Yves Reboul vient de publier dans Parade sauvage N°36 (2026) un article « Neige, glace et manuscrits. Sur la transmission des manuscrits des Illuminations »certainement l’une de ses publications les plus importantes. Yves Reboul est pourrait-on dire un rimbaldien historique. Sa publication À Propos de l’Homme juste dans Parade sauvage N°2 (1985) est un évènement marquant de la critique rimbaldienne où il démontre que les invectives de Rimbaud dans son poème ne concernent pas Jésus mais Victor Hugo. Par la suite Yves Reboul a fait de nombreuses publications et son livre Rimbaud dans son temps (Classiques Garnier (2009) est une référence incontournable.
Examinons à présent son dernier article cité. De quoi s’agit-il ? En se basant sur mon article de Rimbaud vivant (J. Bienvenu, « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et la transmission des Illuminations », Rimbaud vivant, no 58, 2019, p. 2-28) l’auteur estime « que Rimbaud n’ait pas entrepris cette copie des Illuminations au printemps de 1874 à Londres se trouve désormais hors de doute » et que la copie des Illuminations avec Germain Nouveau a eu lieu au début de l’année 1875. Sur ce point Reboul apporte une précision remarquable. En se basant sur le Journal de Vitalie Rimbaud et le Courrier des Ardennes il remarque qu’une vague de froid s’était répandue dans les Ardennes début janvier 1875 et que cela expliquait que Nouveau dans une lettre à Richepin assimilait les Ardennes à des paysages alpestres. C’est vraiment une trouvaille subtile du critique.
Puis Reboul se demande pourquoi Nouveau ne dit pas simplement à Richepin qu’il est à Charleville au début de l’année 1875. Il en trouve l’explication suivante :
« Le pourquoi de tout cela ? Bien des années plus tard, Richepin devait vendre la mèche dans une lettre adressée à Berrichon et publiée par celui- ci en 1919 dans sa notice au volume Rimbaud de la collection « Les Manuscrits des maîtres » (Arthur Rimbaud, Poésies, notice de Paterne Berrichon, Paris, Messein, collection « Les Manuscrits des maîtres », 1919) évoquant le brusque départ de Nouveau pour Londres, en compagnie de Rimbaud, au printemps de 1874, il écrivait en effet : « Ce départ précipité à l’anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d’hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille». Nous, c’est-à-dire le groupe des Vivants dont Richepin se considérait comme le chef : Rimbaud était désormais persona non grata dans le milieu littéraire et les Vivants ne faisaient apparemment pas exception à cet égard. D’où pour Nouveau, s’il voulait conserver sa place dans ce groupe qui lui offrait son seul accès au champ littéraire, une véritable impossibilité d’avouer qu’il était parti pour Charleville afin précisément de retrouver Rimbaud »
Ici se place une erreur instructive du critique. La notice de la collection « Les manuscrits des Maîtres » ne comporte pas de lettre adressée à Berrichon. En fait Yves Reboul s’était rangé sans le vérifier à la Pléiade Nouveau, édition Pierre-Olivier Walzer qui écrivait(p.308) :
" Dans une lettre à Berrichon non datée (publiée dans la Notice présentant Les Manuscrits des maîtres - Arthur Rimbaud - Poésies, Paris, Messein, 1919), Richepin englobe Rimbaud et Nouveau dans son groupe des Vivants. "J'eus la joie, écrit-il en parlant de Rimbaud, de le connaître assez intimement. Nous le considérions, quelques camarades et moi (Forain, Ponchon, Nouveau, entre autres), comme l'adolescent de génie qu'il était. Nous fûmes seuls alors à penser ainsi." Mais un peu plus loin, Richepin nous dit, à propos de la fugue en Angleterre du nouveau "drôle de ménage" (ainsi pensent Fontaine, Porché, Goffin, Gengoux, D.-A. de Graaf) : "Ce départ précipité à l'anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d'hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille. »
Ce qui montre qu’on ne peut pas toujours se fier à la Pléiade ! Cela dit l’erreur de Reboul n’a pas d’importance pour la suite de son analyse. La phrase « Ce départ précipité à l’anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d’hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille ») se trouve dans "Germain Nouveau et Rimbaud : souvenirs et papiers inédits", Revue de France, 1er janvier 1927(p. 130).
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Reboul quand il écrit pour expliquer que Nouveau ne veut pas parler de Charleville : « Rimbaud était désormais persona non grata dans le milieu littéraire et les Vivants ne faisaient apparemment pas exception à cet égard. D’où pour Nouveau, s’il voulait conserver sa place dans ce groupe qui lui offrait son seul accès au champ littéraire, une véritable impossibilité d’avouer qu’il était parti pour Charleville afin précisément de retrouver Rimbaud »
Richepin n’a jamais considéré Nouveau comme persona non grata. Je pense que Nouveau, surtout, n’a pas voulu suggérer qu’il pouvait avoir des relations intimes avec Rimbaud au moment où ils mélangeaient leurs écritures dans une chambre à Charleville.
Reboul poursuit que pour Rimbaud « la formule du poème en prose a pu lui apparaître comme novatrice, donc potentiellement porteuse de succès : sa lettre à Andrieu du 16 avril 1874 nous a permis de mesurer à quel point il pouvait se monter opportuniste dans la recherche de la réussite. Sa réunion avec Nouveau à Charleville, en janvier 1875 – qu’on peut croire concertée entre eux – s’inscrit très probablement dans cette perspective, qui était celle de la publication d’un recueil de proses dont la nouveauté stupéfiante serait susceptible de lui apporter enfin gloire et succès. »
Mais, Reboul suggère que Rimbaud après lui avoir envoyé par l’intermédiaire de Verlaine les Illuminations en voulait à Nouveau de ne pas faire d’effort pour chercher un éditeur. En témoigne une correspondance de Delahaye à Verlaine : « la conduite de Nouve lui inspire de l’inquiétude et de la défiance ; il sait qu’il est revenu chez lui et va lui écrire pour lui demander des explications. Tu feras bien de prévenir » Reboul ajoute : On s’est déjà « demandé » si cette défiance de Rimbaud ne tenait pas à ce qu’il était « mécontent de voir que Nouveau n’a[vait] pas réussi à faire imprimer les Illuminations. Le On en question c’est moi dans cet article signalé dans la note 20
Reboul conclue : « il a dû vivre l’inaction de Nouveau comme une véritable trahison de la part de celui qui avait été, après tout, son seul véritable compagnon dans une entreprise qui était assurément littéraire, mais aussi (pour son malheur) éditoriale. Sans doute mesurait-il mal à quel point le contexte historique et les contraintes pesant alors sur le champ littéraire condamnaient d’avance l’aventure : compte tenu à la fois de sa propre marginalisation et du rapport de forces régentant alors le champ littéraire, il ne lui restait tout simplement qu’à se taire. Il n’y a là, il faut le dire nettement, pas le moindre mystère. »
Yves Reboul dans son brillant article réécrit la transmission des illuminations et conclue même sur une explication du silence de Rimbaud, ce qui donne à son étude une portée inédite .
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire