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lundi 27 août 2012

Rimbaud et Maurice Bouchor, par Jacques Bienvenu





Collection Yves Jacq.                                                          Reproduction interdite.

                      


                                        11 avril 1901

Monsieur et cher confrère,
J’ai le regret de ne pouvoir participer
à la souscription dont vous me parlez.
Je ne puis apprécier les titres de
 Rimbaud comme explorateur ; mais
J’ai toujours eu peu de sympathie pour
 sa nature et son talent de poète.
 Je me crois d’ailleurs obligé de
consacrer mes ressources disponibles
à des œuvres d’un autre genre,  et dont
je sens plus vivement l’intérêt
Veuillez agréer, mon cher confrère,
Avec mes regrets, l’assurance de mes
 meilleurs sentiments.

                                M. Bouchor



    L’acteur Coquelin Cadet ayant parlé avec enthousiasme des vers d’un « gamin » de dix-huit ans à l’éditeur parisien Charpentier, celui-ci demanda à le voir. Rendez-vous fut pris, et à l’heure dite l’éditeur reçut un tout jeune homme déjà chauve, mais d’une rare beauté. Il avait une longue barbe blond-châtain, il s’appelait Maurice Bouchor. Après cette rencontre Charpentier signa un contrat avec le jeune homme pour l’édition d’un recueil de poèmes : Les Chansons joyeuses. Le livre sortit dans la première quinzaine de mars 1874, retenons cette date.
  

  Qui était Maurice Bouchor ?  Il était né en novembre 1855. Il avait donc un an de moins que Rimbaud. Il commença par publier plusieurs poèmes dans la Renaissance littéraire et artistique  dès 1872. Il fut particulièrement présent dans cette revue en 1873 où il publia, en plus de poèmes, un article. Il était très lié à Richepin et Ponchon. Ils fondèrent tous les trois « Le groupe des Vivants ». Il avait  participé aux diners des Vilains Bonshommes. On voit son nom cité dans l’Album zutique par Germain Nouveau avec qui il semble très lié, on y reviendra.

    Collection Yves Jacq. Exemplaire rarissime par Carjat. Portrait retouché pour masquer la calvitie. Date supposée : vers 1880. Reproduction strictement interdite.


      L’auteur des Chansons joyeuses était alors  amateur de vins et très libre sur le plan des mœurs. Il faut signaler une amitié particulière peu connue qui avait uni Maurice Bouchor et Paul Bourget. Ce dernier écrivait à Bouchor quand il avait 15 ans des lettres enflammées auxquelles l’adolescent n’était pas insensible. Bourget à cette époque était son « précepteur ». Il faut savoir que Paul Bourget est présent dans l’Album zutique et qu’il fréquentait  le  groupe des Vivants auquel on l’associe à tort. Il semble que Bouchor n’ait pas craint dans sa première jeunesse de passer pour un homosexuel, peut-être par provocation. Du moins c’est ce qu’il ressort notamment d’un article de Zola écrit en 1878 où l’auteur de Nana disait : « il affecte des vices qu’il n’a pas ». Zola signalait le succès immédiat des Chansons joyeuses  expliquant que son auteur devint connu du jour au lendemain suite à cette publication.

     On ne sait pratiquement rien des relations entre Bouchor et Germain Nouveau, mais il est certain qu’ils s’appréciaient. En témoigne un poème très élogieux des Chansons joyeuses dédié à Germain Nouveau dans lequel Bouchor évoque «  Mon Germain Nouveau ». Un autre poème des Chansons est dédié à Paul Bourget, l’ancien ami, qui précède le « nouveau ».

     Il faut savoir à présent qu’il y eut une transformation entre le Bouchor jeune et celui qui atteint l’âge mur. L’amateur de vin et de bonnes viandes devint végétarien. Il s’intéressa à la pédagogie et devint une sorte de poète pour écoliers, un homme soucieux d’éducation, décoré de la Légion d’honneur dès 1893.
   
   La lettre qui est publiée ici est donc celle d’un homme de 46 ans qui n’est plus le jeune Bouchor des années 70. Elle répond à Ernest Delahaye qui lui demandait de cotiser pour le buste de Rimbaud qui devait s’élever à Charleville. C’est un précieux témoignage sur les relations de Rimbaud avec le groupe des Vivants. On savait déjà que Raoul Ponchon avait tout fait pour éviter que l’on sache que Rimbaud lui avait offert un exemplaire d’Une Saison en enfer. La raison généralement supposée est qu’il ne souhaitait pas faire connaître qu’il avait bien connu Rimbaud à cause de sa réputation d’homosexuel. La situation avec Bouchor est encore plus claire. Il écrit : « J’ai toujours eu peu de sympathie pour sa nature et son talent de poète». Notons au passage le mot « toujours » qui montre que cette antipathie existait depuis le début de ses relations avec le  poète de Charleville. On ne peut se méprendre sur le mot « nature » : Bouchor désavoue la mauvaise réputation de Rimbaud que l’emprisonnement de Verlaine avait rendu infréquentable pour certains. Il  tient bien  à montrer qu’il n’approuve pas la « nature » de Rimbaud,  bien qu’il ait eu dans sa jeunesse plus de libéralité à cet égard. Observons qu’il nie aussi le talent de Rimbaud ce qui n’était pas le cas de tous les détracteurs du poète de Charleville comme Lepelletier qui lui reconnaissait tout de même du génie. Richepin, en revanche, n’aura aucun problème à parler de lui et il fut l’un des premiers à le citer dès 1882. Rimbaud lui avait confié des poèmes « seconde manière » qu’il avait écrits  en 1872. On est  donc en droit de penser que l’animosité de Bouchor à l’égard de Rimbaud date de leur premier contact dans les années 70. C’est la lettre que nous publions qui le révèle et on sent bien que l’auteur des Chansons joyeuses y exprime une vieille rancune. On peut observer que de son côté Rimbaud offre un exemplaire de la Saison en enfer à Richepin et Ponchon, mais pas à Bouchor, ce qui semble un signe. Il est vraisemblable que Rimbaud n’appréciait pas Bouchor.

    Je me demande à présent s’il n’est pas possible d’aller plus loin dans les commentaires que suscite la lettre qu’Yves Jacq m’a communiquée. J’observe d’abord un certain nombre de coïncidences. Première coïncidence : le départ à Londres de Germain Nouveau et Rimbaud, en mars 1874, a lieu juste après la publication du livre de Bouchor : en effet, Germain Nouveau dans une lettre à Richepin regrette que Bouchor ne lui ait pas donné son livre, il précise en outre que ce départ fut une brusque décision de Rimbaud, tellement rapide qu’il réclame à Richepin des papiers qu’il avait oubliés  dans la précipitation du départ. Deuxième coïncidence : Nouveau est précisément lié à Bouchor par une grande amitié. Troisième coïncidence : c’est juste à ce moment là que les écritures de Nouveau et de Rimbaud vont se mêler pour recopier les Illuminations.

Je risque une hypothèse :
      
        Au fond, Bouchor a réussi ce que Rimbaud voulait faire avec Une Saison en enfer. Rimbaud ne parvint à se faire éditer à compte d’auteurs que chez un éditeur belge parfaitement ignoré. Son livre restera inconnu. Il se contentera d’en communiquer quelques exemplaires notamment à Ponchon et Richepin. On sait que Rimbaud n’avait  pu payer la totalité du stock resté en Belgique.  Au même âge que Rimbaud quand il fit éditer son livre, Bouchor publiait chez un bon éditeur parisien un recueil de poèmes qui le rendra immédiatement connu. Par ailleurs, ce dernier était aussi riche que Rimbaud était désargenté. L’auteur d’une Saison en enfer avait peut-être des raisons d’être amer. Et pourquoi n’aurait-il pas eu à ce moment là un sentiment humain de jalousie et d’injustice ? Que valaient les poésies des Chansons joyeuses à côté de son chef-d’œuvre demeuré inconnu ? On dit que Rimbaud, apprenant en Afrique que Monseigneur Taurin Cahagne désirait publier une étude sur le Harar et les Gallas, aurait répliqué : « je vais en écrire une et lui couper l’herbe sous le pied ». C’est peut-être une réaction psychologique de cet ordre qui amène Rimbaud à reprendre ses poèmes en prose. Cette publication chez Charpentier était probablement un évènement désagréable pour lui. Partir avec Germain Nouveau, grand ami de Bouchor, recopier les Illuminations avec lui juste après la publication des Chansons joyeuses dans un départ précipité qui ressemble fort à de l’humeur, ce sont des signes non négligeables. Rimbaud n’avait pas nécessairement en tête de publier les Illuminations à ce moment-là, mais le livre de Bouchor a pu déclencher un désir de revanche chez celui qui avait peut-être jeté l’éponge sur la Littérature dès cette époque. Le recopiage des Illuminations ne serait alors qu’un sursaut du poète déjà disparu… D’ailleurs, il faut bien le dire, Rimbaud s’est très peu soucié de cette publication en dépit d’une requête priant Verlaine en 1875 d’envoyer à Germain Nouveau des poèmes en prose. Rien ne permet de penser que Rimbaud se soit préoccupé par la suite de cette demande faite à Germain Nouveau. De plus, il savait parfaitement que ce dernier n’avait aucun moyen de financement pour cela. Mais ceci est une autre histoire… Néanmoins, si la lettre de Bouchor de 1901 « débouche » sur le vertigineux problème des Illuminations ce ne serait pas là son moindre mérite. Quoi qu’il en soit, elle jette une lumière nouvelle sur les relations de Rimbaud avec un très jeune poète qu’il avait nécessairement côtoyé.

     Je remercie vivement Yves Jacq de m’avoir communiqué ce précieux inédit. Yves Jacq (né en 1969) est un chercheur indépendant, passionné, spécialiste de Jean Richepin et aussi du  « groupe des Vivants. »



samedi 14 mai 2016

Colloque international Rimbaud.


Un appel à contributions a été publié récemment pour un colloque international sur Rimbaud qui aura lieu en Sorbonne les 16-18 mars 2017. 

Rimbaud ivre attache une grande importance à cette manifestation. Comme il est précisé, le colloque concerne l’ensemble de l’œuvre sans se limiter à l’activité littéraire. Les domaines à explorer sont remarquablement choisis. (Voir la liste ci-dessous). Par exemple, connaître exactement les journaux auquels Rimbaud a pu avoir accès à Charleville nous semble capital (sujet 2). Il serait aussi très utile de connaître les livres de classe que Rimbaud a pu consulter. Quels livres Izambard pouvait-il utiliser en rhétorique en 1870 ? Quel était l’enseignement du latin et du grec, des langues vivantes ? (sujet 3). Les réponses à ces questions seraient du plus grand intérêt pour le chercheur.

Les organisateurs sont par ordre alphabétique : 

Olivier Bivort qui a dirigé le colloque de Venise Rimbaud poéticien en novembre 2013. Les actes de ce colloque sont disponibles aux éditions Classiques Garnier.

André Guyaux, éditeur des œuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade (voir notre entretien).

Muchel Murat, professeur à l'Université Paris IV Sorbonne et auteur de L’Art de Rimbaud, édité chez Corti en 2013 pour la seconde édition. 

Yoshikazu Nakaji dont les quatre cours donnés en avril-mai au Collège de France sont à présent tous disponibles en version vidéo et audio (voir notre entretien).

On remarquera que dans la première proposition de domaine à explorer on évoque de récentes contributions sur Mérat et Bouchor. La contribution sur Mérat est celle de Yves Reboul Mérat le Voyant publiée dans Rimbaud poéticien. La contribution sur Bouchor est celle publiée sur notre blog grâce à la lettre inédite communiquée par Yves Jacq.

Liste des sujets sur lesquels les communications doivent porter : 

1) Ce qu’a lu Rimbaud. Comme le montrent de récentes contributions sur Mérat ou Bouchor, les « célébrités de la poésie moderne » (Leconte de Lisle, Mendès, Aicard, Dierx) peuvent encore réserver des surprises. Le nom d’Edgar Poe apparaît dans un manuscrit retrouvé récemment. Les lettres à Izambard et à Demeny contiennent des listes de livres, l’Album zutique, un répertoire d’auteurs.

2) La presse, régionale (Le Progrès des Ardennes, Le Nord-Est) ou parisienne, disponible à la bibliothèque de Charleville à l’époque de Rimbaud.

3) La scolarité de Rimbaud, programmes, manuels et enseignants.

4) Les témoins. On sait peu de choses sur Izambard, Delahaye, Demeny, Bretagne, ou sur certains des amis parisiens de Rimbaud, comme Blémont, Valade ou Cabaner.

5) Les genres. Quel sens Rimbaud donne-t-il au mot « fantaisie » ? Qu’est-ce qui, à ses yeux, distingue « fantaisie » et « satire » ? Qu’est-ce qu’un « chant », un « chant de guerre », un « chant pieux » ? Qu’est-ce qui différencie une « ariette » d’une « romance », une « romance » d’une « chanson » ? À quels genres ressortissent Les Déserts de l’amour, les proses que nous appelons « évangéliques », et la Saison, dans son ensemble et dans ses différentes parties ?

6) Les nouveaux modèles interprétatifs. Le moment est venu de faire l’histoire du Rimbaud « textuel » des années 1960-1980. Les années 1980-1990 ont vu le triomphe de la lecture interprétative, de l’explication de texte et de la recherche intertextuelle. Peut-on fonder une nouvelle « herméneutique » rimbaldienne ? Les acquis récents de la rhétorique et de la linguistique sont-ils en mesure d’éclairer les particularités du discours rimbaldien ?

7) La science, l’histoire, la géographie. Le philomathe avait dans son « stock d’études » certaines des compétences de l’ingénieur, de l’architecte, de l’urbaniste, du botaniste, du chimiste, dont il fait usage dans sa poésie. La question du rapport avec l’histoire et les historiens n’est pas épuisée. La géographie n’a guère jusqu’ici suscité d’intérêt.

8) L’étude des contextes politiques, géographiques et ethnographiques, en Afrique et en Asie, permettrait de mieux comprendre ce que dit Rimbaud, dans sa correspondance, des diplomates, commerçants et explorateurs français ou italiens.

Pour les propositions de communications : voir le site fabula.


samedi 9 mars 2024

Rimbaud lecteur de Richepin ?

Photographie Carjat. DR.

On a parlé récemment de Jean Richepin à l’occasion d’un manuscrit de L’Éternité ayant appartenu à l’auteur de La Chanson des gueux et qui s’est vendu 540000 euros. On sait que Rimbaud avait de l’amitié et probablement de l’admiration pour lui. Richepin a reçu de Rimbaud des poèmes de 1872 dont L’Éternité. Richepin a fait partie du petit nombre de personnes auxquels Rimbaud a adressé un exemplaire (jamais retrouvé) d’Une saison en enfer.


L’objet de cet article est d’étudier les textes de Richepin que Rimbaud a pu lire et de voir si l’un d’eux a pu l’influencer d’une façon ou d’une autre.


Rimbaud a pu lire l’article de Richepin publié le 3 mai 1873 dans la Renaissance littéraire et artistique intitulé Victor Hugo aux Batignoles. Cet article est entièrement consacré au grand ami de Richepin : Maurice Bouchor. Il s’agissait d’une invitation où Bouchor déclamait une poésie de Victor Hugo. Richepin est élogieux à l’égard de son ami, et ceci nous ramène à mon article sur Bouchor où j’avais suggéré que Rimbaud aurait pu être jaloux de l’auteur des Chansons joyeuses. Je maintiens cette hypothèse d’autant plus qu’à l’époque l’article de Richepin m’avait échappé.


Richepin était aussi ami avec Germain Nouveau et leur correspondance nous donne de précieux renseignements sur les relations entre Nouveau et Rimbaud.

Il faut aussi savoir que Richepin était lié à Izambard qu’il avait connu à Douai en 1866. Il est certain que Izambard avait des poèmes de Richepin. (Information communiquée par Yves Jacq).


J’étudierai prochainement l’hypothèse qu’Izambard ai pu montrer à Rimbaud des poèmes de Richepin.

samedi 20 septembre 2014

« Peut-on préciser aujourd’hui la date de certaines Illuminations ? », par Jacques Bienvenu



On sait que Bouillane de Lacoste a pu prouver que les manuscrits des Illuminations datent de 1874 et qu’ils correspondent au moment où Rimbaud et Germain Nouveau se retrouvent ensemble à Paris puis à Londres au printemps de cette année 1874. L’écriture de Germain Nouveau apparaît sur certains poèmes en prose. Bouillane en avait déduit que toutes les Illuminations étaient postérieures à Une Saison en enfer. Mais, on a tout de suite objecté à cette thèse que les poèmes transcrits à cette date par Rimbaud n’étaient qu’une mise au net  et que ceux-ci pouvaient avoir été écrits bien avant. Le mystère demeure toujours sur cette question chronologique.

Les arguments graphologiques semblant épuisés, on peut tenter de mettre en œuvre des procédés récents, bien connus à présent, pour trouver des intertextes rimbaldiens parmi des millions d’ouvrages. Encore faut-il mener à bien ces recherches et posséder quelques connaissances. L’idée présente consiste à rechercher des associations de mots rares qui abondent chez Rimbaud. En général on ne les trouvera pas ailleurs. Néanmoins, on peut observer par exemple que les « fleurs arctiques » existent, contrairement à ce que dit Rimbaud, dans plusieurs ouvrages dont l’un date de 1872 (Le Tour du monde).

Dans le poème « Jeunesse I »  on trouve l’expression rarissime : « peste carbonique ». Alliance de mot typiquement rimbaldienne et qui n’a rien pour nous surprendre de sa part. On a suggéré que cet oxymore pourrait désigner le smog londonien, ce qui est possible. Les prospections dans les moteurs de recherches classiques d’internet ne donnent que l’exemple de Rimbaud pour « peste carbonique ». Seul Gallica réserve une surprise[1] que je vais exposer. On y trouve deux occurrences dans le journal  Le Temps :

D’abord dans Le Temps du 9 mars 1874 :




Puis une semaine après, le 16 mars 1874, on peut lire :



Il s’agissait évidemment d’une coquille qui a été signalée, en bas de page, assez visiblement.

Cette coïncidence mérite d’être  soulignée  pour plusieurs raisons.

La première est qu’il est attesté que Rimbaud est à Paris à cette date. Une lettre de Germain Nouveau écrite précipitamment de Londres le 26 novembre le montre. Rimbaud a donc pu matériellement lire ce journal bien diffusé à Paris. Il a pu le lire dans un café où chez des amis qu’il fréquentait encore comme Richepin ou Forain et bien sûr Germain Nouveau.

La seconde raison est que cette date correspond exactement au moment où Rimbaud va reprendre, voire composer - toute la question est là - ses poèmes en prose en compagnie de Germain Nouveau.

Peut-on alors émettre l’hypothèse  que Rimbaud a pu relever cette expression : « peste carbonique » en feuilletant le journal  et utiliser cette coquille pour son poème ? On aurait alors un indice qui permettrait de dater « Jeunesse I »  d’une date postérieure au 16 mars 1874. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une preuve, mais de montrer par quels moyens nouveaux on pourrait progresser dans la datation des Illuminations. D’autres « horribles travailleurs » trouveront peut-être mieux, souhaitons-le.

Je rappelle qu’à cette date de mars 1874 deux évènements littéraires coïncident : la publication du premier exemplaire de La Revue du Monde nouveau [2] à laquelle participe Germain Nouveau pour la livraison du premier avril et la publication du livre de Maurice Bouchor Les Chansons joyeuses dont j’ai déjà parlé. J’ajoute, pour faire un lien avec l’article précédent, que c’est aussi à cette date que Rimbaud a pu communiquer le poème Poison perdu notamment à Forain et Germain Nouveau.  







[1] Une autre occurrence existe en 1824, mais il y a peu de chance que Rimbaud y ait eu accès.
[2] Une occasion ratée pour Rimbaud de publier dans cette revue un poème en prose. Peut-être à cause du rédacteur en chef Charles Cros qui était fâché avec Rimbaud d’après Gustave Kahn. 

mercredi 10 décembre 2014

Citer un article du blog

Pour citer un article il faut utiliser les normes suivantes :

Nom de l'auteur / titre de l'article / consulté le : jour, heure, minute / adresse électronique.

Il est important de donner la date car un texte électronique peut être modifié à tout moment. 

Voici un exemple de citation bien faite :

Jacques Bienvenu, « la pagination des Illuminations, consulté le 26/09/2012 sur internet à l’adresse : http://rimbaudivre.blogspot.fr/2012/02/la-pagination-des-illuminations-par.html.
Cité par : Michel Murat,  L’Art de Rimbaud, Corti, 2013, p.204, note 27.

Néanmoins, Il aurait fallu préciser aussi l'heure et la minute de consultation.

Naturellement, il arrive que le blog ne soit pas cité du tout. C'est le cas d'un petit livre sur Rimbaud, publié cette année, qui profite de la découverte de Yves Jacq concernant Maurice Bouchor, sans la mentionner.

Consolons nous :  si on est pillé c'est une preuve de richesse !


dimanche 19 mars 2017

Du nouveau sur Rimbaud ? par Michel Murat

Trois au moins des organisateurs du colloque « Les saisons de Rimbaud » peuvent se reconnaître dans cette expression de l’Album Zutique : « les vieux de la vieille ». Au moment d’ouvrir une saison nouvelle, il faut bien que l’un d’eux se penche sur la période d’une trentaine d’années qui vient de s’écouler. Qu’y a-t-il eu de nouveau sur Rimbaud, et que peut-on encore attendre de nouveau, « idées et formes » ?

1. Edition
L’édition de la Pléiade par André Guyaux, annoncée depuis longtemps, a paru en 2009. Elle a donné lieu au moment de sa parution à une polémique qui, avec le recul du temps, semble assez vaine. Il est clair maintenant qu’elle marque un point d’équilibre, et qu’elle s’est imposée comme édition de référence : retour à la tradition éditoriale, sûreté de l’information, modestie du commentaire. Elle a en outre l’avantage – grâce aux contraintes imposées par l’éditeur ? – d’offrir un volume maniable.
Cette édition s’est imposée d’autant plus nettement que la publication des Œuvres complètes par Steve Murphy chez Champion s’est arrêtée au milieu du gué, après la parution du remarquable volume des Poésies en édition pluriversionnelle, complétée par un volume de fac-similés. Il manque encore les pièces maîtresses que sont la Saison et les Illuminations : on ne peut que former des vœux pour que l’entreprise soit menée à bien.

2. Erudition
L’érudition rimbaldienne a de beaux jours derrière elle, et on est en droit de penser qu’elle a aussi de beaux jours devant elle. Ses domaines privilégiés sont connus. Il s’agit en particulier de la formation scolaire de Rimbaud, encore trop peu explorée ; des témoins et des « amis », sur lesquels nous savons souvent peu de chose (ainsi Izambard, Demeny, Forain) ; des poètes « modernes », petits parnassiens et autres, dont l’œuvre reste à lire ; des exilés de la Commune que Rimbaud et Verlaine ont fréquentés à Londres. Les travaux récents de Jacques Bienvenu sur Maurice Bouchor, de David Ducoffre sur Amédée Pommier, montrent que le champ est loin d’être épuisé.
Cependant la plupart de ces trouvailles concernent Rimbaud dans son rôle de « diable au milieu des docteurs », à la fois en pleine littérature et quelque peu en marge de celle-ci. C’est pourquoi la découverte majeure de cette période reste la version de « Mémoire » intitulée « Famille maudite » et placée sous le signe d’Edgar Poe – une référence rarement avancée et dont l’importance n’échappe à personne. Elle montre, sans qu’on puisse présumer de l’avenir, que les collections privées n’ont sans doute pas encore livré tous leurs secrets.

3. Le débat critique
Pendant une longue période le débat a été dominé par la querelle entre partisans de ce qu’on peut appeler une approche internaliste, esthétique et textuelle, et ceux d’une approche externaliste, idéologique et politique. Les deux, strictement entendues, ont montré leurs limites ; on a constaté en particulier, ce qui était prévisible, que la pertinence de l’approche idéologique s’affaiblissait après 1872, et qu’elle était impuissante à fournir pour les Illuminations la clé d’une lecture systématique. De part et d’autre, il semble que les arguments les plus recevables aient été entendus ; on le constate dans l’édition de la Pléiade par André Guyaux, ou dans les travaux récents de Yoshikazu Nakaji sur Une saison en enfer.
Il est d’autre part remarquable que les œuvres de Rimbaud et de Verlaine, longtemps considérées isolément, soient maintenant comprises ensemble, et que les rapports entre les œuvres de 1872, les copies réciproques, ainsi que les poèmes plus tardifs de Verlaine soient en quelque sorte incorporés au corpus rimbaldien. Les travaux d’Olivier Bivort y ont grandement contribué, et la parution toute récente d’un volume de la collection Quarto réunissant les deux auteurs en un « concert d’enfers » apporte à cette idée une consécration publique.
En revanche le livre d’Eddy Breuil, Du Nouveau chez Rimbaud (Champion, 2014), n’a donné lieu à aucun débat, alors que les médias ont accueilli avec gourmandise cette thèse révisionniste, qui attribue à Germain Nouveau des Illuminations dont Rimbaud n’aurait été que le copiste. Un sociologue mal intentionné dirait sans doute que les rimbaldiens n’ont pas voulu ruiner leur fond de commerce. Mais en réalité le livre, qui repose sur une pratique systématique du soupçon, fait bon marché non seulement du silence de Nouveau, mais de la parole de Verlaine – en dépit de ses imprécisions ; et surtout les rimbaldiens, en tant que lecteurs, sont convaincus à la fois de la solidarité profonde entre les membres du poète, si disjoints soient-ils, et de l’incapacité de l’auteur des Valentines à écrire des textes comme « Barbare » ou « Génie ». Ils ont considéré, sans preuve mais avec raison, que jamais Breton ou Gracq, qui connaissaient et aimaient les deux poètes, n’auraient donné dans ce panneau ; et ils n’ont pas jugé qu’une réfutation fût nécessaire.

4. Les saisons
Selon les moments, l’intérêt des chercheurs s’est porté tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des pièces majeures de l’œuvre. Les Poésies et Une saison en enfer ont bénéficié du programme d’agrégation (2010). Cette circonstance a été surtout favorable pour la Saison, car l’intérêt pour les Poésies avait été nourri par les apports de l’érudition, et par les discussions sur l’engagement communard. Yoshikazu Nakaji a eu l’occasion de revenir sur son livre de 1987 et d’y apporter des compléments importants : ses travaux font toujours référence ; ceux de Yann Frémy, malgré leur intérêt, n’ont pas apporté de renouvellement décisif.
En revanche les Illuminations sont un peu délaissées, après avoir été longtemps au centre de l’attention avec les livres d’André Guyaux, puis de Sergio Sacchi, et les analyses que je leur consacre dans L’Art de Rimbaud. André Guyaux y voit – ceci dit grossièrement – une suite de fragments, alors que mon point de vue est qu’il s’agit d’un recueil (inabouti) de poèmes en prose ; cette divergence a sans doute été constatée, mais elle n’a donné lieu à aucun débat. Quoi qu’il en soit l’approche générique semble atteindre ses limites, de même que l’autotextualité sur laquelle Steve Murphy avait attiré l’attention ; mais nous sommes encore loin de comprendre cette œuvre extraordinaire.

5. Dictionnaires
La mise en chantier de dictionnaires Rimbaud signifie-t-elle que la recherche n’a plus grand chose à apporter, et que l’heure de la synthèse est venue ? On peut sans doute regretter qu’il y ait deux dictionnaires concurrents, celui de Bouquins, dirigé par Jean-Baptiste Baronian, et celui qu’Alain Vaillant prépare pour Garnier. Il y aura des doublons ; mais on pourra aussi corriger l’un par l’autre. Les dictionnaires, grâce à leur caractère systématique, permettent de combler des lacunes ; ils donnent aussi l’occasion aux meilleurs spécialistes (Guyaux, Bivort, Nakaji pour Bouquins) de faire sérieusement l’état d’une question. C’est plus qu’utile, et il est bon  – me suis-je toujours dit – que d’autres s’en chargent.


6. Un mot suffit pour conclure : « Départ dans l’affection et le bruit neufs ! »

dimanche 26 janvier 2014

Les mystères d’une écriture, première partie : rencontre à Aix-en-Provence, par Jacques Bienvenu.




Lorsque j’ai observé la curieuse graphie de l’écriture du manuscrit de Verlaine concernant le poème La Grâce ( voir les deux articles qui précèdent), j’eus l’idée de demander à Yves Jacq de me venir en aide. Grand spécialiste du groupe des Vivants : Richepin, Ponchon, Bouchor, il côtoie aussi les écrivains qui gravitent autour de ces poètes et bien sûr Verlaine. Surtout, il connaît admirablement les écritures ayant collationné des milliers de lettres au cours de ses années de recherches. Rendez-vous fut pris à Aix-en- Provence, et nous voilà donc, après avoir déjeuné sur le Cours Mirabeau, en direction de la bibliothèque Méjanes pour examiner le dossier. Manque de chance elle était fermée. Il pleuvait, il faisait froid, on cherchait un café peu bruyant aux alentours. Finalement, c’est à l’extérieur d’un bistro, sous un auvent qu’on s’installa malgré les intempéries. Rien ne peut décourager des chercheurs fanatiques et c’est sur une table à peine abritée que je sortais les photocopies des feuillets du manuscrit de La Grâce et de celui des Vieux Coppées. 

Ce fut vraiment un bon moment de philologie ! Avec nos crayons on soulignait tout ce qui nous paraissait curieux. Yves Jacq observait des accents circonflexes qui manquaient là où il en fallait et d’autres placés par erreur. Très finement, il me faisait remarquer que le mot « Hablant » écrit « Hâblant » ne portait pas d’accent car il venait de l’espagnol Hablar qui n’en prend pas et il me rappelait que Verlaine connaissait bien l’espagnol. On notait que le mot  « Hélas » barré en début de vers revenait dix lignes plus loin en début de vers aussi. C’était bizarre. Le mot « laisse » barré qui n’aurait pas rimé nous intriguait. Tout y est passé jusqu’au point d’orgue : l’invraisemblable mot à la rime que j’observais : « dia reste » au lieu de « diable ». C’est à ce moment que nous eûmes la conviction que c’était une copie peut-être dictée par Verlaine à une autre personne.

Néanmoins, il fallait absolument faire toutes les vérifications. Je n’hésitais pas à me rendre à la bibliothèque Doucet pour observer une grande quantité de manuscrits de Verlaine en particulier ceux qui provenaient de la vente Jean Hugues. Je profitais de mon voyage à Paris pour acheter chez un bouquiniste Sagesse dans la collection des Manuscrits des Maîtres. Ernest Delahaye y analysait l’écriture de Verlaine et  notait : 

« L’auteur de Sagesse a l’écriture liée, il lui arrive de tracer deux et même trois mots sans lever la plume […] ». On est loin de l’écriture scripte, jamais mentionnée.

Puis, coup de théâtre, Yves Jacq m’informait qu’il avait identifié de manière formelle et sans aucun doute possible l’écriture du manuscrit, recourant même au logiciel Photoshop pour faire des superpositions de mots ! Chose étrange, Il se trouve que cette solution apportée pose des problèmes que nous ne savons pas résoudre encore !

À suivre…

Mise à jour du 30/01/2014 suite à un commentaire de GP du même jour mais que le blog a mal placé car il devrait figurer à la suite du dernier commentaire, ce qui n'est pas le cas. Voir ma réponse à ce message.

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mercredi 8 juin 2016

Entretien avec Jean-Baptiste Baronian


Jean-Baptiste Baronian.DR.



Jacques Bienvenu

Comment avez vous été amené à éditer le Dictionnaire Rimbaud ?

Jean-Baptiste Baronian
En 2010, quelques mois après que j'avais fait paraître chez Folio une biographie de Rimbaud, j'ai été contacté par Guillaume de Roux, qui était à l'époque un des éditeurs de la collection « Bouquins » publiée par Robert Laffont. Il m'a dit que mon livre lui avait beaucoup plu et m'a tout de suite proposé d'être le maître d'œuvre d'un Dictionnaire Rimbaud. Plutôt surpris, je lui ai alors demandé pour quelle raison il s'adressait à moi, et non pas à un rimbaldien notoire lié au monde universitaire. Sa réponse m'a laissé rêveur : « Parce que tu es au-dessus de la mêlée. » Il entendait par là que les rimbaldiens sont divisés, qu'ils appartiennent chacun à tel clan ou à tel autre et qu'ils n'arrêtent pas de se faire la nique, souvent pour des queues de cerise. J'ai vu cette proposition comme un défi, et justement par rapport à toutes ces dissensions entre spécialistes ou prétendus connaisseurs du poète. Et puis, je l'avoue, la formule du dictionnaire m'a toujours séduit, et j'avais même en chantier, quand j'ai été contacté par Guillaume de Roux, ce que j'avais appelé un « dictionnaire indirect » consacré à Simenon, c'est-à-dire un dictionnaire consacré à des personnes et des sujets périphériques à son œuvre, par exemple les directeurs de journaux et de magazines qui l'ont publié, les cinéastes qui se sont inspirés de ses romans, les comédiens qui ont joué Maigret ou d'autres personnages, etc. Là-dessus, je me suis en rapport avec des rimbaldiens, certains forts connus, d'autres presque pas, et avec leur aide, j'ai commencé à établir une première liste d'entrées, que j'ai soumise à Robert Laffont. C'est sur cette base que j'ai signé le contrat d'édition.

JB
Vous êtes belge et vous résidez depuis longtemps à Bruxelles. Cette situation géographique vous à t-elle marqué pour l’intérêt que vous portez à Rimbaud et Verlaine ? Quel est votre premier contact avec l’oeuvre de Rimbaud ?

J-BB
Depuis mon adolescence, je suis un fervent lecteur de poésie et j'étais très jeune quand j'ai découvert celle des plus grands auteurs français, d'abord à travers les manuels scolaires, puis en me procurant des recueils. Vers l'âge de quatorze ans, j'ai commencé, je crois, par Les Fleurs du mal. C'était une édition populaire publiée par Gründ, sur la couverture de laquelle figurait une femme à moitié dévêtue, et je me souviens que lorsque j'ai acheté ce livre au format de poche (à Montreuil, à deux pas de la bouche du métro), j'ai eu le sentiment de commettre un péché mortel… Dans mon adolescence, je n'ai pas, dans un premier temps, associé Verlaine et Rimbaud à la Belgique et au fait que de mon côté, je vivais à Bruxelles. Mais dans un deuxième temps, les divers séjours de Verlaine et de Rimbaud en Belgique ont marqué mes esprits, et j'ai même commis des poèmes où ils étaient évoqués tous les deux, dont un où le nom de Verlaine se trouvait en acrostiche et un autre, qui était intitulé Bruxelles et où il était question « d'éternels sanglots ». En tant qu'auteur, j'ai rapidement renoncé à la poésie et s'il m'arrive d'en écrire encore de loin en loin, ce ne sont jamais que des vers de mirliton. Dans ce domaine, c'est le génie ou rien, et les génies sont si géniaux, de Villon à Claudel, en passant par Racine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud ou Laforgue, ou l'Anversois Max Elskamp que j'adore, qu'ils écrasent tout sur leur passage terrestre avec leur verbe souverain. Un littérateur belge ne peut qu'être hanté par le destin extraordinaire de Verlaine et de Rimbaud en Belgique et, en particulier à Bruxelles en juillet 1873. Mon roman L'Enfer d'une saison, qui date de 2013 et dont ils sont les héros, a justement été conçu pendant que je travaillais au Dictionnaire Rimbaud. Je l'ai écrit… comme… comme en surimpression sur cet ouvrage, sans jamais me forcer, et les épisodes bruxellois que je raconte sont venus à moi le plus naturellement du monde. Il s'agit là, en quelque sorte, d'un roman vécu. Chose sans doute paradoxale, d'une fiction autobiographique, mais dans laquelle je m'interdis de parler de moi. Le Dictionnaire a conditionné le roman. Ou l'a enfanté. C'est drôle, non ?

JB
Une saison en enfer est aussi, comme on l’a dit, une biographie fictionnelle, mais dans laquelle contrairement à vous, Rimbaud dit tout le temps « moi ». Cela pourrait justifier le titre inversé de votre livre : L’Enfer d’une saison. Dès le début de votre ouvrage qui commence le 18 juillet 1873, vous imaginez que Rimbaud rencontre Athanase Durand qui a existé, mais dont seul un spécialiste de la biographie rimbaldienne peut en connaître l’existence. C’était le frère de Paul Durand, ami d’Izambard, que Rimbaud avait rencontré à Bruxelles en 1870. Puis, vous supposez que ce frère était un ami de Baudelaire. Ne transposez-vous pas avec Félicien Rops dont vous écrivez que  Rimbaud l’avait rencontré à Paris ? pouvez-vous justifier le fait que vous faites dire à Rimbaud que Félicien Rops est un voyant ?

J-BB
J'ai cherché dans L'Enfer d'une saison à combler, à remplir les trous de l'histoire littéraire, mais aucune des supputations que j'ai faites n'est, je crois, fantaisiste ni gratuite. Athanase Durand a, de fait, bel et bien existé. Comme Jacques Poot, l'imprimeur d'Une saison en enfer, ou le propriétaire de l'Hôtel du Grand Miroir, que Rimbaud rencontre aussi, en juillet 1873. Ou même le peintre Jef Rosman, quoiqu'on puisse avoir des doutes sur la datation exacte de son portrait de Rimbaud « chez Mme Pincemaille, marchande de tabac rue des Bouchers, à Bruxelles ». Comme il y va ici d'un roman, il n'est pas important que le lecteur sache si ces personnages sont fictifs ou s'ils sont réels, s'ils incarnent effectivement des gens dont l'existence est avérée. Quand j'imagine que Paul Durand, l'ami de Georges Izambard, a pu connaître Baudelaire, à l'époque où ce dernier logeait à l'Hôtel du Grand Miroir à Bruxelles, ou que Rimbaud a pu, lui, rencontrer Félicien Rops lors d'un de ses voyages à Paris, je ne sacrifie pas à la vraisemblance, je ne fais qu'interpréter des probabilités historiques. J'ai d'ailleurs la profonde conviction qu'un des rôles essentiels du romancier consiste à revisiter l'Histoire et, comme je l'ai dit, à combler, à remplir des trous – des vides, des oublis, des omissions, des amnésies, bref tout un réseau d'inconnues, au sens mathématique du terme. Et voilà pourquoi je fais dire à Rimbaud que Félicien Rops est voyant. A la réflexion, je pense qu'il a dû le dire, lui qui parle si peu de l'art et des artistes dans ses écrits… 

JB
Le rapprochement entre Rimbaud et Félicien Rops est lumineux. L’exposition « Verlaine, cellule 252 », qui s’est tenue à Mons récemment évoque les relations entre Rops et Verlaine. Une belle exposition n’est-ce pas ?

J-BB
Je le dis sans détour : c'est la plus belle exposition littéraire que j'ai vue à ce jour, et Dieu sait si je suis friand d'expositions littéraires et si j'aime également visiter les lieux où ont vécu de grands écrivains. Un modèle du genre. Il faut rendre un vibrant hommage à Bertrand Bousmanne, qui en a été le maître d'œuvre. Il n'a rien négligé, absolument rien. La mise en scène qu'il a conçue était en tout point remarquable. Il y avait ainsi un espace sur la prison de Mons, avec en particulier la reconstitution d'une cellule, qui m'a fait froid dans le dos. Et puis voir de visu les documents relatifs à l'affaire de Bruxelles, ou encore le revolver Lefaucheux qu'a utilisé Verlaine pour tirer sur Rimbaud, confine au vertige. Je regrette toutefois que cette exposition n'ait pas circulé, comme on dit. Pour des questions d'assurances d'après ce que j'ai cru comprendre. 

JB
Le catalogue de l’exposition est un chef-d’oeuvre. Revenons au Dictionnaire Rimbaud. Il y avait 35 collaborateurs et la réalisation du livre a demandé  plusieurs années. Pouvez-vous nous parler de cette lourde tâche de directeur, de vos satisfactions et peut-être des problèmes que vous avez eu à résoudre ?

J-BB
En toute franchise, cela n'a pas toujours été commode de piloter cet ouvrage. J'avais remis à chacun des collaborateurs un petit protocole d'édition concernant à la fois le fond et la forme du Dictionnaire, mais la moitié d'entre eux ne l'a pas respecté. J'avais notamment demandé que les notices sur les poèmes de Rimbaud ne soient qu'informatives. Malgré quoi, certains collaborateurs ont brodé tant et plus sur les poèmes dont ils avaient la charge et j'ai donc dû procéder à de nombreux réajustements. Et je ne parle pas des problèmes d'uniformisation. Un tel écrivait Une saison en enfer avec des guillemets, un autre avec une majuscule à « saison », un troisième employait les capitales pour chacun des mots du titre, un quatrième trouvait bon de mettre ce même titre en caractères gras, et ainsi de suite… Et puis, chemin faisant, des collaborateurs pressentis m'ont abandonné, parfois sans la moindre explication ni la plus petite excuse, et j'ai éprouvé beaucoup de peine à en trouver de nouveaux. Sans compter les accidents de parcours. Si, par exemple, j'ai fait appel à vous pour une quinzaine de notices, c'est parce Jean-Michel Cornu de Lenclos, qui devait les rédiger, est mort avant de me les remettre toutes. Pour ce qui me concerne, j'avais prévu de rédiger les notices laissées vacantes, mais je ne m’attendais pas à ce qu'il y en ait autant. Cela dit, je vous avoue que j'ai eu du plaisir à les faire. J'ai pu approfondir de la sorte certains sujets que je ne connaissais pas bien et découvrir un grand nombre de pointilles, comme l'écrivait Saint-Simon. Les pointilles, à mes yeux, sont importantes. Ce sont elles qui donnent de la cohérence à un sujet ou à un thème abordé. J'ajoute que l'entreprise a été une constante work in progress, des notices en appelant d'autres, qui n'étaient pas prévues au départ, tant la matière est considérable, alors même qu'on a affaire à un auteur qui a fort peu produit et qui s'est retiré très jeune de la scène littéraire. Chose assez étonnante quand je me remémore cette passionnante aventure éditoriale, rares ont été les collaborateurs qui m'ont proposé de nouvelles notices en cours de travail. J'excepte ici André Guyaux. Du début à la fin, il m'a prodigué toute une série de suggestions et de précieux conseils, et je profite de cet entretien pour le remercier une nouvelle fois. Au fond, tous les rimbaldiens, les vrais, les purs devraient œuvrer de concert et se partager leurs informations et leurs intuitions. On devrait inventer une banque mondiale de données rimbaldiennes. À moins que votre site n'en soit déjà le prototype…

JB
Vous me donnez l’occasion de parler de Jean-Michel Cornu de Lenclos qui m’a envoyé de beaux articles pour mon blog. C’est avec effroi que je me souviens d’avoir appris son suicide dans un hôtel à Phnom Penh. Il m’avait envoyé ses derniers articles la veille de cet événement tragique. Son dernier message ne m’avait rien laissé soupçonner. Si je m’efforce de publier des articles et informations inédites comme la lettre de Bouchor communiquée par Yves Jacq, qui a retenu l’attention du prochain colloque Rimbaud, je ne peux avoir la prétention d’être le  prototype d’une banque mondiale de données ! Cependant, vous qui êtes un grand bibliophile, ne pensez-vous pas que l’objet livre demeure essentiel, même pour un dictionnaire que l’on pourrait imaginer sur le web ?

J-BB
Pour un bibliophile, le livre est un plaisir visuel, charnel, intellectuel, et je conçois la bibliophilie comme une esthétique – une esthétique en soi, qui possède sa propre grammaire et dont les règles n'ont pas grand-chose à voir avec celles de la grammaire de la toile. Une banque mondiale de données numériques n'est jamais qu'un office de dépôts et de consignations, où reposent une infinité de savoirs et où seront réunis un jour les milliards de livres écrits depuis que Gutenberg a inventé l'imprimerie. Mais ils ne seront jamais que des fantômes et ne formeront jamais une esthétique.

JB
Oui, mais ces fantômes sont bien utiles pour le chercheur ! Le site Gallica de la BNF permet de consulter un nombre incalculable de livres et articles anciens. Ne pensez-vous pas que les banques de données de la toile ont été parfois profitables pour rédiger certaines notices du Dictionnaire ? Vous arrive-t-il vous-même d’avoir recours à cette masse d’informations ?

J-BB
Je me suis, de fait, beaucoup servi de la toile dans la rédaction du Dictionnaire Rimbaud et je reconnais que sans elle, j'en serais peut-être encore toujours à glaner des informations dans telle ou telle bibliothèque et auprès de tel ou tel chercheur, çà et là à travers le monde. Reste que cette même toile est en général muette dès qu'on sort des sentiers battus et qu'on tente d'explorer les marges de la littérature – ce qui est une de mes inoffensives marottes. Prenez ainsi les noms des poètes cités par Rimbaud dans sa fameuse lettre adressée à Paul Demeny le 15 mai 1871. Oubliez Hugo, Musset, Gautier, Banville ou Baudelaire. Que croyez-vous que la toile dit de Pichat, d'Autan, de Lafenestre, de Coran, de Lazarches, de Lemoyne ou de Popelin ? Rien, ou presque. Et presque rien, par exemple, sur Mérat. Et essayez, de surcroît, de mettre la main sur un recueil d'un de ces auteurs totalement oubliés, de l'acheter sur un des très nombreux sites de vente de livres, en France ou à l'étranger… Il peut se passer des années avant que nous ne tombiez dessus ! 

JB
Je ne pourrais pas mettre facilement la main sur les ouvrages de Mérat ou de Lafenestre, mais je pourrai au moins lire un grand nombre de leurs oeuvres sur le site Gallica. Puisque nous parlons de recherches hors internet, ne pensez-vous vous pas qu’il est possible de trouver en Belgique des informations sur Rimbaud et Verlaine dans des revues, des bibliothèques, des archives, ou autres ? Pourriez-vous nous donner des pistes? 

J-BB
L'essentiel de ces recherches en Belgique a déjà été effectué de longue date. Tout récemment encore, Bernard Bousmanne a révélé divers détails peu connus dans son superbe livre illustré Verlaine en Belgique publié chez Mardaga, dans le cadre de l'exposition « Verlaine, cellule 252 », qui s'est tenue à Mons du 17 octobre 2015 au 24 janvier 2016 et que j'ai déjà évoquée tout à l'heure. Je n'irai pas jusqu'à dire que le sujet a été épuisé, mais j'ai bien peur qu'on ne trouve pas grand-chose de nouveau dans les revues et bibliothèques belges. L'hypothèse d'archives privées pouvant contenir des révélations n'est cependant pas à écarter. J'en rêve quelquefois. Je me dis qu'il y a peut-être quelque part à Bruxelles, ou ailleurs en Belgique, des dossiers qui sommeillent et auxquels leurs propriétaires n'ont jamais prêté attention. Le coup de dé, en somme. Lequel, ainsi que Mallarmé l'a si bien dit, n'abolira jamais le hasard. À moins que ce ne soit le contraire.

JB
Pour terminer cet entretien, je voudrais m’adresser à présent à l’auteur du Dictionnaire amoureux de la Belgique. Ne pensez-vous pas que les Français ont une vision un peu stéréotypée de ce pays ? Baudelaire, il est vrai, n’a pas été tendre pour le plat pays . Ne faudrait-il pas corriger cette vision, surtout aujourd’hui ?

J-BB
Vous avez raison, les Français ont une vision stéréotypée de la Belgique. Ils l'ont du reste de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne, des États-Unis et des autres pays. Je l'ai encore constaté lors des attentats terroristes, qui ont frappé Bruxelles le 22 mars 2016. C'est fou le nombre de bêtises que j'ai lues et entendues sur la commune de Molenbeek et, en particulier, sur son emplacement géographique exact ! D'une manière générale, l'immense majorité des commentaires et des articles publiés sur mon Dictionnaire amoureux de la Belgique, et Dieu sait s'il y en a eu beaucoup depuis sa parution en librairie en octobre 2015, participent à cette vision stéréotypée, alors même que je m'en suis écartée et que je n'ai pas voulu sacrifier aux clichés et aux lieux communs réducteurs. Mon livre propose, je crois, un juste équilibre entre des sujets, des thèmes et des personnages connus ou convenus et des sujets, des thèmes et des personnages qu'on ne s'attend pas forcément à trouver et qui constituent le plus souvent des découvertes, non seulement pour les lecteurs français, mais aussi pour les lecteurs belges. Eh bien, c'est à peine si la presse s'est attardée sur cette seconde catégorie de notice, à mes yeux la plus passionnante et, j'ose le dire, la plus originale (il y en a grosso modo plus de deux cent cinquante). Vraiment, je le regrette. Jusqu'à me demander si mon travail offre une quelconque utilité et si mes curiosités intéressent les gens. Il en va de même, d'ailleurs, du Dictionnaire Rimbaud. Je n'ai lu nulle part qu'un bon nombre de notices abordaient des sujets, des thèmes et des personnages qu'on n'avait encore jamais traités. Le livre est bourré de notations inédites, de détails nouveaux, de renseignements rares, et tout se passe comme si tout cela n'avait aucune importance.

JB
Avez-vous des projets éditoriaux ?

J-BB
J'ai toujours des dizaines de projets éditoriaux et je crois que j'en aurai toujours. Dans le cadre de nos entretiens, sachez que j'en ai en cours sur Verlaine dans lequel, il va sans dire, il est question de Rimbaud. Plus concrètement, je publie en octobre 2016 Le Paris de Simenon aux Editions Alexandrines. Ce livre fera partie d'une collection où figurent déjà les Paris de Balzac, Hugo, Dumas, Proust, Cocteau, Modiano, etc., et où est annoncé un Paris de Verlaine et de Rimbaud.