jeudi 19 mars 2020

Rimbaud et François Coppée


François Coppée. DR.


L’objet de cet article est de présenter un élément nouveau qui pourrait permettre de progresser dans l’énigme des rapports entre Rimbaud et le poète François Coppée. 
Quelle est cette énigme ? 
François Coppée n’était pas un poète qui avait  beaucoup retenu l’attention de Rimbaud avant son arrivée à Paris en septembre 1871. Or, peu après son hébergement chez Verlaine on le voit parodier Coppée dans de nombreux poèmes de l’Album zutique. Pour bien comprendre le problème Coppée, il faut remonter aux relations complexes que Verlaine a entretenues avec ce poète.

Verlaine était très lié avec lui depuis les années 1860. Il le considérait un peu comme son double. La représentation du Passant fut un tournant dans la carrière de Coppée en 1869. Il devint immédiatement célèbre. Rimbaud était au courant de ce succès car il se présentait à Verlaine dans une première lettre comme « moins gênant qu’un Zanetto » qui était le personnage principal du Passant. L’appellation « Vilains Bonhommes » sera associée à un commentaire de cette pièce et donnera le nom aux fameux dîners où Rimbaud fut présenté le 30 septembre 1871 avec l’effet que l’on sait.
Verlaine et Rimbaud ont assisté le 13 novembre 1871 à la première au Gymnase de l’Abandonnée de François Coppée. Il semble bien que cette représentation ait irrité Verlaine qui traita à son retour chez lui sa femme d’abandonnée et menaça de frapper son fils. Un article accusa Verlaine de jalousie à l’égard de Coppée ce qui était peut-être le cas, car le succès de Coppée faisait de l’ombre à Verlaine.

Cependant, dans le cas de Rimbaud, si l’on veut comprendre son animosité il faut faire intervenir son engagement politique. Quand Rimbaud arrive à Paris chez Verlaine il est bien connu qu’il était sympathisant communard et que sa volonté de faire changer la poésie se mêlait inextricablement à cette époque avec ses idées politiques. Comme Verlaine était à ce moment aussi sympathisant communard, ce fut cette communion d’idées qui favorisa un rapprochement avec Rimbaud. Que savait-on des opinions politiques de Coppée au moment où Rimbaud était avec Verlaine ? Il avait publié chez Lemerre un poème intitulé Plus de sang en avril 1871 qui était simplement un appel à la paix au moment de la guerre civile. Un autre évènement, passé inaperçu des critiques, permet de mieux comprendre Coppée. Le 21 octobre 1871 une pièce du poète Fais ce que dois fut représentée à l’Odéon, soit trois semaines environ avant l’Abandonnée. Il y a une très forte probabilité pour que Verlaine et Rimbaud aient assisté à cette pièce. Comme il l’avait fait pour l’Abandonnée, il était facile pour Verlaine d’obtenir des places pour la Première. Cette pièce fut après Le Passant le plus grand succès de Coppée et toute la presse en rendit compte.



 Dans Le Figaro du 23 octobre on apprend que le public acclamait des vers qui dénonçaient la Commune :

« Une acclamation unanime a salué ces autres vers d’un mouvement superbe, par lesquels M. François Coppée a flétri cette action exécrable : l’insurrection devant l’ennemi :

L’émeute parricide et folle, au drapeau rouge
L’émeute des instincts, sans patrie et sans Dieu
Ensanglantant la ville et la livrant au feu,
Devant les joyeux toasts portés à nos ruines
Par cent mille Allemands debout sur les collines ! »

Si Rimbaud et Verlaine étaient dans la salle, on peut imaginer leurs réactions. 
Le sujet de la pièce présente aussi un intérêt pour Rimbaud :
Il est question d’une veuve qui a perdu son mari à la guerre de 1870 et qui décide d’émigrer en Amérique avec son fils de 14 ans. Sarah Bernhardt jouait le rôle de la veuve et sa fille le rôle travesti de l’enfant. L’enfant est ravi de partir sur l’océan. Pourtant, il envisage le naufrage et se réjouit de sauver sa mère sur « un débris de mât ». Le thème du navire partant vers l’Amérique et qui fait naufrage évoque naturellement Le Bateau ivre. N’oublions pas que dans le poème de Rimbaud on y voit : « Un enfant accroupi plein de tristesse » qui lâche « un bateau frêle comme un papillon de mai ». Mais ce n’est pas tout. Un ami du père défunt veut convaincre l’enfant de ne pas partir. À la fin de la pièce en un acte il devient lyrique : Il reprend l’allégorie qui compare Paris à un navire :
 « Que Paris cette fois songe à son vieux blason./ Ô navire voilà bien longtemps que la houle/ Sur le morne Océan te harcèle et te roule,/Et que le rude assaut des lames et des vents/Fait craquer ta carène et grincer tes haubans;/ Nous t’avons vu souvent t’abîmer sous la brume; /Mais tu te relevais toujours couvert d’écume,/ Superbe et vomissant l’eau par les écubiers ».

Il est possible que Rimbaud ait composé Le Bateau ivre à Paris à cette époque. Naturellement, il ne faut pas voir dans cette pièce une source de son grand  poème, mais simplement une coïncidence de date qui peut présenter un intérêt.

En conclusion, la pièce Fais ce que dois, largement signalée par la presse, donnait une grande publicité à Coppée. On peut comprendre que son succès et sa position anti-communarde aient pu exciter la jalousie et l’animosité des poètes zutistes.


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