samedi 4 juin 2016

Loin de tous les bruits du monde, par Alain Tourneux.




Claude Jeancolas.
Photographie Jean-Michel Cornu de Lenclos.

Claude Jeancolas nous a quittés le 10 février dernier, il se savait malade depuis l'automne 2014.

C'est à Charleville, le 18 octobre de cette même année, qu'à l'invitation du musée Rimbaud Claude avait donné sa dernière conférence sur le thème de Rimbaud l'Africain, titre de son dernier ouvrage qui paraissait au même moment (Editions Textuel 2014).

Il ne se passait pas une année sans que Claude Jeancolas vienne une ou plusieurs fois à Charleville où il comptait plusieurs amis; lors de ses visites, le musée Rimbaud, l'ancienne bibliothèque, la librairie Rimbaud et la librairie Le temps des cerises formaient son parcours habituel. Au-delà des amitiés nouées ici, pour lui originaire de Lorraine, ses passages fréquents dans les Ardennes correspondaient certainement au souhait profond qu'il avait de mieux comprendre la complexité de la personnalité d'Arthur Rimbaud. Dans cet objectif et depuis trois décennies Claude s'était lancé dans une véritable quête, il cherchait à explorer tous les détails d'une vie, à marcher sur les mêmes sentiers, à emprunter les mêmes pistes le menant jusqu'au fond des déserts et jusque sur les hauts-plateaux d'Éthiopie.

C'est ainsi que nos chemins se sont croisés, et cela dès 1989 lorsqu'il préparait son premier ouvrage  Les voyages de Rimbaud (Balland, 1991), Claude explorait alors les plus grandes collections photographiques au sein des musées et bibliothèques de l'Europe entière, c'est ainsi que ce premier ouvrage se révéla être "un coup de maître", montrant des clichés le plus souvent inédits émanant des plus grands photographes voyageurs de l'époque, certains d'entre eux ayant croisé Arthur Rimbaud.

Au travers de ces recherches Claude Jeancolas accéda très vite au cercle très fermé des spécialistes des photographies de voyage de la seconde moitié du XIXe siècle, c'est ainsi que quelques années plus tard il fut très vite convaincu de l'authenticité de la photographie montrant Rimbaud parmi un groupe de chasseurs, photographie alors proposée à la vente par la galerie Hypnos, pour Claude cette photographie ne pouvait être contestée et il la publia très vite dans L'Afrique de Rimbaud (Textuel 1999), quelques années plus tard cette même photographie rejoignait les collections du musée Rimbaud.

Dès 1991 Claude avait accepté d'être le commissaire de l'exposition « Les voyages de Rimbaud », exposition regroupant un choix de clichés effectué dans l'ouvrage évoqué plus haut, il en fit de même quelques années plus tard avec « L'Afrique de Rimbaud »  et l'exposition qui en découla. Réalisée grâce au mécénat de la société Kodak l'exposition de 1991 avait pris place parmi les manifestations du centenaire, elle avait tout d'abord été montrée dans la galerie Colbert à deux pas de la Bibliothèque Nationale puis elle avait été ensuite présentée au musée Rimbaud.

En cette même année 1991 Claude publiait le premier Dictionnaire Rimbaud (Balland 1991) et après une période consacrée à approfondir ses recherches les publications se succédèrent à un rythme intense avec L'oeuvre intégrale manuscrite (Textuel 1996), puis Les lettres manuscrites de Rimbaud (Textuel 1997) et Passion Rimbaud ouvrage d'une très riche iconographie (Textuel 1998), ce qui fut également le cas pour L'Afrique de Rimbaud ouvrage évoqué plus haut, sans oublier Rimbaud (Grandes Biographies / Flammarion 1999).

A l'occasion de la préparation de ces publications, Claude Jeancolas venait fréquemment à Charleville pour consulter la documentation mise à la disposition des chercheurs, que ce soit au musée Rimbaud ou à la Bibliothèque municipale où Gérard Martin savait toujours se montrer disponible.

En février 2000 s'est offert à nous l'occasion d'effectuer un premier voyage en Éthiopie, cela à l'invitation de l'Ambassade de France et dans le contexte de l'inauguration de la "Maison Rimbaud" de Harar, le musée Rimbaud ayant été alors sollicité pour mettre en place une exposition, de belles rencontres se firent alors et notre amitié s'en trouva renforcée.

C'est à ce moment-là que Claude Jeancolas fit la connaissance de Jean-François Deniau qui plus tard lui fit découvrir les bords de la mer Rouge si chers à l'ancien ministre et c'est ainsi que Claude prit l'habitude de se rendre à Djibouti et à Zeilah où il noua à son tour de nombreux contacts, en particulier auprès du centre culturel français.

Cette belle aventure liée à celle de l'Afrique de Rimbaud nous fut contée lors d'une conférence proposée en octobre 2004 à Charleville par Jean-François Deniau et Claude Jeancolas, cela à la veille de l'inauguration de la maison d'Arthur Rimbaud (maison des Ailleurs), cette cérémonie étant alors présidée par l'ancien ministre.
Parallèlement Claude continuait à publier et presque chaque année, au mois d'octobre, paraissaient un ou plusieurs livres, ce fut le cas en 2004 avec Vitalie Rimbaud, pour l'amour d'un fils (Flammarion 2004) puis avec Rimbaud après Rimbaud (Textuel 2004).

Puis une fois passé le cent-cinquantième anniversaire d'autres ouvrages, films et documentaires s'enchaînèrent à nouveau, Claude continuant à mener plusieurs activités de front, tant sur le plan de l'édition de magazines internationaux, ce qui représentait son activité professionnelle, que dans d'autres domaines comme l'histoire de l'art et plus particulièrement la sculpture. Mais c'est vers Arthur Rimbaud que Claude Jeancolas revenait toujours avec d'autres projets de livres ou d'expositions, il en était souvent question lors de nos conversations téléphoniques ou lors de nos rencontres à Paris ou à Charleville.

C'est ainsi que vit le jour l'exposition « Le regard bleu d'Arthur Rimbaud » qui prit toute sa place au musée en octobre 2007, le bel ouvrage l'accompagnant (FVW éditions 2007) s'appuyant lui aussi, pour large partie sur des oeuvres correspondant aux récents enrichissements du musée. Dans cette logique vint ensuite le projet de l'exposition « Rimbaudmania, l'éternité d'une icône » auquel Claude pensait depuis longtemps, les collections du musée et de la bibliothèque de Charleville-Mézières se trouvèrent là aussi très sollicitées, révélant au grand jour et en premier lieu au sein de la Bibliothèque Historique de Paris une documentation rarement montrée. Cette grande exposition fut ensuite montrée à Charleville sur trois espaces, musée Rimbaud, musée de l'Ardenne et médiathèque Voyelles.

Durant la même période, les premières étapes décisives permettant d'aller vers la réalisation du nouveau musée Rimbaud étaient franchies. De ce concept de nouveau musée Rimbaud nous en parlions souvent avec Claude, il en connaissait toutes les difficultés et à tous les stades de ce dossier il n'a pas manqué de prodiguer ses encouragements, persuadé lui aussi que nous ne pouvions pas en rester à la conception du musée telle qu'elle avait été reformulée en 1984, quatre ans après mon arrivée.

En 2011 le Centre français des Études éthiopiennes nous offrit la possibilité de nous rendre à nouveau en Éthiopie, cela à l'occasion d'un colloque Rimbaud que le Centre organisait avec l'aide de Jean- Michel Cornu à l'Université d'Haramaya, soit à quelques dizaines de kilomètres de Harar. Un an plus tôt Jean-Michel Cornu de Lenclos avait réédité Barr-Adjam, ouvrage dont l'auteur est Alfred Bardey  et qui n'avait été publié qu'en 1982 aux presses du CNRS grâce à l'implication de Joseph Tubiana; Claude avait d'emblée accepté de préfacer cette nouvelle édition qui était prête en juin 2010 pour accompagner au musée l'exposition consacrée à « Aden à l'époque d'Arthur Rimbaud », cela avec la présentation exceptionnelle de l'Album Bardey.
Ce voyage en Éthiopie fut aussi pour nous l'occasion de partager de très belles journées et de magnifiques paysages avec Marie-Anne Bardey, petite-fille de Pierre Bardey.

Le 20 octobre 2012, Claude et Marie-Anne étaient de retour à Charleville-Mézières pour répondre à l'invitation du maire Madame Claudine Ledoux qui souhaitait rendre hommage au conservateur de la médiathèque Voyelles Gérard Martin et à celui des musées de la Ville, le premier étant à la retraite depuis 2010 et le second annonçant son départ une fois le musée Rimbaud enfin rénové.
Furent ainsi réunis à cette occasion Marie-Anne Bardey, Jacques Bienvenu, André Guyaux, Claude Jeancolas et Jacqueline Teissier-Rimbaud dont Claude admirait beaucoup le sens de l'action et la ténacité. Il reconnaissait certainement chez l'arrière-petite-nièce de Rimbaud un trait de caractère de Vitalie Rimbaud à laquelle il avait consacré un ouvrage.

En juin 2013, nous fûmes une nouvelle fois conviés à un lointain colloque, cela grâce à la Région Champagne-Ardenne qui avait établi un partenariat avec la région du Sichuan, c'est ainsi qu'à Nanchong nous avons rencontré beaucoup d'étudiants chinois et entendu plusieurs dizaines de communications consacrées au jeune poète de Charleville; ce fut un moment d'une grande intensité; d'humeur enjouée et sachant manier l'humour avec une grande dextérité Claude savait toujours captiver son auditoire, d'une profonde générosité et d'une grande rigueur intellectuelle il savait aussi être à l'écoute de tous et non seulement de ses amis.

Très exigeant avec lui-même Claude savait qu'Arthur Rimbaud avait poussé cette même exigence jusqu'à son paroxysme, il est fort probable que c'est aussi pour mieux cerner les difficultés de cet itinéraire personnel que Claude a fait d'Arthur son "compagnon de route" pendant trente années.

« Parfois, trop faible, je rêve encore que la vague m'emporte et me roule comme mille grains de sable éparpillés sur la plage se confondent à la terre. Parfois oui, épuisé, j'aspire à ce grand sommeil minéral, si loin de tous les bruits du monde.»

Claude Jeancolas / Le don du père / Flammarion 1996


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