mercredi 16 juin 2021

Un numéro spécial du Progrès des Ardennes

 

Parimoine médiathèque Voyelles. DR.

Patrimoine médiathèque Voyelles. DR.


Émile Jacoby est connu pour avoir créé un journal « Le Progrès des Ardennes » dans lequel Rimbaud avait publié sous le pseudonyme de Jean Baudry un article intitulé « Le Rêve de Bismarck » en novembre 1870. De plus Rimbaud fut employé dans ce journal en avril 1871 pour y dépouiller la correspondance. (Voir notre article Rimbaud et Jacoby du 23 décembre 2020.).


Dans son article « Arthur Rimbaud et Le progrès des Ardennes : un rendez-vous manqué  » (Parade sauvage n°14) Gérald Dardart précisait qu’il y avait 16 exemplaires du Progrès des Ardennes à la Bibliothèque  municipale de Charleville dont un numéro spécial pour les élections de février 1871 (non daté).


Il donne d’ailleurs des extraits de ce numéro spécial mais sans jamais préciser que ce numéro spécial se présentait sous la forme d’une lettre manuscrite probablement confiée à un ami lithographe pour la publication.


Ce numéro spécial n’a jamais fait l’objet d’une publication et nous la donnons pour la première fois grâce au service Patrimoine de la médiathèque Voyelles (Ardenne Métropole) que nous remercions vivement.

 


jeudi 3 juin 2021

Quelques remarques sur Les Poètes de sept ans

 


Les Poètes de sept ans est un long poème de Rimbaud de 64 alexandrins. En voici le texte : 


Et la Mère, fermant le livre du devoir,

S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,

L'âme de son enfant livrée aux répugnances.


Tout le jour il suait d'obéissance ; très

Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits

Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.

Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poings

À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe

On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,

Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été

Surtout, vaincu, stupide, il était entêté

A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :

Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet

Derrière la maison, en hiver, s'illunait,

Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne

Et pour des visions écrasant son œil darne,

Il écoutait grouiller les galeux espaliers.

Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers

Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,

Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue

Sous des habits puant la foire et tout vieillots,

Conversaient avec la douceur des idiots !

Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,

Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,

De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.

C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !


A sept ans, il faisait des romans, sur la vie

Du grand désert, où luit la Liberté ravie,

Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait

De journaux illustrés où, rouge, il regardait

Des Espagnoles rire et des Italiennes.

Quand venait, l'œil brun, folle, en robes d'indiennes,

- Huit ans - la fille des ouvriers d'à côté,

La petite brutale, et qu'elle avait sauté,

Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses,

Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,

Car elle ne portait jamais de pantalons ;

- Et, par elle meurtri des poings et des talons,

Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.


Il craignait les blafards dimanches de décembre,

Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,

Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;

Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.

Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,

Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg

Où les crieurs, en trois roulements de tambour,

Font autour des édits rire et gronder les foules.

- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles

Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,

Font leur remuement calme et prennent leur essor !


Et comme il savourait surtout les sombres choses,

Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,

Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,

Il lisait son roman sans cesse médité,

Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,

De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,

Vertige, écroulements, déroutes et pitié !

- Tandis que se faisait la rumeur du quartier,

En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile

Écrue, et pressentant violemment la voile !


Les Poètes de sept ans ne comporte qu’une note assez brève dans la dernière Pléiade que nous reproduisons ici : 


« Rimbaud contribue à son propre mythe en jetant un regard autobiographique, avec 10 ans d’écart, sur l’éveil précoce à la poésie. Il partage avec son enfant poète le rapport à la mère(V.1-4,28) l’agressivité dans la relation amoureuse, la perception panthéiste de la nature ( V.52-54), le sens de l’ennui dominical(v.44)de la solitude et de la différence. »


Si tous les commentateurs admettent la nature biographique du poème, on est en droit de se demander pour quelle raison Rimbaud qui a 16 ans choisit de se présenter à l’âge de sept ans. Si le poème est vraiment biographique il faut savoir que c’est à cet âge que Rimbaud rentre en 9ième à l’intistution Rossat et que sa mère aménage rue Bourbon dans un quartier pauvre où logeaient des ouvriers. Sept ans, c’est aussi l’âge de raison que Rimbaud a nommé dans sa Saison en enfer : 


« Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l’âge de raison-qui monte au ciel, me bat, me renverse me traîne. »


Ce vice comme on l’a déjà dit pourrait être l’homosexualité considérée précisément comme un vice à l’époque de Rimbaud. Cependant l’homosexualité n’apparaît pas dans le poème. Au contraire l’enfant marque une attirance pour les filles. Celle de huit ans et les espagnoles et italiennes des revues illustrés.

Dans le poème on a voulu voir la masturbation dans l’expression «  les deux points à l’aine », ainsi que l’expression « âcres hypocrisie ». Ce n’est pas certain malgré l’assurance de certains commentateurs.


Dans un autre ordre d’idée, j’ai déjà indiqué que « le livre du devoir » pouvait être la grammaire du père de Rimbaud ce qui fait que ce père absent serait tout de même présent par l’intermédiaire de ce livre. C’est en effet au moment où Rimbaud va avoir sept ans que son père se sépare définitivement de sa mère.


Cela dit, il faut être prudent et ne pas tout ramener à une glose biographique. Ainsi Alain de Mijolla pense que la fille des ouvriers auxquels le jeune poète mord les fesses est un jeu érotique inventé par Rimbaud: «  quand on sait l’isolement auquel furent longtemps condamnées les enfants Rimbaud, la fréquentation d’une voisine, fille d’ouvriers de surcroit, apparait hautement improbable. Cf : L’ombre du capitaine Rimbaud, Les visiteurs du moi, « Les belles lettres », Paris 1981. Indépassable étude psychanalytique. Lorsque Rimbaud écrit qu’à sept ans il n’aimait pas Dieu on sait que ce n’est pas vrai car à cet âge il était catholique fanatique. Comme dans la Saison en enfer on est en présence d’une biographie fictionnelle.


Mais il y a un autre élément qui a une très grande importance pour ce poème : Il est inséré dans une lettre à Paul Demeny du 10 juin 1871 qui suit d’environ un mois la fameuse lettre du Voyant qu’il lui avait adressée. Le poème est daté dans la lettre du 26 mai 1871. Les Poètes de sept ans intervient donc après la révolution poétique que réclame Rimbaud. Dans cette période qui précède l’arrivée de Rimbaud à Paris le poète cherche à être publié. On sait que Rimbaud espérait que Demeny le publie à la Librairie artistique. C’est pour cette raison qu’il lui avait communiqué une liste de poèmes à Douai en 1870. Demeny n’avait pas donné suite pour cette publication. Cette fois Rimbaud tente à nouveau d’intéresser Demeny. Il lui demande de détruire son ancienne production pour bien montrer que seuls ses nouveaux poèmes ont de la valeur. Comme dans la lettre à Banville de Mai 1870, où il espérait être publié au Parnasse contemporain, il donne trois poèmes dont le premier-Les Poètes de sept ans- porte en en tête : À Monsieur Paul Demeny Les deux autres poèmes sont Les Pauvres à l’église et Le Cœur du pitre. À la fin de la lettre pour flatter son destinataire il demande un exemplaire des Glaneuses recueil poétique que Demeny avait publié à la Librairie artistique. Il ne faudrait pas comme on a l’habitude de le faire sous estimer la Librairie artistique. La preuve en est, comme je l’ai signalé dans une récente communication que Demeny avait publié en 1870 un ouvrage de Philippe Burty qui était un critique d’art très connu à l’époque.


Je ne crois pas que Les Poètes de sept ans soit destiné précisément à Demeny. Peu de temps après Rimbaud enverra à Banville le fameux poème Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs, mais celui-ci  est personnel. Les Poètes de sept ans a vocation à être publié.


Le poème adressé à Banville était daté symboliquement du 14 juillet. On peut se demander si la date du 26 mai que Rimbaud a mis à la fin du poème n’a pas aussi une valeur symbolique. Le 26 mai se situe deux jours avant la fin de la semaine sanglante.


Les Poètes de sept ans est un chef-d’œuvre des vers de 1871. Il semble à première vue d’une lecture facile mais il cache encore bien des mystères.

mardi 25 mai 2021

Les saisons de Rimbaud

 

 Communication de Jacques Bienvenu sur Philippe Burty


Les actes du colloque « Les saisons de Rimbaud » qui s’est déroulé les 16 et 17 mars 2017 à la Maison de la recherche à Paris sont enfin publiés et peuvent être commandés à partir du 9 juin (et non le 26 mai comme annoncé) en écrivant à : administration1@éditions- hermann.fr. Prix : 29,50 euros. Pages 338.

Nous avions rendu compte de ce colloque sur notre blog et on pourra y lire aussi l’avant propos de Michel Murat.

À ce jour les éditions Hermann qui publient les actes ne mentionnent pas les communications et nous donnons ici la table des matières pour information. Annonce du livre sur le site des éditions Hermann.

Table des matières 

Abréviations ..............................................................................................................

Avant-propos. Du nouveau sur Rimbaud ? ............................................

par Michel Murat 

I. Périodisation et terminologie. Mes saisons de Rimbaud.13 

par Hermann H. Wetzel 

II. Rimbaud et le GradUs ad parnassUm....................................................27 

par Romain Jalabert 

III. Rimbaud lexicomane..................................................................................47 

par Andrea Schellino 

IV. Philippe Burty, témoin de Rimbaud................................................61 

par Jacques Bienvenu 

V. Simplicité de Rimbaud (à propos des vers de 1872)...............71 

par Henri Scepi 

VI. Fantaisie et satire : autour du Coeur Supplicié  .........................91 

par Yves Reboul 

VII. Sur les contributions de Rimbaud à l’Album zutique....117 

par David Ducoffre 

VIII. Le corps du gamin.................................................................................157 

par Jean-Baptiste Baronian 

IX. Quelques hypothèses sur la « magie » de Rimbaud............167 

par Annick Ettlin-Lauper 

X. Rimbaud « mage ou ange » .................................................................... 187 

par Jean-Luc Steinmetz 

XI. L’écriture du mythe chez Rimbaud.............................................197 

par Giovanni Berjola 


XII.
Une variante de « Nuit de l’enfer »
.......................................... 209 

par Aurélia Cervoni 

XIII. Une « prose de diamant » : formes et valeurs
de la prose dans U
ne saison en enfer .............................................. 221 

par Jean-Nicolas Illouz 

XIV. La « boue rouge et noire », ou Rimbaud chiffonnier ... 237 

par Antoine Compagnon 

XV. « Mon sort dépend de ce livre » :
vie et art dans U
ne Saison en enfer…………………………………………..251

 par Yoshikazu Nakaji 

XVI. Rimbaud « moderniste »....................................................................267 

par Dominique Combe 

XVII. Mythe ou allégorie dans Une Saison en enfer...................279 

par Eric Marty 

XVIII. La réception de Rimbaud
dans le moment textualiste
...............................................................287 

par Laurent Zimmermann 

XIX. Les Illuminations en hauteurs……………………………………………….301

 par Adrien Cavallaro 

XX. Rimbaud dans la base de données Data.bnf.........................323 

par Didier Alexandre 

dimanche 16 mai 2021

Jules Soury témoin de Rimbaud

 

C’est par une lettre célèbre de Léon Valade à Émile Blémont que nous avons un témoignage de la présentation de Rimbaud le 30 septembre 1871 aux poètes parisiens. Dans cette lettre il écrivait : 

« Vous avez perdu de ne pas assister au dernier dîner des affreux Bonshommes... Là fut exhibé, sous les auspices de Verlaine son inventeur, et de moi, son Jean-Baptiste sur la rive gauche, un effrayant poète de moins de 18 ans, qui a nom Arthur Rimbaud. Grandes mains, grands pieds, figure absolument enfantine et qui pourrait convenir à un enfant de treize ans, yeux bleus profonds, caractère plus sauvage que timide, tel est ce môme dont l’imagination pleine de puissances et de corruptions inouïes, a fasciné ou terrifié tous nos amis. « Quel beau sujet pour un prédicateur », s’est écrié Soury. D’Hervilly a dit : « Jésus au milieu des docteurs. » – C’est le diable ! m’a déclaré Maître ; ce qui m’a conduit à cette formule nouvelle et meilleure : le Diable au milieu des docteurs ! »


Cette lettre nous informe incidemment de la présence de deux hommes à la présentation de Rimbaud : Edmond Maître et un certain Soury.


Nous avons déjà publié un article sur Edmond Maître. La biographie de Jean-Jacques Lefrère ne donne qu’une indication sur Soury : « Jules Soury : attaché à la Bibliothèque Nationale collaborateur de La Revue des Deux Mondes ». Aucun ouvrage sur Rimbaud ou Verlaine ne donne d’autres précisions.


Il nous paraît utile de les compléter .


Jules Soury est né le 28 mai 1842 à Paris. 


Licencié ès lettres en 1863, il devint  élève de l’École des Chartes de 1863 à 1867 en même temps que Camille Pelletan qui lui fit connaître Verlaine et Valade. Rappelons que Camille Pelletan et Valade figurent sur le Coin de table de Fantin Latour. Depuis 1865 il était archiviste paléographe avec une thèse consacrée aux études hébraÏques et éxégétiques au Moyen Age chez les chrétiens d’Occident en 1867. Il fut l’élève d’Ernest Renan qui lui permit d’être rédacteur à La Revue des Deux Mondes et au Temps. Ses amitiés le poussaient à militer pour la Commune de Paris, mais ses parents l’éloignèrent de Paris. Au moment où il connut Rimbaud il était revenu à la Bibliothèque Nationale. Il publiait des ouvrages d’érudition et des articles dans Le Temps, La Revue des Deux Mondes et La Revue scientifique.


On ignore si Rimbaud est entré en relation avec lui. Il aurait pu lire un long article publié le premier janvier 1872 dans La Revue des deux mondes : « LA BIBLE D'APRÈS LES NOUVELLES DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES »


Comme Soury est mort en 1915 bien après la publications des œuvres de Rimbaud on aurait pu l’interroger mais nous n’avons aucune information à ce sujet.



Pour compléter la biographie de Jules Soury voici un article d’Anatole France écrit en 1891 : 

« Un appartement bourgeois dans une maison neuve, près du Luxembourg. Des rideaux de laine, des meubles de la forme la plus ordinaire. Rien qui choque ou charme le regard. Partout l’ordre, la simplicité, la parfaite décence. C’est là que, au milieu de livres reliés sans art, mêlés sur leurs rayons à des préparations anatomiques, vit et pense un des esprits les plus étendus et les plus audacieux de ce temps, une âme entre toutes artiste et savante. Et l’homme qui passe sa vie entre ces murs vulgaires y contemple chaque jour les plus magnifiques spectacles de la nature, les images des arts et des cultes, les métamorphoses des formes organiques depuis les protistes jusqu’aux primates et les méandres du cerveau de l’homme. Studieux et solitaire, M. Jules Soury ne sort guère de chez lui que pour se rendre à la vieille Sorbonne, où, depuis dix ans, il enseigne, dans une petite salle, sous les toits, les nouvelles doctrines de psychologie physiologique. C’est Paul Bert qui, étant ministre, le nomma maître de conférences près l’École pratique des hautes études. Paul Bert, grand physiologiste, avait toute compétence, assurément, pour fonder une chaire de cette nature et désigner le titulaire. Toutefois, c’était une nouveauté, et plusieurs, dans la maison aussi bien qu’au dehors, en prirent ombrage. Pareille mésaventure advint, dans le Collège de France, à Gassendi, quand ce grand homme laissa deviner qu’il inclinait vers le système de Copernic. Alors un nommé Morin voulut le faire taire. M. Soury éprouva qu’il y a toujours des Morins. Mais, soutenu par l’opiniâtre Paul Bert, il trouva, dans la presse, en J.-J. Weiss, un brillant défenseur. L’ami de Gambetta écrivit dans la Revue bleue une satire sur cet esprit philistin auquel il attribuait les criailleries soulevées par la nomination de M. Jules Soury ; il vanta justement “« ce lettré exquis, nourri de la substance la plus solide »” et le vengea de l’injustice des gens à diplôme, “« savants, comme le barbier de Gil Blas, en toutes sortes de choses inutiles »”. Et M. Jules Soury, dans sa petite salle haute de la Sorbonne, un scalpel à la main, un cerveau sur la table, tranquille, enseigna à une élite d’élèves le jeu compliqué des appareils de l’innervation cérébrale et développa la théorie des localisations.

C’est là, dans cette salle, qu’il faut le voir et l’entendre. Un peintre ferait un beau portrait s’il saisissait le caractère puissant de ce crâne dépouillé et poli, non par l’âge (M. Soury est jeune encore), mais par le travail de la pensée, de ces petits yeux perçants, de ces joues lourdes que la parole anime, de ce geste simple et paisible, de cette forme épaissie par une vie claustrale et qui révèle une vigueur de corps peu commune, détournée au profit du travail sédentaire et des spéculations intellectuelles.

Je voudrais que le peintre mît toute la lumière sur ces mains un peu courtes, mais belles, qui après s’être plongées dans la prodigieuse substance blanche ou grise, s’ouvrent, pour la démonstration, comme afin de laisser échapper les vérités dont elles sont pleines. Ce serait vraiment une belle composition, et tout, jusqu’aux débris de cervelle et de cervelet répandus sur la table, prendrait un sens intellectuel, revêtirait cette noblesse que la science imprime à la nature.

En dix ans de professorat M. Jules Soury a pu faire la synthèse des travaux qui, depuis 1870, c’est-à-dire depuis les découvertes de Fritsch et de Hitzig, ont paru en Europe sur la théorie des localisations cérébrales. Il a publié la matière de ses leçons en un volume qui vient de paraître.

Et je ne saurais dire l’attrait de cet ouvrage. Les esprits habitués aux hautes spéculations de l’intelligence y trouveront un intérêt romanesque et dramatique plus fort que celui de toutes les fictions des poètes. L’autre jour un de mes amis rencontra sous une voûte de la vieille Sorbonne condamnée l’auteur de ce livre ingénieux.

— Eh bien, lui dit celui-ci, voilà dix ans qu’ici, dans cette petite salle Victor Leclerc, où j’ai passé tant d’heures à causer avec le bon et savant doyen, lorsqu’il était de ce monde, je fais l’histoire des doctrines de psychologie physiologique contemporaines. La paix publique n’en a pas été troublée. J’ai écrit un gros livre de science pure sur les matières de mon enseignement, et, ce qui vaut mieux, j’ai inauguré en France, dans l’enseignement supérieur, l’étude pratique de la psychologie physiologique.

Ayant ainsi parlé, l’excellent professeur reprit sa route coutumière et son rêve habituel.

On sait que M. Jules Soury est archiviste paléographe et docteur ès lettres, bref, un homme de la carrière. On sait moins, peut-être, qu’il n’a commencé ses humanités qu’à dix-huit ans. Il avait appris auparavant un état manuel, celui de constructeur d’instruments de précision en verre. Il fit quatre ans d’apprentissage et travailla un an de son état. Pareille discipline fut également imposée au grand philosophe d’Amsterdam. Voici, en effet, ce qu’on lit dans la Vie de Spinoza, par Jean Colérus :

La Loi et les anciens docteurs juifs marquent expressément qu’il ne suffit pas d’être savant, mais qu’on doit, en outre, s’exercer dans quelque art mécanique ou profession, pour s’en pouvoir aider à tout événement et y gagner de quoi subsister… Spinoza n’ignorait point ces maximes… Comme elles sont fort sages et raisonnables, il en fit son profit et apprit un art mécanique, avant d’embrasser une vie tranquille et retirée, comme il y était résolu. Il apprit donc à faire des verres pour des lunettes d’approche et pour d’autres usages, et il y réussit si parfaitement qu’on s’adressait de tous côtés à lui pour en acheter ; ce qui lui fournit suffisamment de quoi vivre et s’entretenir. On en trouva dans son cabinet, après sa mort, encore un bon nombre qu’il avait polis ; et ils furent vendus assez cher, comme on le peut justifier par le registre du crieur public, qui assista, à son inventaire et à la vente de ses meubles.

Comme Spinoza, le jeune Soury construisait des instruments d’optique. Travaillant chez un constructeur fort apprécié des chimistes et des physiciens, il trouva chez ce maître, honnête homme et intelligent, une bibliothèque assez bonne qu’il dévora avidement. Il apprit seul un peu de latin et fit quelques thèmes et versions avec un vieux maître d’humanités. Durant les longues heures du soir qu’il passait à la bibliothèque Sainte-Geneviève, il lut tout Buffon, Voltaire et Diderot. Il était fort triste en songeant qu’il n’aurait jamais ni le loisir ni les moyens d’étudier, et même il tomba dans une mélancolie profonde. Ses parents, qui étaient très pauvres et qui avaient déjà dépensé beaucoup d’argent pour lui faire apprendre un métier, consentirent (M. Jules Soury, je le sais, leur en a gardé une pieuse reconnaissance) à faire de nouveaux et plus grands sacrifices. Entré au lycée à dix-huit ans, il acheva en trois ans toutes ses classes, et, sur le conseil de M. Michel Bréal, qu’il avait eu un moment pour maître, il entra à l’École des chartes dont il sortit, après quatre ans d’études, avec le diplôme d’archiviste paléographe. Pendant qu’attaché à la Bibliothèque nationale il travaillait au catalogue des manuscrits français, il donnait aux journaux et aux revues des articles où se révélaient, dans un style fin et fort, une philosophie déjà étendue et pleine. Le Temps eut une assez large part de cette collaboration substantielle, et les anciens lecteurs du journal n’ont pas oublié d’excellentes études de M. Soury sur Gassendi, sur Germanicus, sur le pessimisme, etc. M. Soury est admirable pour la variété des connaissances et la profondeur des vues. Ses articles, dont quelques-uns ont été réunis en volume, font les délices des délicats. Il n’y a pas de lecture plus exquise que celle, par exemple, des Portraits de femmes et des Portraits du dix-huitième siècle. Mais on peut dire que M. Soury ne ménageait pas toujours assez les esprits simples. Il avait des ironies philosophiques qui exaspéraient les bonnes âmes. Celles-ci ne lui pardonnaient pas de dire que “« les héros ont, en général, très peu d’idées »”, ce qui est pourtant vrai, et que “« Gassendi avait trop d’esprit pour faire un martyr »”, bien qu’une semblable maxime puisse être couverte par l’autorité de Montaigne. Il n’entrait point du tout dans les préjugés vulgaires. Il se fit, dit-on, une mauvaise affaire à la Revue des Deux Mondes pour avoir traité d’amusante historiette, de moinerie propre à chasser les vapeurs, un petit livre du dix-huitième siècle, que les rigoristes traitent d’ordinaire avec plus de sévérité. À La République française, il fâcha de braves gens par une phrase juste, mais un peu leste sur Jeanne d’Arc, qui est devenue, depuis dix ans, l’objet d’une sorte de culte national. Ce qu’il y a de singulier, c’est que cet esprit merveilleusement pénétrant estime, admire chez les grands esprits d’autrefois, chez Gassendi en particulier, l’art de couler les idées en douceur et de ne scandaliser personne, et qu’il a tout au contraire une manière âpre et parfois agressive de présenter ses idées : il est tout ensemble dédaigneux et violent. Sa thèse française de doctorat sur les théories naturalistes du monde et de la vie, savant et bel ouvrage, était semée de pièces explosibles, de machines infernales disposées pour éclater au nez des spiritualistes. Or, il se trouva que le président de thèse était le regretté M. Caro, philosophe spiritualiste. Il fut bien forcé de reconnaître ses propres doctrines dans “« ces imaginations puériles qui, disait le candidat, ont abaissé tant d’hommes, d’ailleurs fort instruits, au niveau mental des sauvages »”, mais il était homme d’esprit, surtout en Sorbonne ; il se vengea en faisant une belle apologie de Socrate et en louant M. Jules Soury du charme invincible de son style.

Cette humeur vient, chez notre philosophe, d’une sensibilité très vive, d’une extrême irritabilité. Il est irascible, comme les poètes qu’il égale ou surpasse par l’imagination et le sentiment.

On ne lui reprochera pas du moins de se croire seul en possession de la vérité. Pour lui, la science la plus haute n’est toujours qu’une ignorance relative. Il a au plus haut degré le sens du relatif, et s’il n’est pas proprement sceptique, c’est que le scepticisme est une métaphysique et qu’il estime peu la métaphysique, encore qu’il reconnaisse avec tristesse que “« l’homme est par excellence un animal métaphysicien »”.

Les philosophies l’intéressent comme des monuments psychiques propres à éclairer le savant sur les divers états qu’a traversés l’esprit humain. Précieuses pour la connaissance de l’homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui n’est pas l’homme.

Les systèmes sont comme ces minces fils de platine qu’on met dans les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties égales. Ces fils sont utiles à l’observation exacte des astres, mais ils sont de l’homme et non du ciel. M. Soury trouve bon qu’il y ait des fils de platine dans les lunettes. Il veut seulement qu’on n’oublie pas que c’est l’opticien qui les a mis :

Toutes les doctrines philosophiques, dit-il, ont été nécessaires, partant légitimes, à leur heure. Elles ont été vraies aussi longtemps qu’elles ont reflété les divers états de l’esprit humain, qui se contemplait en elles. Puis les hypothèses vieillies ont fait place à de plus jeunes. Nos théories auront le sort de celles qui les ont précédées ; elles nous occupent, nous passionnent : nos descendants souriront avec compassion de notre simplicité. (Bréviaire de l’histoire du matérialisme.)

Lui-même, il procède du vieil atomisme de Démocrite, d’Épicure, de Lucrèce et de Gassendi ; il soutient et développe la doctrine de l’évolution si largement développée par la science moderne. Il rattache le transformisme à la plus vaste des hypothèses cosmiques, celle de la transformation et de la conservation des forces physiques, et il jouit ainsi du plus magnifique poème dont puisse s’enchanter la raison de l’homme.

Mais il ne s’abuse point sur la durée de cette sublime conception. Il sait qu’elle subira comme toutes choses les outrages du temps.

Il s’en console, et, dans sa soumission à la nature, il va jusqu’à s’en réjouir :

De solutions définitives, dit-il, nous n’en apporterons point, d’abord parce qu’il n’en existe peut-être pas, mais surtout parce que le charme secret, l’attrait profond des questions transcendantes est tout entier dans la poursuite des vérités inconnues qui fuient et se dérobent.

Et comment l’homme prétendrait-il saisir la vérité des choses ?

En dehors des rêves qu’il fait tout éveillé, et qu’il appelle ses pensées, pour les distinguer des rêves de ses nuits, en dehors de ses états de conscience, l’homme ne peut rien savoir du monde lui-même, du monde tel qu’il est, non tel qu’il lui paraît être.

Et M. Jules Soury dit ailleurs, avec une précision de langage et de pensée due à ses longues études du cerveau et des centres nerveux :

Quel rapport y a-t-il entre ces vibrations de l’air et de l’éther, qui à chaque instant assaillent nos organes, et les sensations de lumière, de couleur, de chaleur, de son, etc., qu’elles provoquent ou réveillent dans notre conscience ? Un mouvement n’est ni bleu ni rouge, il n’est ni froid ni chaud, il n’est pas plus sonore que sapide. C’est au sein des ganglions de la substance nerveuse que, par une évolution inconnue, ces innombrables ébranlements de l’étendue se transforment pour nous en un univers où la lumière ruisselle des profondeurs azurées et baigne éternellement les mondes de ses vagues infinies ; où, sur la terre comme aux cieux, tout se colore, tout s’anime de bruits charmants ou terribles.

La harpe éolienne que les souffles de l’air font chanter croira que le vent est un son. Nous sommes cette harpe. Et M. Soury aboutit à cette formule précise :

« Le monde, tel qu’il nous apparaît, n’est qu’un phénomène cérébral. »

Je ne prétends pas du tout exposer ici la doctrine philosophique de M. Jules Soury. Mais ce savant est un écrivain admirable. On ne sait pas assez que son style, moulé sur la pensée, est souple, vigoureux, coloré et parfois d’une splendeur étrange, et je reste dans ma fonction purement littéraire en mettant sous les yeux du lecteur une page parfaitement belle, dans laquelle M. Jules Soury résume ses vues sur la nature. Je la tire d’une introduction à la théorie de l’évolution du sens des couleurs, traduite de l’allemand :

Certes, la nature existe ; elle est notre mère ; nous sortons de son sein, nous y rentrons. Le grain de blé qu’on jette dans le sillon germe et sort de terre, l’épi devient du pain, il se transforme chez l’homme en chair et en sang, en ovule fécondé d’où se développe l’embryon, l’enfant, l’homme ; puis le cadavre engraisse la terre qui portera d’autres moissons, et ainsi dans les siècles des siècles, sans qu’on puisse dire ni comprendre pourquoi.

Car, s’il est quelque chose de vain et d’inutile au monde, c’est la naissance, l’existence et la mort des innombrables parasites, faunes et flores qui végètent comme une moisissure et s’agitent à la surface de cette infime planète, entraînée à la suite du soleil vers quelque constellation inconnue. Indifférente en soi, nécessaire en tout cas, puisqu’elle est, cette existence, qui a pour condition la lutte acharnée de tous contre tous, la violence ou la ruse, l’amour plus amer que la mort, paraîtra, au moins à tous les êtres vraiment conscients, un rêve sinistre, une hallucination douloureuse, au prix de laquelle le néant serait un bien.

Mais, si nous sommes les fils de la nature, si elle nous a créés et donné l’être, c’est nous, à notre tour, qui l’avons douée de toutes les qualités idéales qui la parent à nos yeux, qui avons tissé le voile lumineux sous lequel elle nous apparaît. L’éternelle illusion qui enchante ou qui tourmente le cœur de l’homme est donc bien son œuvre. Dans cet univers, où tout est ténèbres et silence, lui seul veille et souffre sur cette planète, parce que lui seul peut-être, avec ses frères inférieurs, médite et pense. C’est à peine s’il commence à comprendre la vanité de tout ce qu’il a cru, de tout ce qu’il a aimé, le néant de la beauté, le mensonge de la bonté, l’ironie de toute science humaine. Après s’être naïvement adoré dans ses dieux et dans ses héros, quand il n’a plus ni foi ni espoir, voici qu’il sent que la nature elle-même se dérobe, qu’elle n’était, comme tout le reste, qu’apparence et duperie. Seul, sur ce monde envahi par la mort, au milieu des débris de ses idoles brisées, se dresse le fantôme de l’Illusion.

Sans doute, la tristesse philosophique s’exprime ici avec une morne magnificence. Comme les croyants parvenus à un haut degré de beauté morale goûtent les joies du renoncement à la joie. M. Jules Soury s’enivre de cette grande mélancolie philosophique et s’oublie dans les délices du calme désespoir. Douleur profonde et belle que ceux qui l’ont goûtée n’échangeraient pas contre les gaietés frivoles et les vaines espérances du vulgaire !

Et les contradicteurs qui malgré la beauté esthétique de ces pensées les trouveraient funestes à l’homme et aux nations, suspendront peut-être l’anathème quand on leur montrera la doctrine de l’illusion universelle et de l’écoulement des choses naissant à l’âge d’or de la philosophie grecque avec Xénophane et se perpétuant à travers l’humanité polie, dans les intelligences les plus hautes, les plus sereines et les plus douces, un Démocrite, un Épicure, un Gassendi. »