borelli a été hébergé deux fois par Rimbaud. En mai 1887 après le voyage retour vers Harar, puis une dizaine de jours à partir du 25 septembre 1888, date à laquelle Borelli écrit dans son journal : « À Harar M. Rimbaud m’offre une cordiale hospitalité ». Entre temps, Rimbaud avait donné dans la revue Le Bosphore Égyptien, journal dirigé par le frère de Borelli, une relation de son voyage de Entotto à Harrar, très aimable à l’égard de Borelli. Il avait écrit :

 « Ayant promptement réglé mes comptes avec Ménélik, je lui demandai un bon de paiement au Harrar, désireux que j’étais de faire la route nouvelle ouverte par le Roi à travers les Itous, route jusqu’alors inexplorée, et où j’avais vainement tenté de m’avancer du temps de l’occupation Égyptienne du Harar. À cette occasion,M. Jules Borelli demanda au Roi la permission de faire un voyage dans cette direction et j’eus ainsi l’honneur de voyager en compagnie de notre aimable et courageux compatriote, de qui je fis parvenir ensuite à Aden les travaux géodésiques entièrement inédits sur cette région » 

Il semble alors très probable que c’est à ce moment de l’année1888 que Borelli, hébergé par Rimbaud, a pu lui remettre ces trois photos en souvenir de cette équipée et des services que Arthur lui avait rendus.

Mais, Hugues Fontaine nous donne une autre indication précieuse : il y a une quatrième photo mentionnée par Paulitschke dans sa liste avec comme nom de « Collector » : Taurin Cahagne. Ceci nous permet d’affirmer que « Collector » ne veut pas dire photographe puisque l’évêque Taurin ne faisait pas partie du voyage. le mot « collection » semble donc s’imposer. Comme cette photographie de Cahagne fait partie aussi du fonds Borelli on peut penser que Rimbaud ou Borelli l’aura remise à Taurin.

Reste à comprendre comment Paulitschke a pu obtenir ces photographies et Hugues Fontaine remarque avec une grande honnêteté que ces photographies posent autant de question qu’elles en règlent. 


Taurin Cahagne. Photo Paulitschke. 1885. DR.

Pour ma part je privilégie le fait que Paulitschke connaissait très bien Taurin Cahagne comme en atteste une photographie datée de 1885 qui figure parmi les 54 qu’il avait offertes à la société de Géographie de Paris. En revanche, il ne semble pas avoir rencontré Rimbaud. Mais, il était parfaitement au courant d’une publication de Rimbaud concernant l’ Ogadine comme le montre un extrait de son livre, publié en 1888, où il cite un compte rendu des explorations de Rimbaud : 

« Les premières donnés concernant les tribus occidentales de l’Ogaden furent publiées par M. Arthur Rimbaud, à l’époque patron de Sottiro, dans un « Compte rendu des séances de la commission centrale »  de la Société de Géographie de Paris( 1884, n°3, p.99.103).»

Sans compter qu’il avait pu lire aussi l’article de Rimbaud dans le Bosphore. Dans le livre de Paulitschke, le nom de Cahagne est plusieurs fois cité. Il me semble donc que Paulitschke a pu s’adresser à Cahagne pour  connaître l’adresse de Rimbaud, par exemple. Ou bien s’est-il adressé directement à Rimbaud ?

Comme le dit Hugues Fontaine dans son article, on pourra trouver de nouveaux éléments (une correspondance par exemple) pour étayer les hypothèses.

Je me résume : pour moi la découverte de Hugues Fontaine nous a appris que Rimbaud avait trois photos prises par l’appareil de Borelli et que ces trois photos se trouvent à Vienne. De mon modeste point de vue dans l’état actuel des éléments donnés, le fait que Rimbaud ait pris les trois photos lui-même reste une hypothèse comme le dit lui-même Hugues Fontaine. On peut le remercier pour cette belle découverte qui fait rêver les rimbaldiens !

Références :
Philippe Paulitschke, Harar, Forschungsreise Nach den Somâl und Galla-Ländern Ost-Afrikas, Brokhaus, Leipzig ,1888.(Voir à ce sujet : Correspondance éditée par Jean-Jacques Lefrère, tome 1 page 644)
Articles de Jacques Bienvenu dans le Dictionnaire Rimbaud ( Robert Laffond, 2014)
Respectivement : Borelli, jules ; Bosphore Égyptien ; Cahagne, Louis-Taurin.











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