samedi 24 septembre 2011

Cinq mars ou une lettre de Rimbaud mal déchiffrée, par David Ducoffre

 Date sur le manuscrit  de la lettre de Rimbaud




Dans toutes les éditions de la correspondance de Rimbaud, une lettre du poète à Delahaye nous est présentée comme datant du « 5 mars 1875 ». Cette datation est erronée, mais procédons d’abord à quelques rappels pour bien situer les choses.
Il ne s’agit pas de n’importe quel document. Rimbaud y livre un bref récit de sa dernière entrevue avec Verlaine, à Stuttgart. Mais cette lettre était demeurée mystérieuse au sujet d’un dénommé Wagner. Celui-ci est en effet cité dans le corps de la lettre (« Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner... »). Il l’est encore à deux reprises sur un dessin coincé tant bien que mal dans la marge gauche. Ce dessin représente une maison aux détails précis qu’une corde rattache à un pendu dénudé, une bouteille de « Riessling » enfoncée dans le derrière. Le pendu est identifié par la mention « Wagner » sur son épaule et une légende a été glissée entre la maison et le corps étiré du pendu : « Wagner verdammt in Ewigkkeit » (« Wagner damné dans l’éternité ! »). Il n’est évidemment pas question d’une rue Wagner comme l’a fait croire le biographe Berrichon qui a inventé au minimum le titre de précepteur pour Rimbaud, le nom Lübner du logeur et la localisation dans la « Wagnerstrasse ». Rimbaud vise clairement une personne de ce nom qu’il a sans doute déjà évoquée dans une autre lettre à Delahaye encore antérieure au séjour de Verlaine. Pouvait-il s’agir du célèbre musicien ? Une hypothèse tirée par les cheveux voulait qu’il soit fait allusion à une semaine consacrée à la musique de Richard Wagner qui se serait déroulée du 27 février au 5 mars 1875 à Stuttgart, ce qui n’a jamais été corroboré par les archives historiques. En août 2001, un intervenant allemand a élucidé ce mystère. Ute Harbusch a découvert que, le samedi 7 mars, Rimbaud a fait paraître une annonce  dans un journal de la villle de Stuttgart, la Schwäbische Kronik où il a livré son adresse (« Hasenbergstr. 7, Stuttgart »). Il s’agissait d’apprendre l’allemand avec quelqu’un qui, en retour, aurait étudié le français dans ses échanges avec Rimbaud. Ute Harbusch a pensé à consulter l’annuaire au sujet de cette adresse, et le nom d’un pasteur à la retraite, Ernst Rudolf Wagner, lui est apparu. Dans la foulée, le chercheur allemand accompagna son article d’un dessin susceptible de donner une idée de cette maison aujourd’hui détruite. Je cite ici au moins un passage de l’article que nous nous devons de bien mettre en relief :

La maison du Dr. Wagner avait été construite en 1862. Un plan de constructions est conservé aux archives de la ville qui montre une villa de quatre étages – comme celle que Rimbaud a dessinée dans sa lettre à Delahaye.

Le document figure au milieu de l’article, à la page 306 du double numéro 17-18 de la revue Parade sauvage. La comparaison est éloquente. C’est bien une façade similaire à quatre étages avec un sommet triangulaire, des balcons et de nombreuses fenêtres que Rimbaud a représentée sur sa lettre. Loin d’être précepteur comme l’a prétendu Berrichon, Rimbaud semble avoir payé un fort loyer à une personne désagréable qui lui faisait sentir le mépris qu’il croyait devoir aux français depuis la récente guerre francoprussienne. Le prix avait dû être fixé au moment de l’arrivée de Rimbaud et celui-ci ne pouvait espérer subsister très longtemps face à un comportement aussi haineux. Bien qu’il semble avoir eu le loisir de loger deux jours et demi Verlaine, Arthur était exaspéré et il lui tardait de trouver un logement plus abordable où il eut pu enfin respirer. Dans son style particulier, il précise à Delahaye que, dans une semaine, il partira enfin et qu’il en est grand temps pour ses économies, d’autant que les échanges sont infructueux :

Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien.

Soulignons au passage cet accord au féminin « cette argent » qui semble le début d’une imitation de l’accent allemand dans une suite de paroles en français. A la Balzac, Rimbaud écrit un peu plus loin : « « j’excèpe un : Riessling, dont j’en vite un ferre en vâce des gôdeaux gui l’onh fu naîdre, à ta sandé imperbédueuse. » Ce trait d’écriture (« cette argent ») ressemble fort au très mystérieux accord « une froid » du sonnet La Maline, indice probable d’un parler flamand ou (plus énigmatiquement) belge (une fois !) qui a dû frapper Rimbaud lors de son passage dans La Maison verte en octobre 1870.
Mais revenons à la lettre de Stuttgart. Nous avons vu que le principal dessin montre la grande animosité de Rimbaud à l’égard du propriétaire. Le dernier paragraphe : « Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling,… », apparaît comme une réplique évidente à l’égard des outrecuidances « prussiennes » du mauvais hôte souabe. Suivent d’autres dessins de la terne Allemagne rehaussés par quantité de bouteilles de « Riessling » (avec deux « s »).
Il est à noter que la lettre révèle un Rimbaud qui prend plus à cœur son ressentiment pour le propriétaire que le récit de son entrevue avec Verlaine expédié en un paragraphe. La remarque a son intérêt. Rimbaud manifeste ainsi son désir de tourner la page.
Mais, quand exactement Rimbaud a-t-il écrit cette lettre ? Nous apprenons qu’il devait quitter le 15 la résidence de l’odieux Wagner pour « une chambre agréable » (traduction de l’allemand par Harbusch, mais, ne parlant pas allemand, je reconnais l’idée d’ami dans « freund ». Delahaye avait-il étudié un peu d’allemand ?) :

Le 15 j’aurai une Ein freundliches Zimmer n’importe où […]
(Après le 15, Poste restante Stuttgart)

La forme adverbiale « n’importe où » confirme qu’il s’agit bien de quitter le 15 son logement au 7, Hasenbergstrasse. En clair, Rimbaud avait payé son loyer pour un mois. La phrase « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner… » devrait donc nous aider à dater la rédaction de cette lettre autour du 8 mars. Or, la lettre a été envoyée le 6 mars d’après la marque d’un cachet sur l’enveloppe. En définitive, il est reposant pour tout le monde d’accepter que cette lettre soit datée du 5 mars 1875.
Le problème vient de ce que Rimbaud a écrit « février » et non « mars ». Toutefois, l’objection a été balayée d’un revers de la main. C’était une simple erreur de distraction. La preuve, Rimbaud n’est parti pour Stuttgart que le 13 février (journal de Vitalie), une lettre du « 5 février 75 » n’est pas concevable. Toutefois, où les rimbaldiens ont-ils vu que la lettre était datée du 5 février ? Editeur de la correspondance de Verlaine, Michael Pakenham pense pour sa part que Rimbaud l’a datée du « 3 février ». Pourtant, Rimbaud n’a précisé aucun jour, il a simplement écrit « février 75 ». Il est vrai que cette mention est précédée d’un gribouillis, mais celui-ci ne saurait en aucun cas passer pour un chiffre 5 ou un chiffre 3. Ou ce gribouillis demeure un trait d’humeur qui n’a pas à être interprété, ou il s’agit d’un remords de plume au moment de dater la missive. Le seul chiffre envisageable dans ce gribouillis serait la mention 2 des dizaines. Le chiffre n’a pas eu le temps d’être formé, il a été emporté aussitôt par une arabesque de renoncement. Et ce sont les boucles absurdes de cette arabesque qui ont été interprétées comme la forme du chiffre 3 ou du chiffre 5 par l’ensemble des rimbaldiens. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la lettre ou son fac-similé n’ont pas été examinés attentivement. Pour ceux qui veulent à tout prix apprécier la manière d’écrire le chiffre « 5 » chez Rimbaud, ils devront se contenter de sa mention clairement calligraphiée dans « février 75 ».
Je veux bien admettre que je ne comprends pas bien pourquoi Rimbaud date cette lettre de février et prétend qu’il ne lui reste qu’une semaine à demeurer chez l’odieux Wagner, s’il ne doit partir que le 15 mars. Mais, au moins, pour ce qui est de l’établissement du texte, l’idée d’une bévue « 5 février 75 » pour « 5 mars 75 » est désormais clairement infirmée. Rimbaud a-t-il repris une lettre quasi vierge qui ne portait encore qu’une mention de mois « février 75 » sans la corriger ? A-t-il composé sa lettre en deux temps, le premier paragraphe sur Verlaine pouvant dater de février ? Plus probablement, Rimbaud est-il adepte des évaluations approximatives : une semaine pour deux semaines ? On peut chercher les explications les plus saugrenues : monsieur Wagner allait-il être absent lors de la dernière semaine de location ? Il est bien sûr toujours loisible de penser qu’il y a eu une simple erreur d’inattention de la part de Rimbaud. Mais, tout de même, avec insistance, il précise à deux reprises qu’il part le 15 et il écrit nettement qu’il ne lui reste qu’une semaine de Wagner, et tout cela ne l’a pas empêché de dater sa lettre de février ! Voilà qui ne manque pas de toupet.
Enfin, il serait plaisant de déterminer le moment exact du passage de Verlaine. Celui-ci est demeuré deux jours et demi. Le début de la lettre, après la mention « février 75 », parle d’une aventure de « l’autre jour ». Or, Rimbaud était lui-même arrivé à Stuttgart après le 13 février. Verlaine était-il arrivé dix jours ou quinze jours après ? Dans tous les cas, ce fut rapide et cela montre combien il n’avait rien eu de plus pressé que d’aller rejoindre Rimbaud à sa sortie de prison, ce qui renvoie circulairement à la magie de cette lettre qui nous révèle un Rimbaud déjà bien informé de tous les mouvements ou intentions de déplacements de Verlaine : de son retour à Paris à son départ « de suite » pour Londres, citation de Banville à l’appui « là-bas dans l’île ». Ceci dit, désormais, le présent pour Rimbaud, c’était l’apprentissage de la langue allemande dont il avait commencé l’étude en Angleterre en 1874 (précision que nous devons à Jacques Bienvenu), c’était le vécu avec l’allemand haineux ordinaire, c’était la question du loyer. Il n’était plus dès lors question de faire date ! Pas tout à fait, un certain dossier remis dans les mains de quelqu’un qui en eut soin…

dimanche 18 septembre 2011

La date de la lettre de Gênes, par Jacques Bienvenu



   La date de la lettre que Rimbaud écrit de Gênes le 17 novembre 1878 correspond au jour de la mort de son père. Cette coïncidence a souvent été observée. Elle est d’autant plus curieuse qu’elle se situe très exactement entre deux apparitions fantomatiques du père de Rimbaud dans la vie du poète. Ce sont des riens troublants. Ainsi, le 14 mai 1877, Rimbaud se déclare déserteur du 47ème régiment de l'armée française. Or le 47ème régiment est celui de son père quand il déserta le foyer familial. A son arrivée à Aden en 1880,  il déclarait à son patron  Bardey  qu’il était né à Dôle comme son père. Bardey apprit, bien après, que le poète était né à Charleville. Or, la lettre de Gênes marque un tournant dans la vie de Rimbaud. C’est le moment où son existence prend une orientation définitive vers les pays chauds. Après toute une série de pérégrinations, Rimbaud va s’établir pour longtemps à Aden et à Harrar. Tout se passe comme si l’évocation de « l’embêtement blanc » marquait son départ vers des régions où la neige n’existe pas, le froid de l’hiver lui devenant insupportable. Naturellement, la date de la lettre de Gênes et la date de la mort du père semblent une pure coïncidence. Néanmoins, il existe une hypothèse qu’il ne faut pas éliminer. Madame Rimbaud, sans doute immédiatement informée de la mort du capitaine, pouvait très bien avertir son fils par télégramme le même jour et l’envoyer poste restante à Gênes. D’ailleurs Rimbaud précise qu’il reçoit le jour du 17 novembre plusieurs lettres. Dans ces courriers, le télégramme annonçant le décès pouvait s’y trouver. D’ailleurs, il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce qu’une mère, même si elle s’appelait Vitalie Rimbaud, informât son fils de la mort de son père. Dès lors, cette coïncidence de date serait du plus grand intérêt, car Rimbaud n’y faisant pas allusion dans sa lettre, c’était peut-être un silence volontaire. Une façon de tuer doublement le père. Observons, en outre, que  dans la correspondance de Rimbaud qui succède à la lettre de Gênes, on ne trouve aucune allusion à la mort du capitaine. Il parle d’une procuration par la suite, mais ne dit pas qu’elle concerne son père. Les biographes le supposent simplement. L'hypothèse d'un télégramme de Madame Rimbaud à son fils reste tout de même peu probable, mais il faut bien tout envisager dans cette étrange histoire.

    Autre curiosité, dans cette histoire, l'obsession de l’armée et du service militaire, présente déjà dans  la lettre de 1875 avec le poème « Rêve » qui se passe dans une chambrée. Autre apparition, même si elle est beaucoup plus discrète, de la chambrée dans la lettre de Gênes et qu’une mauvaise lecture du mot « couverture » avait empêché de voir (voir l’article sur l’édition de la lettre de Gênes). Lettre symbolique et aussi date symbolique à laquelle je tiens, pour la beauté et l’étrangeté de la chose. Signalons toutefois que l’incontournable Lefrère veut nous priver de cette coïncidence. Ainsi, dans sa biographie  nous apprenons que le capitaine n’était pas mort le 17, mais la veille le 16. Il confirme dans l’édition de sa correspondance ce détail. C’est vrai que c’est un détail, un détail anodin qui peut sembler insignifiant. Mais n’est-il pas révélateur lui aussi ? Puisque nous sommes dans l’infiniment petit de la biographie rimbaldienne, examinons cela à la loupe. M. Lefrère s’inspire en réalité d’une étude faite par un certain Charles-Henry Lubienski-Bodenham qui, après le Colonel Godchot, s’est le plus penché sur la biographie du  père de Rimbaud. Examinons les raisons de cet érudit qui l’amènent à changer la date de la mort de l’honorable capitaine. Je le cite :
«  Lorsque Madame Rimbaud, la femme du « veuf » parut devant Me Striffling, le 27 novembre, pour l’établissement d’un inventaire des biens du mari, le jour de son décès est noté comme étant le 16 novembre. Cela semble être une correction portée à la date du 17 qui figure dans l’acte de décès signé par l’adjoint du maire (N°1046 pour l’année 1878). Même si le capitaine est mort le samedi, le 16 novembre, la vitesse avec laquelle tout a été mené pour son enterrement le 18 ne laisse pas de surprendre. Annonce au journal avec mention de faire-part, messe à la cathédrale, et enterrement, tout est mis en place en 48H. »
       Pour un peu, et en dépit des actes officiels, M Charles-Henry Lubienski-Bodenham  le ferait mourir trois jours avant. En fait, une simple lecture des registres paroissiaux de l’époque montre qu’un enterrement le lendemain d’un décès n’a rien d’extraordinaire. Il n’y avait pas à cette époque de Thanatopracteurs et les morts étaient ensevelis le plus  rapidement possible pour des raisons d’hygiène. Rien ne justifie  une  « correction » sur l’inventaire, c’est évidemment une erreur de transcription. Voici d’ailleurs les actes de l’état civil et du registre paroissial qui ne laissent aucun doute.
Source: "Album Passion Rimbaud" de Claude Jeancolas
Source : Musée Rimbaud
Source : "Album Passion Rimbaud"  de Claude Jeancolas
        Néanmoins, M. H. Lubienski-Bodenham a fait connaître des documents intéressants sur la mort du capitaine Rimbaud. Ainsi publie-t-il un avis de décès dans un journal de Dijon qui annonce,  le 18 novembre, que les familles Rimbaud et Cuif prient les personnes non informés du décès d’assister à l’enterrement religieux du capitaine Rimbaud, chevalier de la légion d’honneur.

        M. Jeancolas écrit à ce propos : « Les annonces furent publiées le lundi matin et le nom Cuif est accolé à celui de Rimbaud, elle seule [ Vitalie Rimbaud ] pouvait avoir pris cette initiative comme elle l’avait fait vingt-quatre ans plus tôt dans l’annonce de la légion d’honneur du capitaine. » C’est l’art d’interpréter correctement les documents. Ce n’est pas donné à tous les biographes.

     Je remercie Steve Murphy de m’avoir communiqué le bulletin Rimbaud Vivant N° 18/19 de 1980, dans lequel se trouve l’article : « Le Capitaine Rimbaud à Dijon (1864-1878) » par H. Lubienski-Bodenham

mardi 13 septembre 2011

L'origine possible du titre "Paris se repeuple", par Jacques Bienvenu

      C'était une brochure d'une cinquantaine de pages. On la trouvait dans les kiosques, chez les marchands de journaux et dans les librairies. Elle s'intitulait : "Itinéraire des ruines de Paris : Notices historiques sur les monuments incendiés", chez les libraires, Paris,1871. Publiée l'année  de la Commune, après le 15 juillet, elle décrit comme son nom l'indique les monuments de Paris qui avaient été incendiés. Les communards y sont traités de scélérats et de bandits dépassant  les pires barbares que l'humanité ait jamais connus. 

       Rimbaud a écrit un poème "Paris se repeuple" qui dépeint à sa façon la capitale  de la France après la Commune. Il se trouve que cette expression " Paris se repeuple" figure à la première page de cet opuscule. Rimbaud a-t-il trouvé là  le titre de son poème ?


samedi 10 septembre 2011

Quand Vanier possédait des inédits de Rimbaud (un spécimen annoté du Reliquaire d’une grande valeur manuscrite), par David Ducoffre



Première partie

A l’occasion du centenaire de la naissance d’Arthur Rimbaud, le libraire parisien Jean Loize écrivit une lettre à Bouillane de Lacoste. Le célèbre graphologue rimbaldien imposait à cette époque des éditions de référence des œuvres du poète et il était parvenu à dater de manière décisive les copies des poèmes en prose des Illuminations. En revanche, faute de manuscrits connus, il pensait que Verlaine avait recomposé de mémoire les poèmes « première manière » de son ami (ceux des Poètes maudits et de l’article Pauvre Lélian, puis Les Premières Communions et L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple). La lettre de Jean Loize aurait pu l’amener à réviser un tel jugement et entraîner de nouvelles découvertes.

A M. Henri de Bouillane de Lacoste.
Paris, 16 octobre 1954

Monsieur,

Je vais prêter à la prochaine exposition RIMBAUD de la Bibliothèque Nationale un exemplaire du Reliquaire de 1891 qui paraît être le plus curieux que l’on puisse rencontrer… Ce volume a été bien accueilli rue de Richelieu, mais sa description dans le catalogue risque d’être incomplète. Les problèmes qu’il pose ne sont en effet pas résolus. Et c’est pourquoi je viens faire appel à votre science…
De nombreuses corrections et additions à la plume me semblent être de Delahaye. Est-ce lui qui aurait préparé pour Vanier l’édition qui ne parut qu’en 1895 ? alors préfacée par Verlaine
Mon volume serait la seule trace d’une édition (entre 91 et 95) puisque les pages portent des indications (et des empreintes) de typographes. C’est un imprimeur d’Annonay qui composa le texte ainsi retouché.
Il y a quelques petites différences avec l’édition connue de Vanier (imprimée à Evreux – et non Annonay) en 1895.
D’autres déductions sont à faire. Pourquoi avait-on composé ici la litigieuse préface de Darzens ? Des vers qui passent pour avoir été rétablis de mémoire par Paul Verlaine (dans l’Orgie parisienne) l’ont-ils été par Delahaye ?
Le temps me manque pour entrer dans le détail. Mais c’est assez, sans doute, pour éveiller, Monsieur, votre intérêt ?
On m’a dit que vous veniez souvent à Paris. Je garde donc espoir que vous pourrez tirer au clair ce petit mystère « rimbaldien »…
Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments distingués, et cordiaux.

Jean Loize

Le destinataire Bouillane de Lacoste mourut avant d’avoir eu le temps de s’intéresser au document. Il s’agit d’un exemplaire du Reliquaire que des typographes annotèrent en tant que maquette préparatoire à une reprise de la publication par un nouvel éditeur, Léon Vanier succédant à Léon Genonceaux. Ce « spécimen Jean Loize » retourna à l’obscurité après l’année 1954, mais le baron belge Ludo van Bogaert, qui en devint l’acquéreur et qui décéda en 1989, en fit don à la Bibliothèque Royale de Bruxelles, en l’accompagnant de cette lettre de Jean Loize à Bouillane de Lacoste que nous venons de citer. Seul Steve Murphy a consulté le spécimen Jean Loize pour son édition critique des Poésies parue en 1999, mais il s’est surtout intéressé aux annotations qui transformaient le texte imprimé de Paris se repeuple en une version inédite L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple. Plusieurs choses lui ont échappé, en particulier la mention abrégée et pâlie au crayon « cop Vne » en marge du texte retouché en Cœur volé du Cœur du pitre. Un fac-similé du remaniement du texte de Paris se repeuple aurait encore apporté d’autres éléments de réponse intéressants. Les annotations détaillées du spécimen Jean Loize montrent que Vanier possédait la fin de transcription d’une version sans titre de Comédie de la soif, mais surtout une copie fidèle jusqu’à la ponctuation des manuscrits de poèmes en vers de 1870 remis à Izambard (sinon ces manuscrits mêmes ?), des manuscrits enfin de L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple, de Poison perdu et d’une version en deux strophes du Cœur volé.
Jean Loize a pu croire naïvement à son époque à un Delahaye capable d’annoter en expert une édition des œuvres de Rimbaud. Il se demandait également si ce volume annoté n’était pas l’indice qu’il existait quelque part une édition sortie des presses d’Annonay qui fût antérieure à l’édition des Poésies complètes. Nullement devin, Jean Loize se réfèrait à l’inscription au crayon en bas de la table des matières de son livre : « Roger impr à Annonay ». Sur la page de titre, le nom et l’adresse de Genonceaux avaient été élégamment biffés au crayon au profit de la mention « Léon Vanier, éditeur » ajoutée dans la marge. Certes, le volume du Reliquaire de Léon Genonceaux de 1891 et le volume de Poésies complètes de Léon Vanier de 1895 sont deux ouvrages distincts. Ils n’opèrent pas la même sélection de poèmes et nous passons d’une préface de Darzens à une autre de Verlaine. Toutefois, conservée à la Bibliothèque Nationale de France, une reliure (qui peut être intégralement consultée sur le site Gallica) révèle les deux premiers jeux d’épreuves du livre Poésies complètes d’Arthur Rimbaud. L’imprimeur d’Evreux Charles Hérissey a daté les pages à l’aide d’un tampon. Des épreuves des poèmes et de la table des matières ont été tirées le 19 et le 20 juillet 1895. Une autre table des matières a été tirée le 27 juillet. Le premier jeu d’épreuves contient en outre, datées du 17 juillet, des pages de titres qui mentionnent la préface de Darzens et plusieurs pages avec le texte de la préface elle-même. Le second jeu d’épreuves reprend les tirages des 19 et 20 juillet, mais pas les tirages du 17 juillet. En effet, entre le 20 juillet et le 27 août, Vanier a finalement renoncé à publier la préface de Darzens. De nouvelles pages de titre ont été mises au point le 27 août et le 16 septembre. Dès le 27 août, il n’est plus question que d’une préface de Verlaine sur la page de titre. Cette nouvelle préface, promise encore à un fort remaniement au vu des annotations manuscrites, a été tirée le 29 août 1895. Malgré le scandale et les menaces de censure, Léon Vanier a songé à publier la préface de Darzens jusqu’au mois d’août 1895. Avait-il reçu l’autorisation de Darzens lui-même ? Il nous est impossible de répondre. Parallèlement, en 1892, Vanier avait publié la préface originale de Verlaine pour Les Illuminations de 1886, mais l’aval de Verlaine lui était acquis.
L’exemplaire annoté du Reliquaire conservé à Bruxelles a en réalité appartenu à l’éditeur Vanier qui s’en est servi pour préparer son propre projet. En ce qui concerne la préface de Darzens, les indications de typographes sur le « spécimen Jean Loize » coïncident avec les changements de page et certains retours à la ligne délicats du texte d’épreuve du 17 juillet 1895. Plus largement, les remaniements manuscrits du volume bruxellois sont passés dans l’édition de 1895 pour l’essentiel. Sur le volume annoté du Reliquaire, Vanier a supprimé au crayon rouge tous les poèmes en vers des Illuminations de 1886 en indiquant la pagination correspondante dans son édition personnelle du recueil en 1892 (par exemple, « page 24 » pour Mouvement, etc.). Il a supprimé également les vers qui provenaient d’Une saison en enfer. Mais il l’a fait en deux temps. Faim et « Le loup criait… » avaient d’abord échappé à son attention. Héritier du manuscrit inédit de Fêtes de la faim (le texte figure parmi les publications inédites de 1895), Vanier est revenu sur son oubli et a biffé le texte Faim au crayon bleu, bien qu’il l’eût déjà confié à un certain ouvrier nommé « Hamelin ». Il a biffé au crayon bleu également les trois faux de la revue Le Décadent, précisant au passage les noms des faussaires et la publication du faux Le Limaçon dans un volume dont il était lui-même l’éditeur (« publié dureste / Dans lepays dumufle / (Vanier édr) » [sic]). Dans la table des matières, deux croix à l’encre noire nous apprennent qu’il a eu aussi des doutes à l’endroit des Corbeaux et de Poison perdu. Or, la revue Le Décadent avait publié, dans le voisinage de plusieurs faux, une reprise du texte des Corbeaux tel qu’il était paru dans La Renaissance littéraire et artistique de 1872. Vanier est connu pour avoir suivi de près les publications du Décadent et l’histoire des faux.
Dans une lettre de décembre 1891 à Pierquin (ardennais proche un temps d’Arthur, puis plus tard de sa sœur Isabelle), Vanier avait déclaré que Poison perdu devait être d’Ernest Raynaud. Et non seulement ce titre est accompagné d’une même croix suspicieuse que Les Corbeaux sur la table des matières, mais il a été biffé au crayon bleu avec sa pagination. Cependant, Vanier s’est ravisé. La table des matières contient deux modifications de titres au crayon gris : Le Cœur du pitre devient Le Cœur volé et un article « le » a été ajouté au titre Poison perdu. Dans le corps de l’ouvrage, la transcription de Poison perdu n’a pas été biffée, mais remaniée par des variantes apportées à l’encre noire, sans adjonction de l’article « le » toutefois. La transcription du Cœur du pitre n’a été remaniée que pour les deux strophes publiées par Verlaine dans son article Pauvre Lélian en 1886, puis 1888. Mais, dans la marge, Vanier a précisé sa source en abrégé : « cop Vne ». Les remaniements de Poison perdu proviennent forcément d’un manuscrit. Or, la version du Reliquaire (qui allait être remaniée !) n’était autre que la version de Vittorio Pica dans La Cravache parisienne. Vittorio Pica avait précisé qu’il s’agissait d’une transcription de mémoire. Les conclusions sont dès lors sans appel. La version si célèbre de Pica n’est pas fiable et Breton a eu le tort de soutenir que jamais Rimbaud n’aurait pu passer du texte de Pica au texte publié par Vanier, puisque entre les deux publications, seul le texte de Vanier est authentique. En 1895, Vanier ne connaissait pas la version publiée par Mirbeau dans Le Gaulois en 1882. Pourtant, il biffe les leçons propres à la version établie par Pica, notamment pour les vers 8, 9 et 10 et il établit une série de variantes qui se rapprochent du texte de Mirbeau comme des trois manuscrits d’époque qui nous sont parvenus de Poison perdu. L’opposition est systématique des trois manuscrits et des versions établies à partir de manuscrits par Mirbeau et Vanier avec la version isolée si célèbre de Pica. Comme celui-ci l’avait avoué, le texte avait été reconstitué de mémoire et tout converge pour dire qu’il s’est fourvoyé dans la transcription des vers 8 à 10. Le choix du verbe « Brille » est erroné. La leçon authentique est « Luit » au vers 10. La leçon du vers 9 : « Seul au coin d’un rideau piquée » n’est pas fiable, en comparaison du modèle récurrent des autres versions : « Au bord d’un rideau bleu piquée ». Ceci donne une saveur appréciable aux remaniements du Reliquaire de Bruxelles. Cette fois, les corrections n’imposaient pas que des variantes. Involontairement, des leçons erronées furent répudiées à partir probablement d’une copie confiée par Verlaine. Répétons-le. Les trois manuscrits connus du poème ressemblent tous à quelques détails près aux versions publiées par Mirbeau dans Le Gaulois en 1882 et par Vanier en 1895. Notons qu’un volume des Poésies complètes de 1895 de la bibliothèqe Pierre Dauze a été vendu avec un manuscrit non identifié de Poison perdu en 1914. Portait-il un titre avec article, Le Poison perdu ? S’agissait-il d’une copie Verlaine ? La piste de ce manuscrit serait importante à ressaisir. Mais, il pourrait ne pas s’agir du manuscrit utilisé par Vanier, car nous croyons pouvoir déterminer les manuscrits utilisés par Mirbeau, puis Verlaine et Vanier.
Nous pensons qu’il convient de ne pas accorder une réelle importance à cette adjonction maladroite au titre Poison perdu d’un article « le » sur la table des matières du spécimen Jean Loize. Vanier a publié le titre du poème sans article par la suite (épreuves et publication des Poésies complètes). Une fois ce problème de détail écarté, l’établissement du texte et de la ponctuation (noter le point-virgule à la fin du vers 2) coïncident avec le manuscrit de Poison perdu de la vente Jean Hugues en 1998, lequel manuscrit faisait partie du dossier Darzens du Reliquaire, ce qui renforce le soupçon troublant d’une collaboration inconnue entre Vanier et Darzens dans la période 1892-1895. Lors de cette vente, l’expert Thierry Bodin a établi que le document était de la main de Ponchon. Or, à la fin de ses 39 ans (début 1884), Verlaine semble avoir recopié la même version Ponchon dans une lettre, ne prenant des libertés que pour la ponctuation. Un squelette de transmission Ponchon – Verlaine – Vanier semble devoir s’imposer. La seule corruption du texte de Vanier en 1895 vient d’une erreur de distraction. Au vers 5, il a oublié de biffer le « Et » de la version erronée de Pica pour y substituer la mention « Rien » qui figure sur les trois manuscrits connus. Il ne reviendra jamais sur cette erreur, ce qui laisse supposer qu’il n’a pas pu conserver un accès au manuscrit. Pour des raisons inconnues, ce manuscrit semble être passé des mains de Verlaine à celles de Darzens, Vanier s’étant peut-être limité à une consultation du document (sinon d’une copie). Quant à la version de Pica dans La Cravache parisienne, il s’agit dès lors nécessairement d’un souvenir bien déformé du manuscrit Ponchon, une authentique recomposition de mémoire.
A côté des transcriptions de Ponchon et Verlaine, un troisième manuscrit d’une main non identifiée nous est parvenu. Le vers 7 : « Ils n’ont laissé de trace aucune », cas à part des variations de ponctuation omises ici, est commun à la version publiée par Mirbeau. Le document a été publié par le journal Le Figaro en 1923. Nous pensons qu’il s’agit du manuscrit exploité directement par Mirbeau dans la revue Le Gaulois en 1882. Dans tous les cas, la raréfaction des variantes pour ce poème mineur (discrédit donc de la version Pica) est un nouveau facteur non négligeable pour plaider comme probable l’attribution à Rimbaud.

A suivre…

dimanche 28 août 2011

L'édition de la lettre de Gênes, par Jacques Bienvenu.

Photo J. Bienvenu, août 2011

      Ayant fait cet été un circuit autour des lacs de l’Italie du nord, je suis allé de l’agréable lac de Côme à l’agréable lac de Lugano, puis j’ai passé le col du Saint-Gothard. Tous ceux qui s’intéressent à Rimbaud reconnaissent là le trajet que le poète a  effectué  au mois de novembre 1878, mais dans le sens contraire. C’était bien sûr l’occasion de relire la fameuse lettre de Gênes du 17 novembre 1878. Depuis les années 1980, cette lettre a suscité un intérêt grandissant. Mrs Borer et Jeancolas notamment y ont porté beaucoup d’attention. Tout récemment, M. Raymond Perrin a publié un livre entier sur cette missive. Dernière lettre connue de Rimbaud écrite en Europe, elle présente un intérêt sur le plan littéraire voire poétique selon certains, mais ce n’est pas l’objet de cet article. J’aimerais m’occuper simplement ici de l’édition de cette lettre.
       C’est la première lettre de Rimbaud qui a été éditée. Elle le fut par Jean Bourguignon et Charles Houin (désormais JBCH) dans la Revue d’Ardenne et d’Argonne de septembre-octobre 1897. Grâce à Gallica, nous pouvons la lire. La seconde édition de cette lettre fut, elle aussi, publiée en 1897 par Berrichon dans sa première biographie de Rimbaud et une troisième eut lieu dans la correspondance calamiteuse que le beau-frère du poète  publia en 1899. On ne sait pas aujourd’hui ce qu’est devenu le manuscrit détenu initialement par Isabelle Rimbaud qui passa par la suite dans la collection Matarasso. En 1967, l’Album Rimbaud donnait un fac-similé de la première page de la lettre qui en comportait quatre. Dans l’édition de la Pléiade d’Antoine Adam de 1972,  il était écrit que la publication de la lettre provenait de la reproduction photographique du Musée Rimbaud. En 1989, dans son édition des Illuminations, Jean-Luc Steinmetz confirme cette reproduction complète au Musée Rimbaud, ainsi que M. Alain Borer en 1991 dans son édition de l’Œuvre-vie.

       Cependant, en 1996, dans un article cosigné par Jean-Jacques Lefrère et Steve Murphy qui s’intitulait  : « Vers une édition moins fautive de la correspondance de Rimbaud (1875-1891) », il  était écrit : « Contrairement à ce qu’avance l’édition d’Antoine Adam (suivi par l’édition d’ Alain Borer), le Musée Rimbaud ne possède qu’un fac-similé de la page 1, et nullement une reproduction intégrale » (Parade sauvage N°13).

       En 1997, M. Jeancolas ne publia que le fac-similé de la première page dans son édition des manuscrits des lettres d’Europe. Toutefois en 1999, l’édition Pochothèque de Pierre Brunel présentait une petite singularité. Il est absolument certain que Pierre Brunel a eu accès au fac-similé complet, compte tenu de ses annotations. Néanmoins, M. Brunel se contente d’écrire dans son appareil critique : « Fac-similé du début (jusqu’à « des ouvriers ») d’après un document photographique conservé au Musée-bibliothèque de Charleville ». Pourquoi M. Brunel ne signale-t-il pas l’existence d’un fac-similé complet puisque visiblement il l’a lu ? À moins qu’il n’ait  eu la possibilité de consulter le manuscrit ?

       En 2004, dans la collection « Bouquins », Louis Forestier reproduisait la lettre selon la transcription de l’édition d’Antoine Adam. M. Forestier mentionne seulement que la lettre à été publiée dans l’édition de 1899 de Berrichon. Il est le seul éditeur à ne pas signaler l’existence d’un fac-similé du manuscrit, pas même celui de  la première page pourtant bien connue à cette date. En 2007, dans son édition de la correspondance de Rimbaud, Jean-Jacques Lefrère confirme son article de 1996 en écrivant : «  Seul le fac-similé de la première page (jusqu’à  l’affluence des ouvriers) est connu ». Il est suivi sur ce point par la récente édition de la Pléiade de M. Guyaux en  2009. Enfin, dans le livre consacré à la lettre que M. Perrin a publié en septembre 2009, il est écrit : « Ce qui est certain, c’est que le Musée Rimbaud ne possède aujourd’hui qu’une reproduction photographique du premier feuillet, reproduction d’abord présente dans l’Album Rimbaud de Matarasso et Petitfils en 1967. ». De plus, M. Perrin remercie, en tête de son livre, M. Alain Tourneux conservateur du Musée Rimbaud de lui avoir communiqué en 1991 cette reproduction.

       Compte tenu de toutes ces contradictions et partant du principe qu’il était curieux qu’une seule photographie de la première page ait été  confiée au Musée Rimbaud, je contactai M. Alain Tourneux, pour avoir des éclaircissements à ce sujet. Je lui ai bien précisé que je pensais que la totalité du fac-similé  du manuscrit devait se trouver au Musée. M. Tourneux, qui a toujours été une providence pour les chercheurs, me répondit rapidement qu’il avait retrouvé à sa place et sans difficulté les photographies des quatre pages !! Le document qu’on lui a souvent demandé est celui, distinct, qui représente seulement la première page de la lettre. Mais ce qui compte à présent, c'est que nous disposons, grâce à M.Tourneux, d’une copie complète du manuscrit, ce qui permet de faire quelques commentaires concernant cette lettre. 


Première et seconde page de la lettre de Gênes. Photographie  Musée Rimbaud, droits réservés.

        La photographie du fac-similé de la seconde page de la lettre  est publiée ici pour la première fois.


Mrs Borer et Jeancolas ont publié à diverses reprises la première page seulement. Aucune transcription de la lettre n’est totalement exempte d’erreurs. On savait déjà que celles de JBCH et Berrichon étaient fautives. Ainsi dans le fac- similé connu,  il était écrit :
[…] le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison, et que je ne pouvais passer en voiture.
Chez JBCH on trouve : 
[…] le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison, et que je ne pouvais passer en traîneau
Puis chez Berrichon :
[…] le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison, et que je ne pouvais par conséquent, faire en voiture
        La  publication de la lettre par M. Lefrère est de loin la plus commentée parmi toutes les éditions de la correspondance qui reproduisent la lettre de Gênes. Elle mérite quelques remarques. J’observe d’abord que M. Lefrère n’indique pas la leçon qu’il a suivie pour la partie de la lettre dont il ne possédait pas le fac-similé. Après avoir dit dans sa biographie de 2001 que Isabelle Rimbaud avait laissé Jean Bourguignon la copier intégralement, il se ravise et écrit dans l’édition de la correspondance : « Isabelle Rimbaud avait communiqué une copie de la lettre aux auteurs ». Sans l’affirmer, Michel Drouin avait émis l’hypothèse d’une copie d’Isabelle Rimbaud pour la lettre de Gênes dès 1991. M. Lefrère est, sauf erreur, le premier éditeur de la  correspondance de Rimbaud à écrire Hospental au lieu de Hospital en précisant en note qu’il s’agit du village d’Hospenthal. J’ignore pour quelle raison M. Lefrère a cru bon de faire cette correction.  La leçon du manuscrit est cependant Hospital (voir le fac-similé ci-dessus). Il s’agit bien d’ailleurs du même village puisque Hospital est l’ancien nom de Hospenthal comme on peut le voir par exemple dans la description que Chateaubriand a donnée du passage du Saint-Gothard [1].

Hospital, dernier village en montant au St Gothard. Photographie Université de Lausanne, DR.


Cette question du nom du village nous vaut une interprétation originale de M. Perrin qui écrit : « Il est étonnant qu’il se trompe sur un lieu comme Hospenthal et il n’est pas indifférent qu’il baptise le village du nom de Hospital trahissant sa hantise de se retrouver dans un lieu redouté, l’hôpital, d’où il risquerait une fois de plus d’être renvoyé à la case départ ».
 Il m’est possible  à présent  de répondre à une intéressante  question de M. Lefrère. A un moment, Rimbaud parle de l’embêtement blanc du paysage de neige qu’il traverse. M. Lefrère écrit en note au mot embêtement : « Rimbaud a-t-il voulu éviter un mot plus fort ou l’a-t-il réellement employé ? On ne le saura que si l’autographe de la lettre devient un jour accessible ».Voyons ! Rimbaud aurait-il écrit à sa mère « emmerdement », par exemple ? Je vais peut-être décevoir M. Lefrère mais la leçon du manuscrit est bien embêtement.
Parmi toutes les éditions depuis 1972, il est clair que ceux qui semblent avoir  eu accès à la photographie complète du manuscrit en ont donné une assez bonne transcription. Ainsi, l’édition de la lettre par Antoine Adam n’est pas mauvaise. Néanmoins, tous les éditeurs depuis cette date (comprise) se sont trompés sur un mot important à mon sens. Ils ont écrit « couvertures » au lieu de « couvertes » qui est la bonne leçon et ceci mérite un petit développement. Rimbaud a écrit :
« Le soir on est une trentaine, qu’on distribue, après la soupe, sur des paillasses dures et sous des couvertes insuffisantes. »
Il se trouve que le mot « couvertes» à l’époque de Rimbaud désigne les couvertures que l’on donnait à l’armée. Ce terme militaire est particulièrement bien choisi par Rimbaud qui veut donner pour le soir à l’hospice une impression de chambrée. C’est un procédé purement rimbaldien, le mot original, parfois même trivial, qui sonne juste. Chose curieuse, la leçon exacte « couvertes » a été donnée dans les deux premières éditions de la lettre. D’abord par JBCH en 1897 [2], puis par Berrichon la même année dans sa première biographie de Rimbaud. Berrichon remplacera couvertes par couvertures dans son édition des lettres en 1899 [3]. M. Lefrère a retranscrit dans son dernier livre « Correspondance posthume », les deux premières lettres de JBCH et Berrichon, sans respecter la leçon « couvertes » qu’il remplace par « couvertures ».

Certes, beaucoup d’autres remarques seraient à faire, mais dans le cadre de ce blog il convient d’être bref et j’ai déjà été un peu long…L’intégralité des photographies de la lettre fera l’objet d’une publication. Je remercie vivement M. Tourneux de m’avoir permis de donner une partie de la reproduction du fac-similé de la lettre sur mon blog.


[1] Je n’ai pas eu le temps de faire des recherches suffisantes pour savoir si en 1878 le village portait toujours le nom d’Hospital. Jusqu’en 1836 c’est le cas. Cette question mériterait d’être précisée. Quoi qu’il en soit, Rimbaud n’a pas inventé ou mal écrit le nom du village.
[2] M. Guyaux qui suit l’édition de JBCH pour les trois pages dont il ne connaît pas de fac-similé écrit cependant « couvertures ».
[3]  Dans l’article Lefrère-Murphy de PS 13 cité on trouve aux variantes de cette lettre : « sous des couvert [ur]es insuffisantes » et on précise :  « Berrichon a rayé [ ur ]. Pour une fois que Berrichon donne une leçon juste on l’accuse d’avoir « rayé » des lettres dans un mot ! Les auteurs oublient aussi pour cette variante la leçon exacte de JBCH.

lundi 15 août 2011

Deux " Illuminations" composées avant avril 1873 ! Par David Ducoffre




Une saison en enfer et Romances sans paroles sont deux foyers utiles pour essayer de cerner des éléments de datation ferme de poèmes en prose des Illuminations.
A la lecture des Romances sans paroles, il est inévitable de songer à la biographie de l’auteur. Birds in the night et Child wife critiquent l’épouse de Verlaine, cependant que la série de Paysages belges évoque nécessairement la compagnie de Rimbaud dans ces moments de fugue entre le 7 juillet et le 7 septembre 1872. A qui d’autre qu’à Rimbaud peuvent s’adresser les poèmes d’amour des cycles belges et anglais du recueil ? Que l’aimée du poème soit présentée comme une femme ou bien comme une prénommée Kate, ce n’est là qu’un simple travestissement, à moins de supposer que Verlaine écrive un poème d’amour sans que ses sentiments personnels ne soient impliqués. Nous attendons tout de même avec impatience les révélations biographiques sur la compagne féminine qui pourrait être à l’origine des vers de Bruxelles. Simples fresques : « Oh ! que nos amours sont-ils là nichés ? » La métaphore du nid annonce même que les birds in the night n’incluent pas Mathilde, pourtant destinataire de la célèbre élégie, mais les poètes enfuis Rimbaud et Verlaine. Yves Reboul a été le premier à franchir le pas d’une lecture biographique complète du recueil, en adoptant le cas littéraire classique du ménage à trois, ce qui justifie que certains poèmes s’intéressent à Mathilde, tandis que d’autres évoquent la figure de Rimbaud. Les lecteurs qui ne voudront pas comprendre que Bruxelles. Simples fresques II, Green, Spleen ou A poor young shepherd, parlent du couple des deux poètes accepteront au moins que Charleroi, Walcourt, Malines, etc., ou Streets traitent de leurs expériences communes. L’analyse sera à peine plus délicate pour les Ariettes oubliées. Celles-ci expriment l’échec amoureux de Verlaine avec sa femme et la passion naissante pour Rimbaud, y compris sous la forme d’une fascination pour le « dix-huitième siècle populaire » dans la sixième ariette.
Cette première section du recueil est datée de mai-juin 1872. Verlaine évacue les premiers épisodes compliqués du ménage à trois, tout ce qui s’était déroulé de la mi-septembre 1871 au début du mois de mars 1872. Pas de récit littéraire d’un premier échec donc ! Les neuf ariettes évoquent le moment du retour de Rimbaud à Paris, ce qui signifie aussi le renforcement des liens entre les deux poètes. Les « espérances », qui ne peuvent alors renvoyer qu’au mariage avec Mathilde, sont déclarées « noyées » et le « refrain badin » de l’amour pour Mathilde s’en va par la fenêtre pour « Mourir un peu vers le petit jardin. » Les titres de Paysages belges semblent présenter un parcours direct des deux poètes vers l’Angleterre avec une plus longue station bruxelloise (province frontalière du Hainaut, capitale belge, pays flamand). Ce dispositif a induit en erreur les biographes qui s’imaginent tous que Rimbaud et Verlaine sont passés initialement par Walcourt et Charleroi pour se rendre à Bruxelles. Nous avons publié sur le blog un article de mise au point à ce sujet. Pour rappel, l’un des Registres des étrangers descendus dans les hôtels nous apprend que Rimbaud et Verlaine ont logé à l’Hôtel de Dunkerque à partir du 8 août et qu’ils arrivaient de Charleroi. Leur trace bruxelloise s’était perdue depuis le 22 juillet, date du retour de Mathilde en France et de sa séparation définitive avec Verlaine, lequel était finalement descendu du train juste au moment du passage à la frontière. Ainsi, entre le 22 juillet et le 08 août, nos deux poètes ont voyagé du côté de Charleroi (et Walcourt), et, encore une fois, le recueil de Verlaine efface les traces d’atermoiements. En résumé, les poèmes Walcourt et Charleroi datent de la période comprise entre le 22 juillet et le 08 août, mais le recueil donne l’impression d’une ligne droite idéale qui ne correspond pas à la réalité compliquée de la fugue. Avec son titre anglais, l’élégie Birds in the night revient pourtant sur la dernière entrevue des époux Verlaine à Bruxelles, épisode qui devrait se situer entre les Ariettes oubliées et les Paysages belges, mais, si Verlaine y revient, c’est pour signifier à sa femme que désormais une mer les sépare. Il reproche à Mathilde de ne pas avoir adhéré à la paix du ménage à trois et à la poétique de départ du Bateau ivre. Notons que Verlaine croyait ainsi présenter les choses sous un jour nettement favorable pour lui. S’accordant un dernier poème aigre à l’égard de Mathilde, Child wife, le cycle anglais Aquarelles traite alors de la vie de Rimbaud et Verlaine en Angleterre. Mais, il demeure une difficulté : le poème Beams. Dans son article sur l’enjeu de ce poème, Yves Reboul pense que l’allégorie féminine du poème n’est autre que Rimbaud. Mais, cette assimilation n’a pas emporté l’adhésion et un deuxième article a essayé de parer à l’objection du « nous » collectif qui se forme autour de la divinité. En effet, pourquoi ce « nous » viendrait-il s’associer à la célébration de Rimbaud par Verlaine ?
Certes, nous partageons l’idée qu’il est nécessaire d’en finir avec les réticences au sujet d’une approche biographique complète du recueil, mais nous ne croyons pas du tout à la religion rimbaldienne scabreuse qu’envisage Y. Reboul en se fondant sur la lecture du sonnet inversé potache Le Bon disciple qui a été saisi par la justice belge en juillet 1873. Expliquer la poétique de Rimbaud par un chemin de croix de l’homosexualité n’a jamais rien donné, d’autant que ce thème est très peu présent dans son œuvre, et nous ne voyons pas pourquoi ramener aux proportions d’un être humain l’allégorie du poème final des Romances sans paroles. Ce que veut exprimer Verlaine dans Beams, c’est que, sur le trajet d’un retour en France le 4 avril 1873, il imagine la fin d’un exil nécessaire en Angleterre et une « embellie » de la situation. Aussi, un « nous » d’une communauté idéale de poètes, – minimalement Rimbaud et Verlaine, – manifeste son adhésion à l’idéal poétique du « voyant » qui est ici présenté sous une forme solaire allégorique. L’hommage à Rimbaud que suppose le recueil Romances sans paroles, d’autant que Verlaine voulait le lui dédicacer, invite ainsi à penser que Beams s’inspire des allégories Aube, A une Raison ou Being Beauteous. Toutefois, les poèmes en prose des Illuminations passent pour avoir été composés après Une saison en enfer. Ce serait même un progrès des études rimbaldiennes. C’est l’antériorité des Illuminations qui aurait été démentie par la démonstration graphologique de Bouillane de Lacoste qui révéla que les manuscrits connus étaient des copies faites en compagnie de Germain Nouveau entre la toute fin de l’année 1873 et le mois de juin 1874. Interdiction donc d’envisager une telle influence sur le recueil de Verlaine.
Pourtant, les titres anglais de la section Aquarelles du recueil de Verlaine, des monosyllabes sans article pour la plupart : Green, Spleen, Streets, Beams, font nettement songer à la poignée de titres anglais en tête de poèmes en prose de Rimbaud : Being Beauteous, Fairy, Bottom. Le titre Being Beauteous est une citation du poète américain Longfellow qui était alors en vogue et qui avait inspiré à Baudelaire une réécriture et une traduction. Emile Blémont consacra plusieurs articles à ce poète vers novembre 1872 dans La Renaissance littéraire et artistique. Or, l’épigraphe énigmatique de Rimbaud : « Il pleut doucement sur la ville », pour la troisième des Ariettes oubliées a remplacé une épigraphe en anglais tirée de Longfellow : « It rains, and the wind is never weary ». Rappelons que Beams est un poème solaire et que Being Beauteous suppose un décor de « neige ». Rimbaud se serait-il intéressé à ce poète affectionné par Baudelaire, un an après Verlaine et Blémont ? Aurait-il repris l’inititiative de titres anglais pour des poèmes en français un an seulement après Verlaine ? Voilà maintenant que Beams invite à penser que Verlaine a pu donner l’idée à Rimbaud d’allégories féminines qui occuperaient l’espace de tout un poème. Même chanson : Rimbaud aurait attendu à tout le moins quelques mois, le temps de boucler son livre Une saison en enfer, avant de s’y adonner à son tour. Ces retards cumulés sont étranges, à moins que la datation des poèmes en prose des Illuminations ne soit pas du tout ce qu’on a cru jusqu’ici. Nous ne viderons pas ce sujet cette fois-ci, mais nous allons émettre une critique décisive. Pour tenter de prouver que Les Illuminations ont été écrites après Une saison en enfer, il faut commencer par rencontrer au moins un premier intertexte qui n’aurait pas été publié avant le mois de septembre 1873. Aucun résultat de cet ordre n’est parvenu à notre connaissance. En revanche, pour commencer à établir la thèse inverse, l’idéal serait de trouver une allusion à un poème en prose de Rimbaud dans une œuvre antérieure à l’écriture d’Une saison en enfer. Or, cette preuve, nous l’avons toujours eue sous les yeux, il s’agit effectivement du poème Beams de Verlaine qui clôt le recueil Romances sans paroles. Daté du « 4 avril 1873 », Beams répond de justesse au critère d’antériorité demandé. Mais notre preuve ne consiste pas simplement à constater la double présence d’un titre anglais et d’une allégorie féminine qui fait le sujet du poème. Ce simple constat ne permet pas de supposer que Verlaine s’inspire de l’exemple de Rimbaud. Ce qu’il faut observer, c’est que Beams réécrit des passages précis des poèmes en prose A une Raison et Being Beauteous.
Aura-t-on la mauvaise foi de penser que Verlaine réécrit une version initiale en vers qui nous serait inconnue du poème A une Raison ? Le deuxième verset est clairement transposé : « Un pas de toi, c’est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche. » Le « nous » collectif réagit de la même manière à l’autorité d’un « pas » dans l’allégorie du poème Beams : « Si bien que nous suivions son pas plus calme encor / Que le déroulement des vagues. – Ô délice ! » L’idée est prolongée au vers 12 : « Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement. » Le second verset d’A une Raison fait surtout l’objet d’une réécriture en trois propositions dans le premier quatrain de Beams : « Un pas de toi » devient « Elle voulut aller sur les flots de la mer, » en anticipant l’idée de son « pas » porté sur les vagues au second quatrain ; « c’est la levée des nouveaux hommes » est parallèle à « Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie[ ;] » « et leur en-marche » est transposé au vers 4 : « Et nous voilà marchant par le chemin amer[,] » avec une reprise lexicale évidente (« en-marche » / « marchant »).
Le troisème verset d’A une Raison est également repris. Celui-ci se fonde sur un changement de préfixe autour du radical du verbe « tourner » : « Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, – le nouvel amour ! » Le poème de Verlaine s’inspire de ce double mouvement dans le dernier quatrain (italiques nôtres) :

Elle se retourna, doucement inquiète
De ne nous croire pas pleinement rassurés ;
Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,
Elle reprit sa route et portait haut la tête.

Verlaine a transposé l’idéalisation d’A une Raison dans un contexte de traversée en mer. L’idée de « fléaux » à cribler correspond ici au « vent bénin soufflant une embellie » et le « chemin amer » remplace le contexte de « levée » pour le combat du poème de Rimbaud. Mon premier article rimbaldien portait sur A une Raison, texte très peu cité par les critiques et très négligé par les anthologies. Nous nous réjouissons de constater l’intérêt que Verlaine lui portait. Le caractère épuré d’A une Raison ne permet guère de plaider pour une imitation du poème de Verlaine. C’est bien Verlaine qui transpose le manifeste rimbaldien dans une situation quelque peu plus concrète. Rimbaud avait déjà pu lire des compositions très proches de sa disposition typographique, puisque la fille Judith de Théophile Gautier a publié des poèmes en prose dans La Renaissance littéraire et artistique. Rien d’étonnant à ce que Rimbaud ait pu lire le premier dans la revue (L’Ïle de Chiloé, 1er juin), quelques autres sous forme manuscrite (Oubli et Suicide le 13 juillet, Châtiment le 3 août, Le Port le 28 septembre). Le retour à la ligne artificiel et maladroit des versets courts de Judith Walter aurait été complètement repensé par Rimbaud en termes de pertinence et d’efficacité[1]. Plusieurs passages d’A une Raison évoquent aussi la poésie en vers. Le second verset peut se diviser en quatre vers de quatre syllabes, ce qui passera difficilement pour une coïncidence :

Un pas de toi, (4) c’est la levée (4) des nouveaux hommes (4) et leur en-marche (4).

Le troisième et le cinquième versets supposent des défis à la reconnaissance de l’alexandrin. Le troisième verset souligne la racine « tour » des verbes, la terminaison « -our » du mot « amour » qui ponctue les deux phrases, et il évoque le procédé de la césure à l’italienne exploitée aux vers 12, 19 et 37 de Mémoire (« sau-tent », « ombe-lles », « sau-les »). Pour sa part, le verset final se détache comme un alexandrin possible à une exception près, le « e » de terminaison féminine du participe ne compte pas pour la mesure selon un principe qui apparaît déjà pour « Entourée » au vers 3 de Larme. Comme pour le troisième verset, une lecture en alexandrins révèle une assonance interne en [u] (digraphe « ou » si vous préférez) et, sans parler du [t] (tout, tour), il permet d’exhiber une autre terminaison en « our(s) » révélant ce couple de mots banal dont Hugo savait rehausser la poésie à la rime selon Banville en son traité : « [tour] », « amour », « toujours » (italiques nôtres).

Ta tête se détour(6)ne : le nouvel amour ! (6) Ta tête se retour(6)ne, – le nouvel amour ! (6)

Arrivée de toujours, (6) qui t’en iras partout. (6)

Ces effets très appuyés donnent plutôt l’impression que le poète composait encore peu auparavant des poèmes en alexandrins. Nous voulons dire que Rimbaud semblait prendre de l’assurance dans la poésie en prose à partir de mécanismes de versification. En tout cas, le poème Beams permet de mettre un terme à la légende de poèmes en prose composés essentiellement après Une saison en enfer. Le « nouvel amour » s’épanouit dans cette vision d’une Muse suprême dont la tête rayonne à proximité du soleil. La blondeur et le désir d’aller sur la mer dépassent bien la simple identification à Rimbaud proposée par Y. Reboul. Ce « pas » qui entraîne les « nouveaux hommes » après soi amène à un quatrain de solidarité finale chez Verlaine. L’allégorie inquiète manifeste au « nous » sa préférence, ce qui crée une joie qui, en retour, rassure la divinité. A une Raison joue également sur cette réciprocité de l’amour entre chant des enfants et mouvements de l’allégorie : coup sur le tambour et attention portée par la tête.
Mais Verlaine s’inspire encore d’un autre poème en prose, rien moins que Being Beauteous, précisément le texte dont le titre est une citation de Longfellow. Le poème de Rimbaud évoque une allégorie dans un cadre hivernal qui doit encore affronter l’agression du monde, mais elle devient paradoxalement plus forte en ingérant les attaques des « sifflements mortels » et des « rauques musiques », et, en se redressant, le « corps adoré » offre sa protection au « nous » collectif qui s’est tourné vers elle : « Oh ! nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux. » Le mot « os » invite même à songer à une résurrection. Visiblement, le poème sans titre qui suit Being Beauteous célèbre à nouveau le don de soi sexué dans un martyr partagé avec une même allégorie (« Ô la face cendrée,… »), mais le commentaire nous entraînerait trop loin. Ce qui frappe, c’est, d’une part, que cet autre intertexte rimbaldien de Beams reprend l’image du « nouvel amour » au centre d’A une Raison (troisième verset) dans son expression finale « nouveau corps amoureux », d’autre part, que la victoire de Being Beauteous sur la neige, la mort et l’agression semble avoir été transposée dans Romances sans paroles, puisque la pluie de la troisième ariette cèderait à l’embellie du poème Beams. Bien sûr, pourquoi rapprocher cette ariette du dernier poème du recueil de Verlaine ? Tout simplement, parce qu’une épigraphe de Longfellow avec mention verbale « rains » a précédé l’épigraphe de Rimbaud pour cette troisième ariette et qu’il est bien connu que le titre Being Beauteous est tiré du poème Footsteps of Angels du recueil Voices of the Night du même poète américain. L’allégorie de Beams n’adopte pas les mêmes images sanglantes et torturées, mais la relation au « nous » est reconduite, ainsi que cette idée de la hauteur, du redressement vers le ciel : « Le soleil luisait haut… », « et portait haut la tête ». Nous ignorons maintenant à quel moment notre lecteur pourra renoncer à parler de coïncidences pour la série de liens qui fait le corps de la présente étude. Abondera-t-il dans notre sens ? Verlaine se serait inspiré de deux manifestes poétiques de Rimbaud pour donner un sens d’amitié forte à ses Romances sans paroles et cela révèlerait, par la même occasion, que les poèmes en prose des Illuminations furent pour l’essentiel écrits plus probablement avant Une saison en enfer qu’après. Voilà en tout cas de quoi relancer complètement la réflexion à ce sujet.


[1] Est-elle visée par le célèbre extrait d’une lettre inconnue de Verlaine supposé de mars 1872 : « On t’en veut et férocement ! Des Judiths ! Des Charlottes ! […] » ? Qui d’autre qu’Arthur Rimbaud et Judith Walter (nom d’artiste) pratiquerait le paragraphe court dans les poèmes en prose vers 1872 ? Rappelons que l’article perfide de Lepelletier qui évoquait Verlaine en compagnie d’une « Mlle Rimbault » présentait encore la parodie qu’en faisait Catulle Mendès, l’époux de Judith, en s’affichant au bras d’Albert Mérat.