dimanche 3 avril 2011

"Une étrange lettre", par Jacques Bienvenu (deuxième partie).

© Photographie Aurélia Cervoni

© Photographie Aurélia Cervoni


                     Transcription de la lettre dans la première partie


L’histoire de la lettre de Rimbaud à Izambard du 12 juillet 1871 est liée à une longue dispute qui eut lieu entre le professeur de Rimbaud et Paterne Berrichon. Ce dernier avait commencé, dans des articles, vers les années 1910, à critiquer Izambard sur la mauvaise influence que le professeur aurait eue sur son élève. A ce moment-là, Izambard rechercha des lettres de Rimbaud et il en retrouva dans de vieilles boîtes à cigares. Il commença à en publier pour justifier des bonnes relations qu’il avait eues avec le poète de Charleville. Cependant, la dispute atteignit son point culminant lorsque Berrichon dans sa biographie de Rimbaud de 1912 accusait Izambard de s’être fâché après la lettre du Voyant du 13 mai 1871 que Rimbaud lui avait envoyée. Pis encore, Berrichon accusait le professeur d’avoir renvoyé la lettre à Madame Rimbaud et lui demandait de réprimander son fils. Izambard, indigné, somma Berrichon de publier cette lettre, mais celui-ci se déroba.

On est donc en droit de penser que Berrichon avait affabulé et ce ne serait pas la première fois. Cependant les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Il est, en fait, parfaitement crédible que Rimbaud se soit fâché avec son professeur. Si on examine le contenu de la lettre de Rimbaud du 13 mai, il est certain qu’elle est assez dure. Tout de même ! Rimbaud dit à son professeur que sa poésie est « horriblement fadasse » et qu’il finira « comme un satisfait qui n’a rien fait » ! Izambard qui avait lui aussi, il faut le savoir, des prétentions à être poète avait de quoi se vexer. Il dit dans ses souvenirs qu’il avait renvoyé à Rimbaud une parodie du Cœur supplicié en lui disant que c’était facile d’écrire des absurdités. Quoi qu’il en soit on ne connaît pas la réponse de Rimbaud. Izambard prétend que l’auteur du Cœur supplicié aurait ri de sa réponse ; on peut en douter. Tout donne à penser qu’il pourrait y avoir un fond de vérité dans l’accusation de Berrichon.


C’est ici qu’il faut envisager cette thèse et observer un certain nombre de choses curieuses dans l’attitude d’Izambard. Ainsi, publiera-t-il seulement en 1928 à l’âge de 80 ans la fameuse lettre du Voyant du 13 mai. On observe qu’Izambard ne l’a pas publiée du vivant de Berrichon, celui-ci étant mort en 1922. On peut d’ailleurs comprendre que Berrichon n’aurait pas manqué de relever toutes les aspects désagréables de la lettre à l’égard du professeur. Et c’est certainement la raison de cette longue attente. Lorsque Jean-Marie Carré, qui préparait une importante biographie de Rimbaud, parue en 1926, lui demanda de lui communiquer la lettre du Voyant, Berrichon refusa probablement pour les mêmes raisons. Izambard se décida seulement deux ans après à publier cette fameuse lettre et il ajouta, pour la première fois, qu’une autre lettre de Rimbaud du 12 juillet 1871 prouvait que Rimbaud n’était pas en mauvais termes avec lui. Cette dernière lettre il la publiera l’année suivante, trois ans avant sa mort. 

Et c’est ici qu’une question se pose. Izambard dit qu’il avait retrouvé cette lettre du 12 juillet en 1911. A cette époque, il n’en parle pas dans les divers articles qu’il écrit sur Rimbaud. Pourtant, me fait remarquer David Ducoffre, dès 1911 il est capable de donner la liste des livres qui figure dans la lettre. Il précise : «  j’ai la liste écrite »,  ce qui donne  à penser qu’il a bien cette lettre. On se demande alors pour quelle raison il ne la publia pas du vivant de Berrichon, puisque c’était une preuve indiscutable que Berrichon mentait.

La manière dont le manuscrit est découpé en bandes suggère l’idée que celui-ci pourrait-être un montage réalisé avec deux lettres. L’une datée du 12 juillet sur laquelle on ne voit presque plus rien et une autre qui aurait pu être écrite avant. Le professeur, très malade, voulant prouver à la postérité, avant de mourir, que Berrichon l’avait accusé à tort.


Cette hypothèse est-elle vérifiable ?


On peut faire un certain nombre de remarques qui vont dans ce sens.

1) Tous les éléments de la lettre qui prouveraient que celle-ci est du mois de juillet, en dehors de la date du premier fragment, comme par exemple la mention des bains de mer, ne figurent pas sur l’autographe mais ont été rajoutés par Izambard,

2) Rimbaud précise l’adresse de Deverièrre dans cette lettre alors que déjà dans celle du 13 mai il ne la donnait plus. Pourquoi éprouve t-il le besoin de la redonner ? On le comprendrait mieux pour une date antérieure. D’ailleurs, Rimbaud ferait-il toujours parvenir son courrier à Deverièrre en juillet ? Déjà en juin, à Jean Aicard, il donne l’adresse de sa mère, ce qui est surprenant. Peut-être en veut-il à Deverrière de ne pas l’avoir aidé à publier des articles dans le journal Nord-est où Deverrière était secrétaire de rédaction. En tout cas,  à partir du 15 août, c’est l’adresse de Bretagne qui est mentionnée dans son courrier.

3) L’invention, si c’en est une, du pot de colle renversé serait habile pour justifier la présence de colle dans un manuscrit recomposé par morceaux. Un encrier renversé n’aurait pas fait l’affaire. L’explication d’Izambard concernant les mutilations de la lettre est très longue et alambiquée surtout dans la première publication de 1929. Il a réduit son commentaire explicatif  dans le  Mercure de France en 1930 

4) L’examen à la loupe du fac-similé montre que l’impression de continuité graphique entre les deux morceaux de la première page n’est pas probante.

5) Si le montage concerne deux lettres, je suppose que la seconde est antérieure au 13 mai et pourrait se situer avant le départ de Rimbaud à Paris pour sa troisième fugue, ce qui justifierait alors ce soudain besoin d’argent. J’ai d’ailleurs du mal à croire que le libraire de Charleville ait avancé des livres à Rimbaud qui n’avait jamais d’argent. Le besoin de financer son voyage à Paris me paraît plus crédible qu’une ardoise chez le libraire. La lettre pourrait alors dater pour une grande partie de janvier-février 1871.

6) Quand Izambard publia sa lettre, en 1929, Marcel Coulon venait justement de révéler que les lettres de Rimbaud que Berrichon avait éditées étaient trafiquées. La crédibilité de Berrichon était sérieusement mise en doute et cela profitait au professeur de Rimbaud, complètement insoupçonnable, même de nos jours, d’avoir lui aussi falsifié une lettre.

Izambard avait été terriblement marqué par l’accusation de Berrichon. Le comble pour lui c’est que Marguerite-Yerta Méléra dans sa biographie de 1930 persistait en dépit de la lettre du 12 juillet à croire à l’accusation de Berrichon car, dira-t-elle par la suite, elle la connaissait de plusieurs sources. Le pauvre Izambard en fut obsédé jusqu’à sa mort.

Mais, n’oublions pas que l’idée d’un montage pour la lettre du 12 juillet relève d’une hypothèse que je crois cependant intéressante d’envisager. La meilleure façon d’en être sûr serait peut-être d’examiner le manuscrit. Malheureusement depuis sa vente en 1969, on ne sait pas qui le possède. Si quelqu’un sait où il se trouve, il peut nous le signaler. Le propriétaire du manuscrit n’aurait pas à s’en plaindre. Il s’agit de toutes façons d’un ou de deux manuscrits autographes de Rimbaud et si mon hypothèse était vérifiée il deviendrait en quelque sorte mythique.

On peut suivre la dispute Izambard-Berrichon dans le Mercure de France respectivement du 1er novembre 1910, p.5 ;  16 décembre 1910, p.644 ; 1er janvier 1911, p.215 et P.223 ; 16 janvier 1911, p.442 ; 1er février 1911, p.670. 16 juillet 1912, p.443 ; 1er août 1912, p.670. Les souvenirs d’Izambard ont été réunis dans : « Rimbaud tel que je l’ai connu », Mercure de France, 1946. Réédition, mais incomplète, Le Passeur, 1991.

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