mardi 21 septembre 2021

Le Bateau ivre a 150 ans


On peut commander aux éditions l'Harmattan le livre :

Le Bateau ivre a 150 ans

Sous la direction de Pierre Brunel, Giovanni Dotoli, Arnaud Santolini, Mario Selvaggio

Articles de :


Un beau livre avec de très belles illustrations en couleur.


dimanche 29 août 2021

Les enseignements du porte-feuille de Rimbaud

Le but de cet article est de préciser les premières lettres de Verlaine à Rimbaud trouvées dans le porte-feuille de Rimbaud lors de son audition à Bruxelles après le drame du 10 juillet 1873.

Il est significatif de voir que Rimbaud avait conservé dans ce fameux porte-feuille des lettres de Verlaine qui dataient de plus d’un an. On a peu souligné ce fait qui montre l’importance pour Rimbaud de sa relation avec Verlaine.


La première lettre est datée sans certitude par Pakenham en mars 1872 :


DR. Gallica.

Suis une lettre datée du 2 avril 1872 :



DR. Gallica.


Puis une troisième lettre écrite du Cluny et datée par Pakenham du 28 ou  29 avril : 




DR. Gallica.


Enfin trouvé dans le fameux portefeuille le poème de Verlaine « Le bon disciple » daté de mai 1872


DR. Gallica.

On comprend que ce poème ait eu son rôle dans la condamnation sévère de Verlaine par les juges belges.


vendredi 30 juillet 2021

Histoire des dessins de Verlaine et retour sur la lettre du 18 mai 1873

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Les dessins de Verlaine ont une histoire mal connue. Verlaine avait conservé toutes les lettres qu’il avait reçues de Germain Nouveau et Delahaye, puis il avait découpé les dessins. Ils étaient séparés des lettres auxquelles ils avaient appartenu et dont ils constituaient l’illustration. Il donna  à la fin de sa vie les dessins à Laurent Tailhade qui les vendit au collectionneur Doucet. Ce trésor se retrouva donc à la Bibliothèque Doucet. En 1949 le conservateur demanda à Jean-Marie Carré, connu pour avoir écrit une Vie de Rimbaud, de classer les dessins. Carré accepta et à la suite publia un ouvrage intitulé « Autour de Verlaine et Rimbaud ». Dans son introduction Carré écrivait que si Verlaine les avait conservés au cours d’une existence errante et irrégulière, c’était après les avoir soigneusement découpés, et il s’était même appliqué à raturer, au verso, les passages des lettres qu’il lui eût été impossible de supprimer sans mutiler les croquis. Certains lui apparaissaient, sinon compromettants, du moins inutilement révélateurs pour des yeux indiscrets. La plupart des dates avaient disparu.

Il semble que Rimbaud ait pris l’habitude d’illustrer ses lettres à la suite de sa correspondance avec Verlaine. Ainsi la lettre de « Laïtou » est la première de Rimbaud que nous connaissons illustrée. De plus le langage des lettres était une sorte d’argot et de patois. Ils se complaisaient à de monstrueuses démonstrations du plus simple vocabulaire. Delahaye se mit au diapason des deux amis. Verlaine avec « son accent parisiano-ardennais » comme il le dit lui-même rend malaisée l’identification des êtres, des lieux et des choses.


C’est la difficulté que nous avons rencontrée avec la lettre du 18 mai 1873. 


Il ressort de la recherche précédente que le quatrain sous le monarque est celui-ci


Vive notre grand Monarquô

Féculard et fils premierô

Sur son front il a la marquô

Qui prédestine au cimiérô ! ( ter)


Le personnage Dupont est un séminariste qui a été élève avec Rimbaud au collège de Charleville. Son nom apparaît au palmarès des prix de la classe de seconde et de rhétorique.


Palmarès classe de seconde. DR.

Palmarès classe de rhétorique. DR.

La phrase sous le miroir qui représente un joueur de billard (qui est ce personnage ?) ne donne qu’un mot sûr : « béliard ». Des interprétations ont été données. Voir les commentaires des précédents articles.


vendredi 23 juillet 2021

Les mystérieux dessins des lettres de Verlaine à Rimbaud du 15 et du 18 mai 1873 (dernière mise à jour le 27 juillet)

DR. Médiathèque Voyelles.

Dans notre précédent article, nous avons obtenu d’importants éclaircissements sur les dessins de la lettre du 18 mai 1872. Grâce à de nombreux commentaires, des explications ont été apportées. Ainsi, il est avéré que DUPONT (écrit au miroir) est un séminariste que Rimbaud a connu au collège. Le monarque représente Verlaine en Napoléon III. Il rejette dans des coupelles du caca. Le quatrain sous le monarque a été très modifié par rapport à la version donnée par Pakenham. Une discussion disputée a donné raison à Franck Delaunoy sur le mot  « cimier ». Le débat me semble de bon niveau. Il faut signaler à ce sujet les excellentes interventions de David Ducoffre. On espère que des verlainiens participeront au débat. Il ne faut pas minimiser l’importance de cette recherche. La lettre du 18 mai 73 représente un moment capital des relations Verlaine-Rimbaud. Rimbaud est en train d’écrire sa Saison en enfer. Verlaine veut publier le recueil Romances sans paroles avec une dédicace à Rimbaud. Pourtant le drame de Bruxelles n’interviendra que deux mois après. La lettre de Verlaine est la dernière connue avant ce fameux drame. Déchiffrer ce que Verlaine a écrit sur les dessins peut nous donner des informations capitales. Il reste encore des énigmes. Par exemple : qui est le nommé Béliard sous le dessin de gauche ? Pourquoi ce jeu de Miroir ? 


Afin d’aider au débat je publie la lettre de Verlaine à Delahaye qui a été écrite 3 jours avant par Verlaine et qui comporte d’importants dessins bien commentés cette fois par Pakenham. Mais notre version que nous publions grâce à l’obligeance de la  Médiathèque Voyelles est bien meilleure pour la qualité des dessins.


La lettre comporte quatre feuillets. Le premier donné en tête de notre article : deux dessins. En haut de la page « Nous » , c'est à dire Verlaine et Delahaye de chaque côté du panneau-frontière, chacun laissant tomber leur pipe et pleurant; du côté « Pelchique », Verlaine a reçu une lettre et se lamente : Quoi ! Nul dessein de vous. ho! ho! hi hi hi »; du côté «  Frince », Delahaye pleure en s’écriant : «  oh c’remord! ». En dessous « Lui », Rimbaud, en haut de forme, est attablé devant un verre et deux bouteilles, et fume tranquillement la pipe en s’écriant « ah merde ! »


DR.Médiathèque Voyelles

En page 2, Verlaine annonce : « j’envoie sans retard mon livre (Romances sans paroles) À Claye à Paris-Dans un mois ça sera imprimé [Dessin : autoportrait à la manière d’un médaillon de la Renaissance, avec la légende : « PAOLO VERLANIO POETA FORESTIERE » ] et à vous envoillié avec une belle affaire en forme de dédikasse » [ DESSIN : Verlaine en paysan empérruqué présente Romances sans paroles à Delahaye ]

En page 3 , sous le titre « Salon de 1873-galerie des refusés » deux DESSINS : statue de Verlaine nu avec une feuille de vigne, tenant un drapeau (O Rus ! »), et sur le socle l’inscription : » L’ENNUI jehonville faciebat »; un tableau signé «  P.V.faciebat, représente une paire de fesses d’où sort un énorme étron qui se répand sur une ville avec la légende : «  destruction de Charleville,ses imprimeurs et ses journalistes.


Les commentaires des dessins sont de Michael Pakenham.


On donne aussi le quatrième feuillet de la lettre :



DR.Médiathèque Voyelles.

Mise à jour 26 juillet : suite au commentaire de Franck Delaunoy du 24 juillet 12h 22 je publie deux dessins de Verlaine :

Ancienne collection Matarasso. DR.

Album Verlaine p. 71.

J’ajoute quelques précisions : 


C’est en 1930 que l’on a pu consulter le dossier de l’affaire de Bruxelles détenue par la Bibliothèque Royale de Belgique. La quasi-totalité du dossier avec des fac-similés a été publiée pour la première fois par André Fontainas en 1931. C’est de sa publication que nous avons extrait les documents concernant la lettre de Verlaine du 18 mai 1873. La publication la plus complète et la plus récente est celle du remarquable catalogue de l’exposition « Verlaine cellule 252. Turbulences poétiques » qui eu lieu en 2015-2016. J’ai eu le plaisir d’aller à cette exposition. Le catalogue réalisé par Bernard Bousmanne est une référence très précieuse pour les chercheurs. On y trouve une magnifique reproduction des dessins de la lettre de Verlaine de 1873 p. 63-64. Il est utile de donner ici les commentaires du dessin par Bernard  Bousmanne : « Dans sa réponse, Paul se dessine une première fois attablé dans le café fumant la pipe, avec à l’arrière un joueur de Billard. Une seconde illustration le montre en roi avec la légende : « Vive notre grand monarquô/ Féculard et fils premierô/Sur son front il a la marquô/Qui prédestine au limiérô ! (ter).


On voit que Bernard Bousmanne avait donné déjà toutes les corrections que nous avons publiées à l’exception de « limierô » qu’il ne change pas.


Mise à jour du 27 juillet :


Voici le dessin agrandi qui pose un gros problème. On lit correctement les mots « phameux » et « béliard », mais quelle est leur signification ? Qui est le joueur de billard dans la glace ? 


DR.Bibliothèque Royale de Belgique.


samedi 17 juillet 2021

Les mystérieux dessins d'une lettre de Verlaine à Rimbaud en mai 1873

 

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La lettre de Verlaine à Rimbaud du 18 mai 1873 comporte des dessins qui ont été très peu commentés et qui posent des énigmes que nous soumettons aux lecteurs du Blog.


Précisons d’abord le contexte de cette lettre. Rimbaud est à Roche où il commence à écrire Une saison en enfer. Verlaine est à Jehonville en Belgique. Les deux poètes avaient pris l’habitude de se rencontrer avec Delahaye à Bouillon à l’hôtel des Ardennes. Le 18 mai Verlaine ne trouve personne à Bouillon car les deux autres n’avaient pu venir. En les attendant, il écrit à Rimbaud cette lettre que l’on retrouvera dans le portefeuille de Rimbaud à Bruxelles après le fameux drame. ( Et non dans le portefeuille de Verlaine comme l’écrit Lefrère dans sa biographie de Rimbaud )


Sur la lettre Verlaine s’est représenté écrivant à Rimbaud. C’est peut-être lui aussi dans l’attitude du monarque sous lequel il faudrait expliquer le texte : 


Vive notre grand Monarquô

Faculard et fils premier ! 

Sur son front il a la marque

Qui predestine au limier ! ( ter)


Très mystérieux aussi le DUPONT à l’envers sur le personnage (Verlaine ?) à côté du monarque.


Les dessins sont représentés dans l’édition de la correspondance de Verlaine par Pakenham. Mais aucune explication n’est donnée sur les mystères que nous signalons. 

Mise à jour du 18 juillet : La première partie du manuscrit de la lettre :



Mise à jour du 19 juillet : voici les documents du dossier du fameux Dupont. L'acte de naissance et le livret militaire qui  montre que Dupont était séminariste. Il me reste à retrouver le palmarès du collège de Charleville où le nom de Dupont apparaît avec celui de Rimbaud.




la mention séminariste est en première ligne à droite de Dupont

Après corrections le texte sous le monarque Verlaine devient :

Vive notre grand Monarquô

Féculard et fils premierô

Sur son front il a la marquô

Qui prédestine au cimiérô ! ( ter)

dimanche 11 juillet 2021

Décès de Yann Frémy

Yann Frémy bien connu des spécialistes de Rimbaud est décédé à Strasbourg le 5 juillet 2021 à l’âge de 49 ans.

Il avait soutenu sa thèse : L'énergie poétique : "Une saison en enfer" d'Arthur Rimbaud, en 2003 sous la direction du regretté Alain Buisine. Cette thèse a donné lieu à une publication en 2009 par  les éditions Classiques Garnier : « Te voilà, c'est la force ». Il était d’ailleurs devenu un spécialiste reconnu d’Une Saison en enfer. Ses nombreuses publications, interventions radiophoniques, vidéos peuvent être consultées sur le site du CERIEL. Sa carrière universitaire se déroulait à l’Université de Strasbourg où l’on devait lui confier à la rentrée une nouvelle charge d’enseignement. 


La célébration des funérailles aura lieu le mardi 13 juillet 2021 à 10 heures 30, en l’église Saint-Martin de Noyelles-Godault.


vendredi 25 juin 2021

La famille Rimbaud rue de Bourbon en 1860 (Mis à jour le premier juillet)

 


En 1860 la famille Rimbaud s’installe rue de Bourbon. Selon Claude Jeancolas Madame Rimbaud détestait cette rue où elle avait trouvé un logement au 73. C’était, précise-t-il, une rue populaire et crasseuse, un milieu qu’elle ne souhaitait pas à ses enfants. Le premier juin 1860 naissait Isabelle Rimbaud. (La photo de la rue de Bourbon en tête de notre article est extraite du livre Passion Rimbaud de Claude Jeancolas)


Des informations inédites sur la famille Rimbaud en 1860 ont été révélées par un message anonyme posté en commentaire de notre article sur Les Poètes de sept ans.

Ces documents sont accessibles au public et proviennent de diverses archives que nous avons pu identifier et commander. Cependant, avant d’en publier des images qui demandent des autorisations longues à obtenir nous pouvons en donner la description. 

Auparavant, Il est utile de montrer l’acte de naissance d’Isabelle Rimbaud (qui est en ligne aux archives des Ardennes). On observe qu’un certain Gérard-David Bailly âgé de soixante dix-huit ans ancien menuisier et domicilié à Charleville a signé comme témoin de la naissance.


Archives départementales des Ardennes. DR.


L’une des informations la plus importante est celle d’un recensement effectué à Charleville en 1860. On voit d’abord que la famille Rimbaud est recensée au 73 de la rue Bourbon qui s’appelait rue de Bourbon à l’époque. Frédéric le fils est indiqué à l’âge de six ans ce qui prouve que le recensement a été fait avant le 2 novembre date à laquelle Frédéric aurait eu 7 ans. Arthur n’y est pas mentionné car les recensements ne mettaient pas les enfants de moins de 6 ans. Le père de Rimbaud y figure.



Archives départementales des Ardennes. DR.

Le même recensement nous indique que la famille Bailly habitait au 55 rue Bourbon à moins de 10 numéros de la famille Rimbaud. Cette famille Bailly comportait le père qui a signé comme témoin de la naissance.


Archives départementales des Ardennes. DR.

Mais de plus grâce à un acte de baptême d’Isabelle Rimbaud on voit que la marraine d’Isabelle est Eléonore Bailly. On voit aussi que Frédéric Rimbaud qui n’avait que 7 ans le 12 juin 1860 était le parrain et qu’il a signé de son écriture enfantine.


Archives départementales de la Marne. DR.

Dans le recensement de 1860, Éléonore Bailly est repasseuse et âgée de 46 ans.


Grâce à ces archives nous pouvons en tirer quelques informations.


On apprend donc que Madame Rimbaud avait des amis dans une famille voisine. Ces gens étaient d’origine modeste. Le père était menuisier et ses deux fils avaient choisi le même métier. Il avait deux filles l’une sans profession et l’autre repasseuse. Ces amis étaient suffisamment convenables pour Madame Rimbaud pour choisir le père comme témoin de la naissance d’Isabelle et la fille comme marraine.


Pour le choix de la Marraine il est probable que Madame Rimbaud la fréquentait à la messe. Les Bailly devaient être catholiques. On peut s’étonner que Madame Rimbaud n’ait pas eu d’autres amis à Charleville que des voisins pour choisir le témoin et la marraine. On a pu dire que Madame Rimbaud déménageait souvent et se fâchait avec tout le monde. Le père d’Isabelle n’était pas témoin de la naissance alors qu’il figure au recensement de 1860.


La présence du père de Rimbaud rue de Bourbon au recensement de 1860 semble montrer que la séparation des époux n’était pas effective à ce moment-là. Cependant son absence comme témoin de la naissance de sa fille et à l’acte de baptême montre qu’il était parti avec son régiment.


On voit donc que les possibilités que nous offrent les archives permettent à des chercheurs inspirés de donner des détails biographiques inédits. 


Cependant il ne faut pas croire que ces précisions biographiques permettent d’expliquer par exemple Les Poètes de sept ans. N’oublions pas que Rimbaud vient d’écrire peu avant : « Je est un autre ». Ce n’est plus lui qui s’exprime mais le Voyant. Si des informations biographiques semblent crédibles il faut être très prudent. Je ne crois pas comme Alain de Mijola que Rimbaud ait mordu les fesses des petites filles de sa rue. Néanmoins des recherches sont en cours pour rechercher des petites filles de huit ans rue de Bourbon …


Cet article sera remis à jour avec les photographies des actes des archives quand nous obtiendrons les autorisations.

Note (premier juillet) : On peut voir sur le recensement de 1860 qu'au 12 rue Napoléon se trouve toujours Prosper Letellier libraire. Le 12 rue Napoléon est le lieu de naissance de Rimbaud.


Archives départementales des Ardennes. DR.




mercredi 16 juin 2021

Un numéro spécial du Progrès des Ardennes

 

Parimoine médiathèque Voyelles. DR.

Patrimoine médiathèque Voyelles. DR.


Émile Jacoby est connu pour avoir créé un journal « Le Progrès des Ardennes » dans lequel Rimbaud avait publié sous le pseudonyme de Jean Baudry un article intitulé « Le Rêve de Bismarck » en novembre 1870. De plus Rimbaud fut employé dans ce journal en avril 1871 pour y dépouiller la correspondance. (Voir notre article Rimbaud et Jacoby du 23 décembre 2020.).


Dans son article « Arthur Rimbaud et Le progrès des Ardennes : un rendez-vous manqué  » (Parade sauvage n°14) Gérald Dardart précisait qu’il y avait 16 exemplaires du Progrès des Ardennes à la Bibliothèque  municipale de Charleville dont un numéro spécial pour les élections de février 1871 (non daté).


Il donne d’ailleurs des extraits de ce numéro spécial mais sans jamais préciser que ce numéro spécial se présentait sous la forme d’une lettre manuscrite probablement confiée à un ami lithographe pour la publication.


Ce numéro spécial n’a jamais fait l’objet d’une publication et nous la donnons pour la première fois grâce au service Patrimoine de la médiathèque Voyelles (Ardenne Métropole) que nous remercions vivement.

 


jeudi 3 juin 2021

Quelques remarques sur Les Poètes de sept ans

 


Les Poètes de sept ans est un long poème de Rimbaud de 64 alexandrins. En voici le texte : 


Et la Mère, fermant le livre du devoir,

S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,

L'âme de son enfant livrée aux répugnances.


Tout le jour il suait d'obéissance ; très

Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits

Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.

Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poings

À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe

On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,

Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été

Surtout, vaincu, stupide, il était entêté

A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :

Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet

Derrière la maison, en hiver, s'illunait,

Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne

Et pour des visions écrasant son œil darne,

Il écoutait grouiller les galeux espaliers.

Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers

Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,

Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue

Sous des habits puant la foire et tout vieillots,

Conversaient avec la douceur des idiots !

Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,

Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,

De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.

C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !


A sept ans, il faisait des romans, sur la vie

Du grand désert, où luit la Liberté ravie,

Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait

De journaux illustrés où, rouge, il regardait

Des Espagnoles rire et des Italiennes.

Quand venait, l'œil brun, folle, en robes d'indiennes,

- Huit ans - la fille des ouvriers d'à côté,

La petite brutale, et qu'elle avait sauté,

Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses,

Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,

Car elle ne portait jamais de pantalons ;

- Et, par elle meurtri des poings et des talons,

Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.


Il craignait les blafards dimanches de décembre,

Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,

Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;

Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.

Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,

Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg

Où les crieurs, en trois roulements de tambour,

Font autour des édits rire et gronder les foules.

- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles

Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,

Font leur remuement calme et prennent leur essor !


Et comme il savourait surtout les sombres choses,

Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,

Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,

Il lisait son roman sans cesse médité,

Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,

De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,

Vertige, écroulements, déroutes et pitié !

- Tandis que se faisait la rumeur du quartier,

En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile

Écrue, et pressentant violemment la voile !


Les Poètes de sept ans ne comporte qu’une note assez brève dans la dernière Pléiade que nous reproduisons ici : 


« Rimbaud contribue à son propre mythe en jetant un regard autobiographique, avec 10 ans d’écart, sur l’éveil précoce à la poésie. Il partage avec son enfant poète le rapport à la mère(V.1-4,28) l’agressivité dans la relation amoureuse, la perception panthéiste de la nature ( V.52-54), le sens de l’ennui dominical(v.44)de la solitude et de la différence. »


Si tous les commentateurs admettent la nature biographique du poème, on est en droit de se demander pour quelle raison Rimbaud qui a 16 ans choisit de se présenter à l’âge de sept ans. Si le poème est vraiment biographique il faut savoir que c’est à cet âge que Rimbaud rentre en 9ième à l’intistution Rossat et que sa mère aménage rue Bourbon dans un quartier pauvre où logeaient des ouvriers. Sept ans, c’est aussi l’âge de raison que Rimbaud a nommé dans sa Saison en enfer : 


« Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l’âge de raison-qui monte au ciel, me bat, me renverse me traîne. »


Ce vice comme on l’a déjà dit pourrait être l’homosexualité considérée précisément comme un vice à l’époque de Rimbaud. Cependant l’homosexualité n’apparaît pas dans le poème. Au contraire l’enfant marque une attirance pour les filles. Celle de huit ans et les espagnoles et italiennes des revues illustrés.

Dans le poème on a voulu voir la masturbation dans l’expression «  les deux points à l’aine », ainsi que l’expression « âcres hypocrisie ». Ce n’est pas certain malgré l’assurance de certains commentateurs.


Dans un autre ordre d’idée, j’ai déjà indiqué que « le livre du devoir » pouvait être la grammaire du père de Rimbaud ce qui fait que ce père absent serait tout de même présent par l’intermédiaire de ce livre. C’est en effet au moment où Rimbaud va avoir sept ans que son père se sépare définitivement de sa mère.


Cela dit, il faut être prudent et ne pas tout ramener à une glose biographique. Ainsi Alain de Mijolla pense que la fille des ouvriers auxquels le jeune poète mord les fesses est un jeu érotique inventé par Rimbaud: «  quand on sait l’isolement auquel furent longtemps condamnées les enfants Rimbaud, la fréquentation d’une voisine, fille d’ouvriers de surcroit, apparait hautement improbable. Cf : L’ombre du capitaine Rimbaud, Les visiteurs du moi, « Les belles lettres », Paris 1981. Indépassable étude psychanalytique. Lorsque Rimbaud écrit qu’à sept ans il n’aimait pas Dieu on sait que ce n’est pas vrai car à cet âge il était catholique fanatique. Comme dans la Saison en enfer on est en présence d’une biographie fictionnelle.


Mais il y a un autre élément qui a une très grande importance pour ce poème : Il est inséré dans une lettre à Paul Demeny du 10 juin 1871 qui suit d’environ un mois la fameuse lettre du Voyant qu’il lui avait adressée. Le poème est daté dans la lettre du 26 mai 1871. Les Poètes de sept ans intervient donc après la révolution poétique que réclame Rimbaud. Dans cette période qui précède l’arrivée de Rimbaud à Paris le poète cherche à être publié. On sait que Rimbaud espérait que Demeny le publie à la Librairie artistique. C’est pour cette raison qu’il lui avait communiqué une liste de poèmes à Douai en 1870. Demeny n’avait pas donné suite pour cette publication. Cette fois Rimbaud tente à nouveau d’intéresser Demeny. Il lui demande de détruire son ancienne production pour bien montrer que seuls ses nouveaux poèmes ont de la valeur. Comme dans la lettre à Banville de Mai 1870, où il espérait être publié au Parnasse contemporain, il donne trois poèmes dont le premier-Les Poètes de sept ans- porte en en tête : À Monsieur Paul Demeny Les deux autres poèmes sont Les Pauvres à l’église et Le Cœur du pitre. À la fin de la lettre pour flatter son destinataire il demande un exemplaire des Glaneuses recueil poétique que Demeny avait publié à la Librairie artistique. Il ne faudrait pas comme on a l’habitude de le faire sous estimer la Librairie artistique. La preuve en est, comme je l’ai signalé dans une récente communication que Demeny avait publié en 1870 un ouvrage de Philippe Burty qui était un critique d’art très connu à l’époque.


Je ne crois pas que Les Poètes de sept ans soit destiné précisément à Demeny. Peu de temps après Rimbaud enverra à Banville le fameux poème Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs, mais celui-ci  est personnel. Les Poètes de sept ans a vocation à être publié.


Le poème adressé à Banville était daté symboliquement du 14 juillet. On peut se demander si la date du 26 mai que Rimbaud a mis à la fin du poème n’a pas aussi une valeur symbolique. Le 26 mai se situe deux jours avant la fin de la semaine sanglante.


Les Poètes de sept ans est un chef-d’œuvre des vers de 1871. Il semble à première vue d’une lecture facile mais il cache encore bien des mystères.