mardi 25 mai 2021

Les saisons de Rimbaud

 

 Communication de Jacques Bienvenu sur Philippe Burty


Les actes du colloque « Les saisons de Rimbaud » qui s’est déroulé les 16 et 17 mars 2017 à la Maison de la recherche à Paris sont enfin publiés et peuvent être commandés à partir du 9 juin (et non le 26 mai comme annoncé) en écrivant à : administration1@éditions- hermann.fr. Prix : 29,50 euros. Pages 338.

Nous avions rendu compte de ce colloque sur notre blog et on pourra y lire aussi l’avant propos de Michel Murat.

À ce jour les éditions Hermann qui publient les actes ne mentionnent pas les communications et nous donnons ici la table des matières pour information. Annonce du livre sur le site des éditions Hermann.

Table des matières 

Abréviations ..............................................................................................................

Avant-propos. Du nouveau sur Rimbaud ? ............................................

par Michel Murat 

I. Périodisation et terminologie. Mes saisons de Rimbaud.13 

par Hermann H. Wetzel 

II. Rimbaud et le GradUs ad parnassUm....................................................27 

par Romain Jalabert 

III. Rimbaud lexicomane..................................................................................47 

par Andrea Schellino 

IV. Philippe Burty, témoin de Rimbaud................................................61 

par Jacques Bienvenu 

V. Simplicité de Rimbaud (à propos des vers de 1872)...............71 

par Henri Scepi 

VI. Fantaisie et satire : autour du Coeur Supplicié  .........................91 

par Yves Reboul 

VII. Sur les contributions de Rimbaud à l’Album zutique....117 

par David Ducoffre 

VIII. Le corps du gamin.................................................................................157 

par Jean-Baptiste Baronian 

IX. Quelques hypothèses sur la « magie » de Rimbaud............167 

par Annick Ettlin-Lauper 

X. Rimbaud « mage ou ange » .................................................................... 187 

par Jean-Luc Steinmetz 

XI. L’écriture du mythe chez Rimbaud.............................................197 

par Giovanni Berjola 


XII.
Une variante de « Nuit de l’enfer »
.......................................... 209 

par Aurélia Cervoni 

XIII. Une « prose de diamant » : formes et valeurs
de la prose dans U
ne saison en enfer .............................................. 221 

par Jean-Nicolas Illouz 

XIV. La « boue rouge et noire », ou Rimbaud chiffonnier ... 237 

par Antoine Compagnon 

XV. « Mon sort dépend de ce livre » :
vie et art dans U
ne Saison en enfer…………………………………………..251

 par Yoshikazu Nakaji 

XVI. Rimbaud « moderniste »....................................................................267 

par Dominique Combe 

XVII. Mythe ou allégorie dans Une Saison en enfer...................279 

par Eric Marty 

XVIII. La réception de Rimbaud
dans le moment textualiste
...............................................................287 

par Laurent Zimmermann 

XIX. Les Illuminations en hauteurs……………………………………………….301

 par Adrien Cavallaro 

XX. Rimbaud dans la base de données Data.bnf.........................323 

par Didier Alexandre 

dimanche 16 mai 2021

Jules Soury témoin de Rimbaud

 

C’est par une lettre célèbre de Léon Valade à Émile Blémont que nous avons un témoignage de la présentation de Rimbaud le 30 septembre 1871 aux poètes parisiens. Dans cette lettre il écrivait : 

« Vous avez perdu de ne pas assister au dernier dîner des affreux Bonshommes... Là fut exhibé, sous les auspices de Verlaine son inventeur, et de moi, son Jean-Baptiste sur la rive gauche, un effrayant poète de moins de 18 ans, qui a nom Arthur Rimbaud. Grandes mains, grands pieds, figure absolument enfantine et qui pourrait convenir à un enfant de treize ans, yeux bleus profonds, caractère plus sauvage que timide, tel est ce môme dont l’imagination pleine de puissances et de corruptions inouïes, a fasciné ou terrifié tous nos amis. « Quel beau sujet pour un prédicateur », s’est écrié Soury. D’Hervilly a dit : « Jésus au milieu des docteurs. » – C’est le diable ! m’a déclaré Maître ; ce qui m’a conduit à cette formule nouvelle et meilleure : le Diable au milieu des docteurs ! »


Cette lettre nous informe incidemment de la présence de deux hommes à la présentation de Rimbaud : Edmond Maître et un certain Soury.


Nous avons déjà publié un article sur Edmond Maître. La biographie de Jean-Jacques Lefrère ne donne qu’une indication sur Soury : « Jules Soury : attaché à la Bibliothèque Nationale collaborateur de La Revue des Deux Mondes ». Aucun ouvrage sur Rimbaud ou Verlaine ne donne d’autres précisions.


Il nous paraît utile de les compléter .


Jules Soury est né le 28 mai 1842 à Paris. 


Licencié ès lettres en 1863, il devint  élève de l’École des Chartes de 1863 à 1867 en même temps que Camille Pelletan qui lui fit connaître Verlaine et Valade. Rappelons que Camille Pelletan et Valade figurent sur le Coin de table de Fantin Latour. Depuis 1865 il était archiviste paléographe avec une thèse consacrée aux études hébraÏques et éxégétiques au Moyen Age chez les chrétiens d’Occident en 1867. Il fut l’élève d’Ernest Renan qui lui permit d’être rédacteur à La Revue des Deux Mondes et au Temps. Ses amitiés le poussaient à militer pour la Commune de Paris, mais ses parents l’éloignèrent de Paris. Au moment où il connut Rimbaud il était revenu à la Bibliothèque Nationale. Il publiait des ouvrages d’érudition et des articles dans Le Temps, La Revue des Deux Mondes et La Revue scientifique.


On ignore si Rimbaud est entré en relation avec lui. Il aurait pu lire un long article publié le premier janvier 1872 dans La Revue des deux mondes : « LA BIBLE D'APRÈS LES NOUVELLES DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES »


Comme Soury est mort en 1915 bien après la publications des œuvres de Rimbaud on aurait pu l’interroger mais nous n’avons aucune information à ce sujet.



Pour compléter la biographie de Jules Soury voici un article d’Anatole France écrit en 1891 : 

« Un appartement bourgeois dans une maison neuve, près du Luxembourg. Des rideaux de laine, des meubles de la forme la plus ordinaire. Rien qui choque ou charme le regard. Partout l’ordre, la simplicité, la parfaite décence. C’est là que, au milieu de livres reliés sans art, mêlés sur leurs rayons à des préparations anatomiques, vit et pense un des esprits les plus étendus et les plus audacieux de ce temps, une âme entre toutes artiste et savante. Et l’homme qui passe sa vie entre ces murs vulgaires y contemple chaque jour les plus magnifiques spectacles de la nature, les images des arts et des cultes, les métamorphoses des formes organiques depuis les protistes jusqu’aux primates et les méandres du cerveau de l’homme. Studieux et solitaire, M. Jules Soury ne sort guère de chez lui que pour se rendre à la vieille Sorbonne, où, depuis dix ans, il enseigne, dans une petite salle, sous les toits, les nouvelles doctrines de psychologie physiologique. C’est Paul Bert qui, étant ministre, le nomma maître de conférences près l’École pratique des hautes études. Paul Bert, grand physiologiste, avait toute compétence, assurément, pour fonder une chaire de cette nature et désigner le titulaire. Toutefois, c’était une nouveauté, et plusieurs, dans la maison aussi bien qu’au dehors, en prirent ombrage. Pareille mésaventure advint, dans le Collège de France, à Gassendi, quand ce grand homme laissa deviner qu’il inclinait vers le système de Copernic. Alors un nommé Morin voulut le faire taire. M. Soury éprouva qu’il y a toujours des Morins. Mais, soutenu par l’opiniâtre Paul Bert, il trouva, dans la presse, en J.-J. Weiss, un brillant défenseur. L’ami de Gambetta écrivit dans la Revue bleue une satire sur cet esprit philistin auquel il attribuait les criailleries soulevées par la nomination de M. Jules Soury ; il vanta justement “« ce lettré exquis, nourri de la substance la plus solide »” et le vengea de l’injustice des gens à diplôme, “« savants, comme le barbier de Gil Blas, en toutes sortes de choses inutiles »”. Et M. Jules Soury, dans sa petite salle haute de la Sorbonne, un scalpel à la main, un cerveau sur la table, tranquille, enseigna à une élite d’élèves le jeu compliqué des appareils de l’innervation cérébrale et développa la théorie des localisations.

C’est là, dans cette salle, qu’il faut le voir et l’entendre. Un peintre ferait un beau portrait s’il saisissait le caractère puissant de ce crâne dépouillé et poli, non par l’âge (M. Soury est jeune encore), mais par le travail de la pensée, de ces petits yeux perçants, de ces joues lourdes que la parole anime, de ce geste simple et paisible, de cette forme épaissie par une vie claustrale et qui révèle une vigueur de corps peu commune, détournée au profit du travail sédentaire et des spéculations intellectuelles.

Je voudrais que le peintre mît toute la lumière sur ces mains un peu courtes, mais belles, qui après s’être plongées dans la prodigieuse substance blanche ou grise, s’ouvrent, pour la démonstration, comme afin de laisser échapper les vérités dont elles sont pleines. Ce serait vraiment une belle composition, et tout, jusqu’aux débris de cervelle et de cervelet répandus sur la table, prendrait un sens intellectuel, revêtirait cette noblesse que la science imprime à la nature.

En dix ans de professorat M. Jules Soury a pu faire la synthèse des travaux qui, depuis 1870, c’est-à-dire depuis les découvertes de Fritsch et de Hitzig, ont paru en Europe sur la théorie des localisations cérébrales. Il a publié la matière de ses leçons en un volume qui vient de paraître.

Et je ne saurais dire l’attrait de cet ouvrage. Les esprits habitués aux hautes spéculations de l’intelligence y trouveront un intérêt romanesque et dramatique plus fort que celui de toutes les fictions des poètes. L’autre jour un de mes amis rencontra sous une voûte de la vieille Sorbonne condamnée l’auteur de ce livre ingénieux.

— Eh bien, lui dit celui-ci, voilà dix ans qu’ici, dans cette petite salle Victor Leclerc, où j’ai passé tant d’heures à causer avec le bon et savant doyen, lorsqu’il était de ce monde, je fais l’histoire des doctrines de psychologie physiologique contemporaines. La paix publique n’en a pas été troublée. J’ai écrit un gros livre de science pure sur les matières de mon enseignement, et, ce qui vaut mieux, j’ai inauguré en France, dans l’enseignement supérieur, l’étude pratique de la psychologie physiologique.

Ayant ainsi parlé, l’excellent professeur reprit sa route coutumière et son rêve habituel.

On sait que M. Jules Soury est archiviste paléographe et docteur ès lettres, bref, un homme de la carrière. On sait moins, peut-être, qu’il n’a commencé ses humanités qu’à dix-huit ans. Il avait appris auparavant un état manuel, celui de constructeur d’instruments de précision en verre. Il fit quatre ans d’apprentissage et travailla un an de son état. Pareille discipline fut également imposée au grand philosophe d’Amsterdam. Voici, en effet, ce qu’on lit dans la Vie de Spinoza, par Jean Colérus :

La Loi et les anciens docteurs juifs marquent expressément qu’il ne suffit pas d’être savant, mais qu’on doit, en outre, s’exercer dans quelque art mécanique ou profession, pour s’en pouvoir aider à tout événement et y gagner de quoi subsister… Spinoza n’ignorait point ces maximes… Comme elles sont fort sages et raisonnables, il en fit son profit et apprit un art mécanique, avant d’embrasser une vie tranquille et retirée, comme il y était résolu. Il apprit donc à faire des verres pour des lunettes d’approche et pour d’autres usages, et il y réussit si parfaitement qu’on s’adressait de tous côtés à lui pour en acheter ; ce qui lui fournit suffisamment de quoi vivre et s’entretenir. On en trouva dans son cabinet, après sa mort, encore un bon nombre qu’il avait polis ; et ils furent vendus assez cher, comme on le peut justifier par le registre du crieur public, qui assista, à son inventaire et à la vente de ses meubles.

Comme Spinoza, le jeune Soury construisait des instruments d’optique. Travaillant chez un constructeur fort apprécié des chimistes et des physiciens, il trouva chez ce maître, honnête homme et intelligent, une bibliothèque assez bonne qu’il dévora avidement. Il apprit seul un peu de latin et fit quelques thèmes et versions avec un vieux maître d’humanités. Durant les longues heures du soir qu’il passait à la bibliothèque Sainte-Geneviève, il lut tout Buffon, Voltaire et Diderot. Il était fort triste en songeant qu’il n’aurait jamais ni le loisir ni les moyens d’étudier, et même il tomba dans une mélancolie profonde. Ses parents, qui étaient très pauvres et qui avaient déjà dépensé beaucoup d’argent pour lui faire apprendre un métier, consentirent (M. Jules Soury, je le sais, leur en a gardé une pieuse reconnaissance) à faire de nouveaux et plus grands sacrifices. Entré au lycée à dix-huit ans, il acheva en trois ans toutes ses classes, et, sur le conseil de M. Michel Bréal, qu’il avait eu un moment pour maître, il entra à l’École des chartes dont il sortit, après quatre ans d’études, avec le diplôme d’archiviste paléographe. Pendant qu’attaché à la Bibliothèque nationale il travaillait au catalogue des manuscrits français, il donnait aux journaux et aux revues des articles où se révélaient, dans un style fin et fort, une philosophie déjà étendue et pleine. Le Temps eut une assez large part de cette collaboration substantielle, et les anciens lecteurs du journal n’ont pas oublié d’excellentes études de M. Soury sur Gassendi, sur Germanicus, sur le pessimisme, etc. M. Soury est admirable pour la variété des connaissances et la profondeur des vues. Ses articles, dont quelques-uns ont été réunis en volume, font les délices des délicats. Il n’y a pas de lecture plus exquise que celle, par exemple, des Portraits de femmes et des Portraits du dix-huitième siècle. Mais on peut dire que M. Soury ne ménageait pas toujours assez les esprits simples. Il avait des ironies philosophiques qui exaspéraient les bonnes âmes. Celles-ci ne lui pardonnaient pas de dire que “« les héros ont, en général, très peu d’idées »”, ce qui est pourtant vrai, et que “« Gassendi avait trop d’esprit pour faire un martyr »”, bien qu’une semblable maxime puisse être couverte par l’autorité de Montaigne. Il n’entrait point du tout dans les préjugés vulgaires. Il se fit, dit-on, une mauvaise affaire à la Revue des Deux Mondes pour avoir traité d’amusante historiette, de moinerie propre à chasser les vapeurs, un petit livre du dix-huitième siècle, que les rigoristes traitent d’ordinaire avec plus de sévérité. À La République française, il fâcha de braves gens par une phrase juste, mais un peu leste sur Jeanne d’Arc, qui est devenue, depuis dix ans, l’objet d’une sorte de culte national. Ce qu’il y a de singulier, c’est que cet esprit merveilleusement pénétrant estime, admire chez les grands esprits d’autrefois, chez Gassendi en particulier, l’art de couler les idées en douceur et de ne scandaliser personne, et qu’il a tout au contraire une manière âpre et parfois agressive de présenter ses idées : il est tout ensemble dédaigneux et violent. Sa thèse française de doctorat sur les théories naturalistes du monde et de la vie, savant et bel ouvrage, était semée de pièces explosibles, de machines infernales disposées pour éclater au nez des spiritualistes. Or, il se trouva que le président de thèse était le regretté M. Caro, philosophe spiritualiste. Il fut bien forcé de reconnaître ses propres doctrines dans “« ces imaginations puériles qui, disait le candidat, ont abaissé tant d’hommes, d’ailleurs fort instruits, au niveau mental des sauvages »”, mais il était homme d’esprit, surtout en Sorbonne ; il se vengea en faisant une belle apologie de Socrate et en louant M. Jules Soury du charme invincible de son style.

Cette humeur vient, chez notre philosophe, d’une sensibilité très vive, d’une extrême irritabilité. Il est irascible, comme les poètes qu’il égale ou surpasse par l’imagination et le sentiment.

On ne lui reprochera pas du moins de se croire seul en possession de la vérité. Pour lui, la science la plus haute n’est toujours qu’une ignorance relative. Il a au plus haut degré le sens du relatif, et s’il n’est pas proprement sceptique, c’est que le scepticisme est une métaphysique et qu’il estime peu la métaphysique, encore qu’il reconnaisse avec tristesse que “« l’homme est par excellence un animal métaphysicien »”.

Les philosophies l’intéressent comme des monuments psychiques propres à éclairer le savant sur les divers états qu’a traversés l’esprit humain. Précieuses pour la connaissance de l’homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui n’est pas l’homme.

Les systèmes sont comme ces minces fils de platine qu’on met dans les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties égales. Ces fils sont utiles à l’observation exacte des astres, mais ils sont de l’homme et non du ciel. M. Soury trouve bon qu’il y ait des fils de platine dans les lunettes. Il veut seulement qu’on n’oublie pas que c’est l’opticien qui les a mis :

Toutes les doctrines philosophiques, dit-il, ont été nécessaires, partant légitimes, à leur heure. Elles ont été vraies aussi longtemps qu’elles ont reflété les divers états de l’esprit humain, qui se contemplait en elles. Puis les hypothèses vieillies ont fait place à de plus jeunes. Nos théories auront le sort de celles qui les ont précédées ; elles nous occupent, nous passionnent : nos descendants souriront avec compassion de notre simplicité. (Bréviaire de l’histoire du matérialisme.)

Lui-même, il procède du vieil atomisme de Démocrite, d’Épicure, de Lucrèce et de Gassendi ; il soutient et développe la doctrine de l’évolution si largement développée par la science moderne. Il rattache le transformisme à la plus vaste des hypothèses cosmiques, celle de la transformation et de la conservation des forces physiques, et il jouit ainsi du plus magnifique poème dont puisse s’enchanter la raison de l’homme.

Mais il ne s’abuse point sur la durée de cette sublime conception. Il sait qu’elle subira comme toutes choses les outrages du temps.

Il s’en console, et, dans sa soumission à la nature, il va jusqu’à s’en réjouir :

De solutions définitives, dit-il, nous n’en apporterons point, d’abord parce qu’il n’en existe peut-être pas, mais surtout parce que le charme secret, l’attrait profond des questions transcendantes est tout entier dans la poursuite des vérités inconnues qui fuient et se dérobent.

Et comment l’homme prétendrait-il saisir la vérité des choses ?

En dehors des rêves qu’il fait tout éveillé, et qu’il appelle ses pensées, pour les distinguer des rêves de ses nuits, en dehors de ses états de conscience, l’homme ne peut rien savoir du monde lui-même, du monde tel qu’il est, non tel qu’il lui paraît être.

Et M. Jules Soury dit ailleurs, avec une précision de langage et de pensée due à ses longues études du cerveau et des centres nerveux :

Quel rapport y a-t-il entre ces vibrations de l’air et de l’éther, qui à chaque instant assaillent nos organes, et les sensations de lumière, de couleur, de chaleur, de son, etc., qu’elles provoquent ou réveillent dans notre conscience ? Un mouvement n’est ni bleu ni rouge, il n’est ni froid ni chaud, il n’est pas plus sonore que sapide. C’est au sein des ganglions de la substance nerveuse que, par une évolution inconnue, ces innombrables ébranlements de l’étendue se transforment pour nous en un univers où la lumière ruisselle des profondeurs azurées et baigne éternellement les mondes de ses vagues infinies ; où, sur la terre comme aux cieux, tout se colore, tout s’anime de bruits charmants ou terribles.

La harpe éolienne que les souffles de l’air font chanter croira que le vent est un son. Nous sommes cette harpe. Et M. Soury aboutit à cette formule précise :

« Le monde, tel qu’il nous apparaît, n’est qu’un phénomène cérébral. »

Je ne prétends pas du tout exposer ici la doctrine philosophique de M. Jules Soury. Mais ce savant est un écrivain admirable. On ne sait pas assez que son style, moulé sur la pensée, est souple, vigoureux, coloré et parfois d’une splendeur étrange, et je reste dans ma fonction purement littéraire en mettant sous les yeux du lecteur une page parfaitement belle, dans laquelle M. Jules Soury résume ses vues sur la nature. Je la tire d’une introduction à la théorie de l’évolution du sens des couleurs, traduite de l’allemand :

Certes, la nature existe ; elle est notre mère ; nous sortons de son sein, nous y rentrons. Le grain de blé qu’on jette dans le sillon germe et sort de terre, l’épi devient du pain, il se transforme chez l’homme en chair et en sang, en ovule fécondé d’où se développe l’embryon, l’enfant, l’homme ; puis le cadavre engraisse la terre qui portera d’autres moissons, et ainsi dans les siècles des siècles, sans qu’on puisse dire ni comprendre pourquoi.

Car, s’il est quelque chose de vain et d’inutile au monde, c’est la naissance, l’existence et la mort des innombrables parasites, faunes et flores qui végètent comme une moisissure et s’agitent à la surface de cette infime planète, entraînée à la suite du soleil vers quelque constellation inconnue. Indifférente en soi, nécessaire en tout cas, puisqu’elle est, cette existence, qui a pour condition la lutte acharnée de tous contre tous, la violence ou la ruse, l’amour plus amer que la mort, paraîtra, au moins à tous les êtres vraiment conscients, un rêve sinistre, une hallucination douloureuse, au prix de laquelle le néant serait un bien.

Mais, si nous sommes les fils de la nature, si elle nous a créés et donné l’être, c’est nous, à notre tour, qui l’avons douée de toutes les qualités idéales qui la parent à nos yeux, qui avons tissé le voile lumineux sous lequel elle nous apparaît. L’éternelle illusion qui enchante ou qui tourmente le cœur de l’homme est donc bien son œuvre. Dans cet univers, où tout est ténèbres et silence, lui seul veille et souffre sur cette planète, parce que lui seul peut-être, avec ses frères inférieurs, médite et pense. C’est à peine s’il commence à comprendre la vanité de tout ce qu’il a cru, de tout ce qu’il a aimé, le néant de la beauté, le mensonge de la bonté, l’ironie de toute science humaine. Après s’être naïvement adoré dans ses dieux et dans ses héros, quand il n’a plus ni foi ni espoir, voici qu’il sent que la nature elle-même se dérobe, qu’elle n’était, comme tout le reste, qu’apparence et duperie. Seul, sur ce monde envahi par la mort, au milieu des débris de ses idoles brisées, se dresse le fantôme de l’Illusion.

Sans doute, la tristesse philosophique s’exprime ici avec une morne magnificence. Comme les croyants parvenus à un haut degré de beauté morale goûtent les joies du renoncement à la joie. M. Jules Soury s’enivre de cette grande mélancolie philosophique et s’oublie dans les délices du calme désespoir. Douleur profonde et belle que ceux qui l’ont goûtée n’échangeraient pas contre les gaietés frivoles et les vaines espérances du vulgaire !

Et les contradicteurs qui malgré la beauté esthétique de ces pensées les trouveraient funestes à l’homme et aux nations, suspendront peut-être l’anathème quand on leur montrera la doctrine de l’illusion universelle et de l’écoulement des choses naissant à l’âge d’or de la philosophie grecque avec Xénophane et se perpétuant à travers l’humanité polie, dans les intelligences les plus hautes, les plus sereines et les plus douces, un Démocrite, un Épicure, un Gassendi. »

vendredi 23 avril 2021

La stratégie de Rimbaud pour la publication du Bateau ivre

DR. BN.

Dans notre précédent article, nous avons montré que Rimbaud a vraisemblablement écrit son poème Le Bateau ivre pendant l’hiver, au début de 1872, soit au plus tard vers le 20 mars 1872. L’idée la plus répandue étant celle d’une écriture du poème fin septembre 1871. 

Rimbaud, nous disait Antoine Adam, dans la seconde Pléiade attendait plus que de tout autre poème la gloire. Mais pour obtenir cette gloire, il fallait être publié. Or les poètes avaient l’opportunité d’être publiés après les évènements de la guerre et de la Commune dans la revue La Renaissance littéraire et artistique dont le premier numéro paru en avril 1872. Dès lors, on peut penser qu’il était dans les projets de Rimbaud d’être publié dans cette revue. Lorsque Rimbaud écrit dans sa lettre à Delahaye en juin 1872 de chier sur La Renaissance littéraire et artistique, on  peut penser qu’il était déçu que son poème Le Bateau ivre n’y soit pas publié. On a longtemps cru que ce désappointement concernait le sonnet des Voyelles, mais si l’on admet la date tardive de la composition du poème, on peut comprendre que c’est la non-publication du Bateau ivre qui suscite la déception de Rimbaud. Or, ceci amène à une compréhension  nouvelle de ce poème.


 Si Rimbaud voulait être imprimé dans La Renaissance, il fallait avoir une stratégie. Il savait que la revue était hugolâtre (voir la lettre de Victor Hugo en tête de notre article). Son poème devait donc rendre un hommage déguisé à Hugo. Il était important que les lecteurs de La Renaissance ne connaissent pas ses attaques contre Hugo qui s’étaient formulées violemment dans le poème L’Homme juste. Ainsi, quand il parle des flots « Qu’on appelle rouleurs éternels de victime » c’est une allusion transparente à Océano Nox qui peut passer pour un hommage au poète de Guernesey. Son poème devait  donc  être écrit dans le style hugolien d’alexandrins bien frappés aux rimes riches. On a d’ailleurs relevé depuis longtemps que les poèmes Pleine Mer et Plein Ciel de La Légende des Siècles étaient des intertextes majeurs pour le poème. Mais Rimbaud n’avait pas du tout la même opinion que Hugo sur la Commune. Le poème d’Hugo dans Le Rappel du mois de novembre a pu être un déclencheur comme je l’ai signalé. On sait aujourd’hui grâce à de fines analyses que son poème est une allégorie de la Commune. Mais il fallait à l’époque un oeil exercé pour comprendre les allusions discrètes, par exemple la mention du mois de mai, qui était une date de la répression des communards. 


Malheureusement, sa stratégie a échoué pour des raisons connues. Il y avait eu l’incident Carjat qui en avait refroidi plus d’un et aussi l’intimité avec Verlaine qui commençait à se savoir et qui ne plaisait pas à tout le monde. En atteste le refus d’Albert Mérat de poser avec Rimbaud au Coin de table de Fantin-Latour.


En juin 1872, Rimbaud avait pu lire dans La Renaissance le 11 mai un immense poème de près deux cents alexandrins d’Émile Blémont, le 18 mai un poème de Verlaine intitulé Romance sans paroles, un poème de Valade, Don Quichotte, d’une cinquantaine d’alexandrins, un long poème en prose de Charles Cros, Le Meuble. Il avait donc lieu d’être déçu s’il avait espéré voir son poème imprimé.


On peut penser que Rimbaud avait pu donner son poème à Léon Valade, très proche de Blémont, pour qu’il lui transmette. Il n’est pas inutile de remarquer que c’est à Valade que Verlaine s’adresse en 1881 pour lui demander copie du « Vaisseau ivre ».


En conclusion Rimbaud se dresse dans le Bateau ivre en rival de Hugo le grand poète de l’Océan qu’il voyait tous les jours pendant son exil. Rimbaud oppose sa vision d’un océan qu’il n’a jamais vu, mais qu’il décrit avec un éblouissement d’images justement admirées. On ne peut comprendre le poème que dans cette perspective.




mardi 13 avril 2021

Les 150 ans du Bateau ivre

 

DR.


Il est question de fêter cette année les 150 ans du Bateau ivre de Rimbaud.


Il faut d’abord tenter de donner une date à la création du poème et être sûr qu’il a bien été écrit en 1871. Pendant longtemps on a pensé que Le Bateau ivre avait été écrit à Charleville juste avant le départ de Rimbaud pour Paris en septembre 1871. On se basait sur le récit de Delahaye qui aurait été témoin de son départ à Paris. Plusieurs témoignages de Delahaye indiquent que Rimbaud a écrit Le Bateau ivre avant son départ de Charleville pour aller chez Verlaine. Le témoignage le plus cité est celui qu’il a écrit en 1923 dans Rimbaud l’Artiste et l’être moral page 40-41  :  


La veille de son départ — fin septembre 1871 — Rimbaud me lit Bateau ivre

« J'ai fait cela, dit-il, pour présenter aux gens de Paris ». Comme je lui prédis alors qu'il va éclipser les plus grands noms, il reste mélancolique et préoccupé : « Qu'est-ce que je vais faire là-bas ?... Je ne sais pas me tenir, je ne sais pas parler... Oh ! pour la pensée, je ne crains personne {sic)... » 


Il a aussi donné un témoignage du même genre en 1908 dans la Revue d’Ardennes et d’Argonne. Bouguignon et Houin reportent les mêmes souvenirs de Delahaye en 1897. Donc Delahaye n’a jamais varié dans ses souvenirs et on a largement cru à son témoignage.


Cependant la critique récente a remis en doute ce récit car dans plusieurs cas la fiabilité des témoignages de Delahaye laissait à désirer.


André Guyaux  dans la Pléiade fait remarquer que rien n’est établi précisément quant à la datation du Bateau ivre, et que l’on peut douter, avec Marcel Ruff, de la reconstitution d’Ernest Delahaye et de la tentation de faire du Bateau ivre le passeport du jeune poète  arrivant à Paris . Il ajoute  qu'un dessin d’André Gill, probablement détaché de l’Album zutique et montrant le jeune poète à la proue de son bateau suggère que le poème était connu à la fin de 1871 (Pléiade, p.868). 


Il faut ajouter que parmi les témoins de l’arrivée de Rimbaud à Paris, aucun n’indique que Le Bateau ivre a été lu à la séance où Rimbaud a été présenté aux poètes parisiens. Verlaine qui a fait connaître le poème dans les Poètes maudits ne donne aucune indication de date précise. Le manuscrit écrit par Verlaine n’est pas daté.


David Ducoffre propose la date de fin octobre-novembre 1871 dans un article publié sur ce blog où il écrit :

« La description de la vie des prisonniers sur les pontons était d’actualité dans la presse en septembre-novembre 1871 et une section Epaves de la Commune relataient les arrestations et aventures de communards en fuite dans Le Moniteur universel, ce qui est à rapprocher de la mention finale des « pontons » et de la volonté d’une quille qui éclate. Le poème est probablement postérieur à la première représentation de la pièce Fais ce que dois de Coppée qui prend à partie les communards en rappelant la devise de la ville de Paris Nec fluctuat mergitur, mais postérieur aussi au procès en octobre du très jeune communard Maroteau que la défense présentait comme quelqu’un s’étant lancé dans la Commune en poète. Un extrait du Figaro du sept octobre raille cette défense, nous l’avons citée dans un autre article du blog Rimbaud ivre : « Du nouveau sur l’Album zutique : en feuilletant Le Moniteur universel ». Ces éléments de datation nous paraissent fort plausibles dans la mesure où ils éclairent certains motifs du poème de véritables intentions du poète, et cela par la prise en compte d’une actualité qui continuait de traiter de la Commune des mois après la Semaine sanglante. En tout cas, l’idée que Rimbaud ait lu Le Bateau ivre lors du dîner des Vilains Bonshommes du 30 septembre n’est fondée sur rien. Le témoignage suspect de Delahaye se contentait d’avancer que Rimbaud emportait cette composition à Paris pour épater les Parnassiens. »


Le 21 avril 2014 je publiais : Rimbaud et la Commune. Hypothèses sur la genèse et la date de conception du « Bateau ivre » et de «L’Homme juste » dans lequel je suggérais que la date de composition du Bateau ivre était probablement postérieure à la parution d’un poème inédit de Victor Hugo publié dans Le Rappel le 20 novembre1871. 


Un autre argument qui va dans le sens d’une écriture plus tardive du poème est l’expression du Bateau ivre « Moi l’autre hiver,...» qui suggère que le poème  a été écrit en hiver et non en septembre comme le prétendait Delahaye.(L’autre hiver, c’est celui de 1870 quand Rimbaud est allé à Paris pour la première fois.) 


On ne peut alors exclure complètement l’hypothèse que le poème ait été écrit début 1872, au moment où Rimbaud logeait rue Campagne-Première avec Forain.

lundi 22 mars 2021

Précisions sur la présence de Rimbaud et Germain Nouveau à Charleville en janvier 1875

 


On trouve dans la revue Les Ardennes françaises du premier janvier 1930, un  article intitulé Souvenirs ardennais  qui   donne des  informations sur l’institution Barbadaux où Germain Nouveau fut embauché comme surveillant en janvier 1875 : 

« M.Rossat fut remplacé par un organisateur de premier plan : M. Barbadaux. L’institution Rossat devint sous M. Barbadaux strictement d’enseignement secondaire. Mlle Muller devenue Mme Barbadaux s’occupait de nourrir maîtres et pensionnaires. La tenue de l’école était le pantalon d’artillerie un beau Kepi à liseré d’or et bande rouge dont les élèves étaient très fiers. » 


Sur le dessin que Delahaye a envoyé à Verlaine on voit bien les képis des élèves qui entourent Germain Nouveau.



Dans sa lettre à Verlaine Delahaye écrivait : « Un ancien élève de Barbadaux (Charleville) où le jeune homme a pionné comme tu sais pendant un mois, a parlé de lui. C’était, paraît-il, dans ses temps d’erreur, à l’époque où il imitait le trop glorieux Modèle, à grand renfort d’extravagances & d’absinthes à la Musset. Il y a particulièrement une histoire de punch épatant, dans un pot de chambre, en compagnie des madrés de la pension, qui a dû empêcher l’ Autre de dormir s’il l’a connue. »

Dans sa préface aux Valentines Delahaye ajoute : « Bientôt la première étude est devenue un pur beuglant. M. Germain trouverait encore cela assez simple; mais les chansons et les cris d’animaux peuvent s’entendre au dehors; il a une responsabilité, après tout ; on le paye pour maintenir un certain ordre : il frappe donc avec une cléf, sur son pupitre. Les élèves n’y prennent point garde, il se fâche pour tout de bon : les élèves estiment et le laissent voir, que cette colère est de mauvais goût. Il ne perd pas de temps à déplorer leur ingratitude, il conclut que son rôle est terminé, il s’en va. »


Selon Maïté Dabadie Germain Nouveau avait une chambre en ville, information qu’elle tenait des archives ardennaises.


Il est donc fort possible que Rimbaud et Germain Nouveau se soient réunis dans cette chambre pour mettre au net les Illuminations en janvier-février 1875 juste avant le départ de Rimbaud pour Stuttgart qui part le 13 février.


La mise au net des Illuminations à cette date au lieu du printemps de 1874 à Londres comme je l’ai prouvé, change la donne. Cela semble plus crédible que cette longue attente de 9 mois avant de vouloir les publier. On peut penser que c’est sous l’impulsion de Germain Nouveau que Rimbaud s’était décidé à vouloir imprimer ses poèmes en prose. Par ailleurs, on est en droit de se demander pourquoi Rimbaud ne confia pas directement les manuscrits à Germain Nouveau à ce moment là. La réponse est simple. Confier les manuscrits à Germain Nouveau qui devait accomplir un long trajet à pied de plusieurs mois n’était pas sûr. D’autre part Nouveau lui avait dit qu’il devait être le 12 mars à Bruxelles. C’est la raison pour laquelle Rimbaud demanda à Verlaine d’envoyer le manuscrit des Illuminations à Bruxelles à Germain Nouveau. C’était plus sûr que de les confier à l’auteur des Valentines avant d’aller à Stuttgart et cela obligeait Verlaine à « casquer » pour envoyer le paquet qui lui coûta d’ailleurs 2f 75 de frais de port.


Des recherches ont été entreprises pour retrouver dans les archives ardennaises, la localisation de la chambre de Germain Nouveau, mais cela n’a rien donné pour l’instant.


Sur le problème du manuscrit des Illuminations voir notre article précédent.

dimanche 14 mars 2021

Polémique autour d'un nouveau dictionnaire Rimbaud

7 ans après le dictionnaire Rimbaud de Jean-Baptiste Baronian un nouveau dictionnaire Rimbaud a été publié par les éditions des classiques Garnier. Or voici qu’un article de David Ducoffre au titre provocateur : « N’oublie pas de chier sur le dictionnaire Rimbaud si tu le rencontres (partie 1 : contextualisation) »  annonce une suite qui devrait-être une critique virulente. Le titre de l’article est inspiré d’une lettre de Rimbaud à Ernest Delahaye où il écrivait en juin 1872 : « N’oublie pas de chier sur La Renaissance, journal littéraire et artistique, si tu le rencontres ».


David Ducoffre n’est pas un inconnu des rimbaldiens. Il s’est notamment illustré par des découvertes remarquables sur l’Album zutique dont il est le meilleur connaisseur. Il a participé pendant plusieurs années au blog Rimbaud ivre en publiant des articles référencés par le nouveau dictionnaire. L’article de Ducoffre a été relayé par Alain Bardel sur son site. Et c’est là que la situation devient amusante car Alain Bardel qui a participé au nouveau dictionnaire répond en quelque sorte à Ducoffre en qualifiant le dictionnaire de « génial »


En ce qui me concerne je ne compte pas intervenir dans cette polémique. Néanmoins je désire donner une mise au point sur la notice de Michel Murat qu’il a donnée dans ce dictionnaire sur les Illuminations. 

Voici un premier extrait de sa notice où il explique la question des f bouclés sur les manuscrits de Rimbaud :



« C’est ici qu’intervient l’analyse graphologique, dont Bouillane de Lacoste a été l’initiateur. L’indice le plus probant qu’elle fournit est le f à boucle inférieure droite : celui-ci apparaît dans tous les manuscrits des Illuminations, ainsi que dans les lettres et documents à partir de 1875, alors que les brouillons d’Une saison en enfer, qui datent au plus tard du printemps 1873, montrent encore partout la forme antérieure, sans boucle ou se prolongeant en bas vers la gauche. Il s’agit d’un geste automatisé, plus sûr comme critère de datation que celui auquel recourt André Guyaux dans sa thèse, à savoir l’opposition entre une graphie « sinistrogyre », parfois plus ornée, de certains feuillets isolés (dont «Après le Déluge »), et une graphie « dextrogyre », plus cursive, des poèmes se chevauchant d’un feuillet à l’autre. La graphie du f permet de distinguer deux périodes, mais pour la phase charnière ( fin 1873-1874), nous disposons de très peu de documents autographes »


Dans mon article : « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et la transmission des Illuminations » ( Rimbaud Vivant N° 58, p. 23) j’ai noté que la lettre du 16 avril ne comportait aucun f bouclé par le bas et que par conséquent la mise au net des Illuminations par Rimbaud et Nouveau ne pouvait pas avoir lieu avant le 16 avril. Mais le départ de Londres de Germain Nouveau peu après cette date ne permettait plus de comprendre quand cette mise au net avait eu lieu. Cependant je pense avoir prouvé que cette mise au net a pu avoir lieu au début de l’année 1875 avant le départ de Rimbaud à Stutgardt, car Germain Nouveau avait rejoint Rimbaud à Charleville à cette date.


Voici un second extrait de la notice où Michel Murat rend compte de mon article 


«  dans la lettre du 16 avril 1874 à Jules Andrieu, tous les f sont sans boucle, ce qui est de nature à remettre en cause la datation au printemps 1874 de la copie en collaboration avec Nouveau, dont tous les f sont bouclés (Bienvenu 2019 : 23-28. Bienvenu déduit de cette observation que la copie avec Nouveau a eu lieu à Charleville au début de 1875). Pour maintenir cette datation, il faut supposer que Rimbaud disposait, à un moment donné, de deux f concurrents, comme il pouvait disposer de plusieurs styles graphiques. La graphie de la lettre à Andrieu est très idiosyncrasique, jusqu’à afficher une certaine extravagance. La copie continue des Illuminations est plus sage et régulière : elle a un aspect pré-typographique, et il est possible que Rimbaud ait jugé le f bouclé plus conforme à cet usage. »


Je ne comprends pas ce que Michel Murat veut dire quand il dit que Rimbaud aurait pu se conformer à un usage pré-typographique pour choisir d’écrire avec des f bouclés. Cela a d’autant moins de sens que Rimbaud qui avait publié son livre d’Une saison en enfer savait que les f n’étaient pas bouclés dans cet ouvrage.


f de festin non bouclé dans l'édition originale.

Puis Murat conclut : « Doit-on donner priorité à la graphologie (incertaine) ou à la biographie ( incomplète) ? Entre ces deux hypothèses rien ne permet de trancher »


La démonstration que j’ai donnée, je la maintiens et les arguments de Michel Murat  qui reste dans l’indécision ne me paraissent pas recevables.


Dans mon article, j’avais signalé que l’inscription de Rimbaud à Londres au British Muséum, le 4 avril 1874 montrait un f non bouclé. 


f de Stamford non bouclé.

Je précise ici que Steve Murphy l’avait remarqué dans son tome IV des Œuvres complètes de Rimbaud. Il écrit ceci : « On remarque que le f de Stamford présente la forme non bouclée…dont les manuscrits accessibles des Illuminations ne fournissent pas une seule attestation. Bizarrement, H. de Bouillane de Lacoste n’a pas relevé ce détail frappant dans son commentaire de cette inscription. Il serait sans doute hasardeux d’en tirer des conclusions pour la datation des transmissions des Illuminations […] » Mais ajoute à la fin : «  Il n’est pas absolument exclu que les manuscrits des Illuminations soient tous postérieurs à cette date. »

Murphy ne croyait pas si bien dire puisque je pense que leurs mises au net datent de janvier 1875.