dimanche 19 avril 2026

Iluminations ou Les Illuminations… et la loi de Murphy par Franck Delaunoy

 

A propos du dernier article d’Adrien Cavallaro dans la revue

 Verlaine 2025

 concernant le titre du recueil Illuminations.

Murphy dans Parade Sauvage N° 20 (12/2004) et Cavallaro dans son dernier article de la ou la ou La Revue Verlaine concluent qu’il faut s’en tenir aux premières publications du recueil pour choisir entre Les Illuminations ou Illuminations. La méthode paraît correcte et raisonnable, qui est une méthode assumée par défaut, que l’on applique dans tout un tas de domaines quand rien de probant ou si peu appert, cela me va. En effet, les recherches faites sur l’occurrence des citations du titre du recueil dans les écrits de Verlaine ne donnent rien : il y a trop de variétés, aucune constance pouvant faire pencher pour Illuminations ou Les Illuminations. Côté Rimbaud, on le sait, il avait bien d’autres choses à faire, silence, il n’a rien à dire.


Donc appliquons la méthode.


Nous prenons la toute première publication du recueil par La Vogue de l’automne 1886. Les trois premières pages sont les suivantes (hors la page du tirage, sans intérêt) :




Page 1 :

LES

ILLUMINATIONS


Page 2 :

LES

ILLUMINATIONS


Page 3 : Début de la préface par Verlaine (2e paragraphe, sur trois lignes) :


« Le mot Illuminations est anglais et veut dire 

gravures coloriées, - coloured plates : c’est même le

 sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »


Je constate (constat dit de gendarme) :


Le mot ILLUMINATIONS est écrit très gros, en très gras, et tout seul sur une ligne, l’article LES en beaucoup plus petits caractères sur une ligne au-dessus – même si également en lettres majuscules. Je me dis que Murphy avait bien raison de douter dans son article de Parade sauvage que le sujet ne valait peut-être pas même un article, le sien, il s’en excuse presque (p. 180 : « Consacrer un article à un article peut paraître disproportionné… »). Pourquoi ? Parce que le lecteur ne retient qu’ILLUMINATIONS : l’article se voit très peu, il est volontairement minimisé par l’éditeur. Quand on s’intéresse autant à la réception de l’œuvre de Rimbaud, je m’étonne que l’on s’intéresse si peu à la réception du titre par les lecteurs, de façon visuelle (il est vrai que les procédés de textique identifiés par Ricardou chez Poe, puis Rimbaud notamment, ne paraissent pas, non plus, avoir beaucoup passionné les exégètes du sens littéral, à tort, tant pis pour eux). Noter comme Ducoffre que ce format est très exactement celui retenu par les éditeurs pour nombre d’ouvrages, notamment pour LES CHATIMENTS (V. Hugo), qui d’ailleurs se serait appelé initialement CHATIMENTS tout court, sans article. Ci-dessous avec article en 1870, mais qu’on ne voit pas car trop petit, aussi :



Verlaine, au tout début de sa préface (troisième page ci-dessus) apporte une précision très importante, car c’est le choix de Rimbaud (empêché, comme l’on sait…) :

« Le mot Illuminations est anglais et veut dire 

gravures coloriées, - coloured plates : c’est même 

le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »


En 1886 Rimbaud est vivant. Verlaine sait bien entendu qu’il est très probable qu’un jour Rimbaud aura sous les yeux l’édition du recueil… dont sa préface fait partie intégrante. Donc ce qu’il dit est nécessairement vrai ; au demeurant, personne ne l’a jamais contesté – il y a certes un peu de flottement sur coloured après painted dans une correspondance, mais soyons indulgents : l’année précédente, il tentait d’étrangler sa mère à Coulommes près Vouziers (1885) !!! Verlaine confirme donc bien qu’il y avait un sous-titre, et implicitement, manifestement, que ce sous-titre était également anglais, comme le titre.


Or, que lisons-nous ? Pure absurdité ! Aussi absurde – décidément ! – que lorsque Verlaine nous présente Rimbaud dans Les poètes maudits je crois : je vais vous présenter un poète que vous ne connaissez absolument pas ; eh bien ce poète, que vous ne connaissez pas, ce qu’il a écrit de meilleur - et de très loin ! - eh bien… est définitivement perdu… vous n’aurez jamais l’occasion de le lire…[passage réécrit] Drôle de façon d’intéresser le lecteur, non ? C’est Verlaine… (avant Vouziers cette fois je crois, et la tentative d’étranglement maternel).


Ici dans la préface de la première édition du recueil Illuminations, Verlaine nous dit que le mot Illuminations du titre est anglais : pourquoi diable est-il donc précédé de l’article LES sur la page précédente ? Mystère…


Puis il nous dit qu’il y a un sous-titre, dont il nous donne le nom, également anglais, coloured plates : pourquoi diable ce sous-titre n’est-il pas inscrit sur la page de titre, sous le titre ? Re-mystère…


Donc Murphy a raison de préciser à la fin de son article (p. 179) :


« Verlaine n’a probablement pas pu dicter aux rédacteurs de La Vogue la présentation des Illuminations ; sinon on peut penser qu’il aurait exigé que l’on imprime le sous-titre dont il fait état dans sa préface […] [Verlaine] a dû être mis devant le fait accompli, n’étant sollicité que lorsque le vrai travail éditorial était déjà achevé. »


Donc, il n’est pas honnête de se prévaloir du fait que Verlaine aurait validé toutes les éditions ultérieures qui présentent le titre LES ILLUMINATIONS avec article, car dans la première publication, il a déjà dit tout ce qu’il avait à en dire, c’est-à-dire ce que pouvait en dire Rimbaud lui-même, qui est tout de même l’auteur ! Si les éditeurs ultérieurs ne reprennent pas systématiquement la préface de Verlaine de la première publication, Verlaine ne va tout de même pas leur courir après pour demander justice (il a bien d’autres affaires de justice à régler).


Le titre LES ILLUMINATIONS et les trois lignes de Verlaine dans la préface sont INDISSOCIABLES.


Ce dont Murphy et Cavallaro ne semblent pas tenir compte, c’est que cette précision sur le titre dans la préface est non seulement vraie, mais nécessaire, absolument nécessaire, puisqu’elle contredit la page de titre et qu’elle est l’expression du choix de l’auteur lui-même. On ne sait pas qui a mis le titre : Verlaine, les éditeurs… Il y a une seule chose qui soit sûre : Rimbaud a voulu appeler son recueil ILLUMINATIONS, mot anglais, et lui donner un sous-titre, anglais lui aussi.


Le choix de Bouillane de Lacoste pour ILLUMINATIONS sans article est un excellent choix, très élégant, que l’on prononce en français mais qui reste ouvert à l’anglais – sans droit de douane nigelfaragien. Pour le sous-titre, malheureusement, dans la mesure où Verlaine a donné deux sous-titres différents, painted ou coloured plates, il serait trop audacieux de rajouter quoi que ce soit, même si coloured, revu et imprimé dans la préface, pourrait tout de même prévaloir, et même si postérieur à painted je crois.


Un retour au titre LES ILLUMINATIONS supposerait, à mon sens, qu’à tout le moins, les trois lignes de la préface qui parlent du titre pour le corriger et le préciser soient systématiquement imprimés avec le titre, même si elles le contredisent, mais précisément parce qu’elles le contredisent.


Il y a aussi d’autres arguments, sans doute inutiles : notamment l’acception de « les illuminations » au temps de Rimbaud, qu’on lit dans les journaux assez couramment – pas rare du tout - et qui renvoie très précisément… aux « fêtes de nuit ». Par exemple à Charleville, on aurait pu dire que Rimbaud était allé admirer « les illuminations en bord de Meuse sur le mont Olympe durant la dernière fête de nuit… ». Ce n’est pas trop son genre peut-être, mais enfin… - et quel est son genre, au juste ? Personnellement, LES ILLUMINATIONS avec article me font penser aux loupiottes des fêtes de nuit, aux loupiottes des guirlandes du sapin de Noël, alors qu’ILLUMINATIONS, sans article, c’est tout de suite plus grand – vers le haut. Les éditeurs qui présentaient le mot en très gros et très gras sur une ligne seule, écarté de l’article, ne pensaient pas autrement que moi je pense.


Et ces trois mentions d’Illuminations sans article du manuscrit de Promontoire ! Manuscrit préparé pour l’impression, seules occurrences de la mention du titre du recueil sur les manuscrits ! Et quel qu’en soit l’auteur au demeurant : Rimbaud lui-même pour la mention au crayon, ou Vanier l’éditeur et ses collaborateurs pour l’ensemble des trois mentions, dont deux à l’encre et celle au crayon ! Ah ! ce manuscrit de Promontoire… Certains pourraient presque souhaiter qu’il n’ait jamais existé ! Mais pourquoi l’écarter de l’analyse ?


Enfin ceci : après la mort de Rimbaud, quelqu’un demandait à Verlaine : - Maître, vous qui l’avez très bien connu, pouvez-vous nous dire enfin pourquoi, dans Voyelles, « a » est noir, « e » blanc, etc. Verlaine répondit, irrité : - Vous savez, Monsieur, moi qui l’ai bien connu… [puis en haussant la voix, mécontent, testant la loi de Murphy avec tous ses problèmes à régler, et se souvenant des dernières crasses du gamin à lui faites :] je peux vous dire qu’il se fichait pas mal que « a » soit noir, « e » blanc… !


Alors imaginez un peu pour l’article du titre !


THE  END – FIN

(Occurrence linguistique plutôt rare paraît-il,

où l’on a un article en anglais, mais pas d’article en français.)



jeudi 26 mars 2026

La transmission des Illuminations revisitée par Yves Reboul

 Yves Reboul vient de publier dans Parade sauvage N°36 (2026) un article « Neige, glace et manuscrits. Sur la transmission des manuscrits des Illuminations »certainement l’une de ses publications les plus importantes. Yves Reboul est pourrait-on dire un rimbaldien historique. Sa publication À Propos de l’Homme juste dans Parade sauvage N°2 (1985) est un évènement marquant de la critique rimbaldienne où il démontre que les invectives de Rimbaud dans son poème ne concernent pas Jésus mais Victor Hugo. Par la suite Yves Reboul a fait de nombreuses publications et son livre Rimbaud dans son temps (Classiques Garnier (2009) est une référence incontournable.


Examinons à présent son dernier article cité. De quoi s’agit-il ?  En se basant sur mon article de Rimbaud vivant (J. Bienvenu, « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et la transmission des Illuminations », Rimbaud vivant, no 58, 2019, p. 2-28) l’auteur estime « que Rimbaud n’ait pas entrepris cette copie des Illuminations au printemps de 1874 à Londres se trouve désormais hors de doute » et que la copie des Illuminations avec Germain Nouveau a eu lieu au début de l’année 1875. Sur ce point Reboul apporte une précision remarquable. En se basant sur le Journal de Vitalie Rimbaud et le Courrier des Ardennes il remarque qu’une vague de froid s’était répandue dans les Ardennes début janvier 1875 et que cela expliquait que Nouveau dans une lettre à Richepin assimilait les Ardennes à des paysages alpestres. C’est vraiment une trouvaille subtile du critique.


Puis Reboul se demande pourquoi Nouveau ne dit pas simplement à Richepin qu’il est à Charleville au début de l’année 1875. Il en trouve l’explication suivante :


«  Le pourquoi de tout cela ? Bien des années plus tard, Richepin devait vendre la mèche dans une lettre adressée à Berrichon et publiée par celui- ci en 1919 dans sa notice au volume Rimbaud de la collection « Les Manuscrits des maîtres » (Arthur Rimbaud, Poésies, notice de Paterne Berrichon, Paris, Messein, collection « Les Manuscrits des maîtres », 1919) évoquant le brusque départ de Nouveau pour Londres, en compagnie de Rimbaud, au printemps de 1874, il écrivait en effet : « Ce départ précipité à l’anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d’hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille». Nous, c’est-à-dire le groupe des Vivants dont Richepin se considérait comme le chef : Rimbaud était désormais persona non grata dans le milieu littéraire et les Vivants ne faisaient apparemment pas exception à cet égard. D’où pour Nouveau, s’il voulait conserver sa place dans ce groupe qui lui offrait son seul accès au champ littéraire, une véritable impossibilité d’avouer qu’il était parti pour Charleville afin précisément de retrouver Rimbaud »


Ici se place une erreur instructive du critique. La notice de la collection « Les manuscrits des Maîtres » ne comporte pas de lettre adressée à Berrichon. En fait Yves Reboul s’était rangé sans le vérifier à la Pléiade Nouveau, édition Pierre-Olivier Walzer qui écrivait(p.308) :


" Dans une lettre à Berrichon non datée (publiée dans la Notice présentant Les Manuscrits des maîtres - Arthur Rimbaud - Poésies, Paris, Messein, 1919), Richepin englobe Rimbaud et Nouveau dans son groupe des Vivants. "J'eus la joie, écrit-il en parlant de Rimbaud, de le connaître assez intimement. Nous le considérions, quelques camarades et moi (Forain, Ponchon, Nouveau, entre autres), comme l'adolescent de génie qu'il était. Nous fûmes seuls alors à penser ainsi." Mais un peu plus loin, Richepin nous dit, à propos de la fugue en Angleterre du nouveau "drôle de ménage" (ainsi pensent Fontaine, Porché, Goffin, Gengoux, D.-A. de Graaf) : "Ce départ précipité à l'anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d'hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille. »


Ce qui montre qu’on ne peut pas toujours se fier à la Pléiade ! Cela dit l’erreur de Reboul n’a pas d’importance pour la suite de son analyse. La phrase  « Ce départ précipité à l’anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d’hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille »)  se trouve dans "Germain Nouveau et Rimbaud : souvenirs et papiers inédits", Revue de France, 1er janvier 1927(p. 130).


Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Reboul quand il écrit pour expliquer que Nouveau ne veut pas parler de Charleville : « Rimbaud était désormais persona non grata dans le milieu littéraire et les Vivants ne faisaient apparemment pas exception à cet égard. D’où pour Nouveau, s’il voulait conserver sa place dans ce groupe qui lui offrait son seul accès au champ littéraire, une véritable impossibilité d’avouer qu’il était parti pour Charleville afin précisément de retrouver Rimbaud »


Richepin n’a jamais considéré Nouveau comme persona non grata. Je pense que Nouveau, surtout,  n’a pas voulu suggérer qu’il pouvait avoir des relations intimes avec Rimbaud au moment où ils mélangeaient leurs écritures dans une chambre à Charleville.

Reboul poursuit que pour Rimbaud « la formule du poème en prose a pu lui apparaître comme novatrice, donc potentiellement porteuse de succès : sa lettre à Andrieu du 16 avril 1874 nous a permis de mesurer à quel point il pouvait se montrer opportuniste dans la recherche de la réussite. Sa réunion avec Nouveau à Charleville, en janvier 1875 – qu’on peut croire concertée entre eux – s’inscrit très probablement dans cette perspective, qui était celle de la publication d’un recueil de proses dont la nouveauté stupéfiante serait susceptible de lui apporter enfin gloire et succès. »


Mais, Reboul suggère que Rimbaud après lui avoir envoyé par l’intermédiaire de Verlaine les Illuminations en voulait à Nouveau de ne pas faire d’effort pour chercher un éditeur. En témoigne une correspondance de Delahaye à Verlaine : « la conduite de Nouve  lui inspire de l’inquiétude et de la défiance ; il sait qu’il est revenu chez lui et va lui écrire pour lui demander des explications. Tu feras bien de prévenir » Reboul ajoute : On s’est déjà « demandé » si cette défiance de Rimbaud ne tenait pas à ce qu’il était « mécontent de voir que Nouveau n’a[vait] pas réussi à faire imprimer les Illuminations. Le On en question c’est moi dans cet article signalé dans la note 20


Reboul conclue : « il a dû vivre l’inaction de Nouveau comme une véritable trahison de la part de celui qui avait été, après tout, son seul véritable compagnon dans une entreprise qui était assurément littéraire, mais aussi (pour son malheur) éditoriale. Sans doute mesurait-il mal à quel point le contexte historique et les contraintes pesant alors sur le champ littéraire condamnaient d’avance l’aventure : compte tenu à la fois de sa propre marginalisation et du rapport de forces régentant alors le champ littéraire, il ne lui restait tout simplement qu’à se taire. Il n’y a là, il faut le dire nettement, pas le moindre mystère. » 


Yves Reboul dans son brillant article réécrit la transmission des illuminations et conclue même sur une explication du silence de Rimbaud, ce qui donne à son étude une portée inédite .






dimanche 15 février 2026

Manuscrits de Rimbaud Enfant, second article

Dessins originaux exécutés à la mine de plomb et à l'encre par Arthur Rimbaud

 

Comme nous l’avions dit dans notre article précédent, les manuscrits de Rimbaud avaient été mis en vente le 26 avril 1976 parmi un ensemble d'ouvrages de la bibliothèque Henri Thuile

Une lettre de Marcel Coulon précisait l'origine des manuscrits. Il avait donné les listes de Rimbaud en 1942 à Henri Thuile et lui écrivit en 1954 : 


Cher ami Thuile,

Vous voulez savoir pourquoi, en vous donnant, voilà une douzaine d'années, une édition princeps de Rimbaud (que je tenais de Jean Moréas), j'y laissai les deux listes, l'une de noms, l'autre de vocables, qui s'y trouvent collés aujourd'hui.

Ce sont des autographes du poète qui datent de ses quinze ans.

Ils me furent donnés vers 1909-1910 par Isabelle Rimbaud, alors épouse Berrichon; que ma moitié et moi (j'étais alors procureur de la République à Rocroi) étions venus voir, d'un coup de bicyclette, à Roche.

Quelques années auparavant, substitut à Charleville, j'avais fait connaissance de la mère et de la sœur de Rimbaud. Quant au susdit Berrichon, j'avais fait sa connaissance longtemps avant, quand j'étais étudiant à Paris.

Bien à vous.

Marcel Coulon. 


Rappelons que Marcel Coulon était un grand connaisseur de Rimbaud qui avait révélé en 1925 une lettre adressée à Théodore de Banville qui contenait  le poème intitulé : Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs.

Le libraire Auguste Blaizot a racheté en 2016 les manuscrits de Rimbaud et il y a cinq ans, il sollicita André Guyaux pour authentifier les manuscrits de Rimbaud, ce qu’il fit, en reconnaissant très facilement l’écriture de Rimbaud.

Dans le même temps Andréa Schellino publiait un article intitulé, « Des exercices scolaires inédits de Rimbaud », French Forum (Philadelphie), Vol. LXIII, No 3, Winter 2018, p. 507-514. Cependant cet article est passé un peu inaperçu car il était accessible seulement pour des universitaires informés.Voyez par vous-même.


Dans cet article Schellino écrivait :  «  Selon Marcel Coulon, Rimbaud a 15 ans lorsqu’il compose ces listes de mots. Mais elles ont vraisemblablement été rédigées antérieurement, Elles fournissent les réponses à un exercice destiné aux élèves de l’école primaire et pourraient dater du moment où Rimbaud fréquentait l’Institution Rossat, entre octobre 1862 et le début de 1865. Ces listes de mots répondent aux questionnaires proposés par la lexicologie des écoles. Cours complet de langue française, de Pierre Larousse.(…) C’est dans le Cours lexicologique de style que se trouvent les questions auxquelles Rimbaud répond. Il disposait du volume destiné à l’élève, où des points de suspension se substituent à la réponse à trouver, le volume destiné au maître donnait les réponses. »

C’est cette dernière découverte remarquable de Schelllino qui permet de dater les listes de Rimbaud et de comprendre à quoi elles correspondent. Le fichier du libraire Blaizot reprend les informations d’Andrea Schellino. Nous allons nous y reporter pour donner l’ensemble des listes de mots de Rimbaud :


Dans la première liste, Rimbaud fait apparaître, à certains endroits, des points correspondant à une réponse qu’il n’a pas trouvée. Il indique aussi des chiffres de pages ("109" - "fin de la page 109" - "fin de la page 110") qui renvoient au volume qu’il avait sous les yeux. Dans la plupart des cas, il fournit la bonne réponse, en particulier lorsqu’il s’agit d’identifier un nom propre - de personne ou de pays - à partir d’une périphrase : les connaissances du futur poète, en matière de mythologie ou d’histoire antique en particulier, sont impressionnantes. 

Les quelques réponses qui ne coïncident pas exactement avec celles de Larousse ne sont pas pour autant inexactes: la Cilicie pour Alger (le nid des pirates) ou la Chaldée pour l’Egypte (le berceau des sciences humaines). Peut-être ignorait-il que la Sicile était le grenier de Rome ou que les nymphes des fontaines étaient des Naïades et celles des bois des Dryades. On observera qu’il identifie le roi martyr à Jésus-Christ, et non à Louis XVI, qu’il désigne les Hébreux et non les Romains comme l’incarnation du peuple-roi, et qu’il saute la ligne concernant le fabuliste français: quelques années plus tard, en mai 1871, dans la Lettre du voyant, il dénigrera La Fontaine. 


Nous donnons ci-dessous la liste des questions et des réponses de Rimbaud, faisant l'objet de la 74ème leçon, pages 99-101. Les étoiles indiquent les questions auxquelles Rimbaud n'a pas  répondu, et les mots entre crochets correspondent à ses réponses erronées. 

RECTO (pages 100-101 du livre du maître, page 110 du livre de l'écolier, traits bleus sur les documents en annexe): 



L'ami d'Oreste: Pylade / Pylade

Le meurtrier de Clitus: Alexandre / Alexandre

La veuve inconsolable d'Hector: Andromaque / Andromaque L'épouse dévouée de Sabinus: Eponine / Eponine

La fille de Jézabel: Athalie / Athalie

Le bienfaiteur des sourds-muets: L'Abbé de l'Epée / L'abbé de  l'Epée

Le père des enfants-trouvés: Saint Vincent de Paul / St Vincent de  Paul

Le geôlier de Sainte-Hélène: Hudson Lowe / [pas répondu]

Sa majesté catholique: Le roi d'Espagne / [pas répondu]

Le disciple bien-aimé: Saint Jean / Jean

L'apôtre des gentils: Saint Paul / Paul

Le dernier des Romains: Brutus et Cassius / [pas répondu]

Le dernier des Grecs: Philopœmen / [pas répondu]

Le chantre de la Thrace: Orphée / Orphée

Le chantre thétain: Pindare / [Amphion]

Le chantre d'Ausonie: Virgile / Virgile

Le chantre d'Achille: Homère / Homère

Le chantre d'Enée: Virgile / Virgile

L'ange de l'école: Saint Thomas d'Aquin / St Thomas

Le nourrisson de Silène: Bacchus / [pas répondu]

Le nourricier de Bacchus: Silène / [pas répondu]

Le double mont: Le Parnasse / Parnasse

Le dieu du double mont: Apollon / Apollon

Le dieu des richesses: Plutus / Plutus

La messagère de Junon: Iris / Iris

Les sœurs filandières: Les Parques / 3 parques, Alecto, Mégère et  Tisiphone

Les filles de mémoire: Les Muses / Les 9 muses

Les nymphes des fontaines: Les Naïades / [pas répondu] Les nymphes des bois: Les Dryades / [pas répondu]

Les habitants de l'Olympe: Les dieux / Dieux

Le dieu de la mer: Neptune / Neptune

Les doctes déesses: Les Muses / 9 muses

La déesse aux cent bouches: La Renommée / La Renommée 

VERSO (suite, page101 du livre du maître, page 110 du livre de l'écolier, traits bleus sur les documents en annexe): 




La déesse des forêts: Diane / Diane La déesse de la beauté: Vénus / Vénus 

Recto 

La déesse des moissons: Cérès / Cérès

La déesse des combats: Pallas, Bellone / Bellone

La déesse des fleurs: Flore / [ * ]

La déesse des fruits: Pomone / Pomone

La déesse de la sagesse: Minerve / Minerve

La déesse de la mémoire: Mnémosyne / Mnémosyne

 L'aveugle déesse: La Fortune / La Justice La Fortune  (pages 99-100 du livre du maître, page 109 du livre de l'écolier, (traits orange sur les documents en annexe): 


page 109

La ville aux cent portes (palais) : Thèbes / Thèbes

La ville aux jardins suspendus: Babylone / Babylone

La ville de Constantin: Constantinople/ [ * ]

Le nid des pirates: Alger / [Cilicie]

Le berceau du genre humain: L'Asie / Asie

Le berceau des sciences humaines: L'Egypte / [Chaldée]

La péninsule ibérique: L'Espagne / Espagne

L'empire des lis: La France / France

Le Céleste-Empire: La Chine / Chine

Le jardin de la France: La Touraine / [Le Maine]

Le grenier de Rome (autrefois) : La Sicile / [ * ]

Nos voisins d'outre-mer: Les Anglais / Anglais

Le prince des poètes: Homère / Homère

Le père de l'histoire: Hérodote / Hérodote

Le père de la tragédie française: Corneille / Corneille

Le prince de la médecine: Hippocrate / Hippocrate

Le fabuliste français: La Fontaine / [ * ]

L'aigle de Meaux: Bossuet / Bossuet

Le cygne de Cambrai: Fénelon / Fénelon

Le cygne de Mantoue: Virgile / Virgile

L'esclave phrygien: Esope / Esope

L'historien de la création: Moïse / Moïse

L'historien de la nature: Buffon / [Cuvier]

Le législateur des Hébreux: Moïse / Moïse

Le législateur d'Athènes: Solon / Solon

Le législateur de Sparte: Lycurgue / Lycurgue

Le roi-prophète: David / David

Le roi martyr: Louis XVI / [J.C.]

Le peuple-roi: Les Romains / [Hébreux]

Le héros de la guerre de Troie: Achille / Achille

Le héros des Thermopyles: Léonidas / [Epaminondas]

Le héros de la première croisade: Godefroi de Bouillon / Godefroi de Bouillon 

Le vainqueur de Tolbiac: Clovis / Clovis

Le vainqueur de Rocroi: Condé / Condé

Le vainqueur de Bouvines: Philippe-Auguste / Philippe-Auguste 

Verso  (fin de la page 109)

Le libérateur de la Suisse: Guillaume-Tell / Guillaume-Tell

Le vainqueur du Sphinx: Œdipe / Œdipe

Le vainqueur du Minotaure: Thésée / [ * ]

Le charpentier de Saardam: Pierre-le-Grand / Pierre-le-Grand 

Le chevalier de la Triste figure: Don-Quichotte / Don-Quichotte

 La bergère de Vaucouleurs: Jeanne d'Arc / Jeanne d'Arc

L'ami d'Achille: Patrocle / Patrocle 

Quant à l’exercice qui consistait à trouver le verbe ou l’adjectif comme le premier terme manquant d’une comparaison, certaines de ses réponses ne sont pas celles de Larousse mais elles ne sont pas inappropriées: par exemple prudent comme Ulysse au lieu de rusé selon Larousse - orgueilleux comme Artaban au lieu de fier - humble comme Socrate au lieu de  vertueux - loyal comme Bayard au lieu de brave - fanatique comme un Turc au lieu de fort - féroce comme une lionne à qui l’on a enlevé ses petits au lieu de furieux - sale comme un rat d’église au lieu de pauvre - fier comme un coq au lieu de hardi. Voici également la liste des questions et des réponses de Rimbaud faisant l'objet de la 133ème leçon, pages 195-196. Les mots  entre crochets correspondent aux réponses erronées (pages 195-196 du livre du maître, page 109 du livre de l'écolier, traits verts sur les documents en annexe):  




(Rusé) comme Ulysse / [prudent] (Sage) comme Nestor / sage

Être (incrédule) comme saint Thomas / incrédule (Fier) comme Artaban / [orgueilleux] (Vertueux) comme Socrate / [humble] (Brave) comme Bayard / [loyal] (Eloquent) comme Démosthène / éloquent (Fort) comme un Turc / [fanatique] (Avare et sot) comme Midas / [malheureux et rejeté (?)] (Furieux) comme une lionne à qui on a enlevé ses petits / [féroce] (Beau) comme le jour / beau (Clair) comme de l'eau de roche / [clair]

On dit (pauvre) comme un rat d'église / [sale] (Méchant) comme un âne rouge / méchant (Hardi) comme un coq / [fier] (Honteux) comme un renard qu'une poule aurait pris / honteux Ce jeune homme est (savant) comme un livre / savant

Cet enfant est (sage) comme une image / sage (Long) comme un jour sans pain / long (Froid) comme le marbre / froid (Bavard) comme une pie / bavard (Noir) comme du jais / noir  (Triste) comme un bonnet de nuit / triste Il était (pâle) comme la mort / [blanc] 


(Implacable) comme le remords / pas de réponse, la question n'a peut-être pas été posée (Trembler) comme une feuille / trembler 

(Arriver) comme mars, comme marée en carême / arriver 

(Errer) comme une âme en peine / errer  

(Pousser) comme un champignon / pousser

 (Pleurer) comme une madeleine / pleurer 

(Dormir) comme une marmotte / dormir 

(Sauteur) comme un cabri / sauteur 

 (Se démener) comme un diable dans un bénitier / se démener 

(Chanter) comme un rossignol / chanter 

(Partir, s'élancer) comme une flèche / [voler]

 (Crier) comme un aveugle qui a perdu son bâton / [tâtonner] 


                                              Livre de l'élève (que rimbaud avait)






Livre du Maître






Marcel Coulon n'avait pas jugé utile de signaler dans ses ouvrages ces manuscrits de Rimbaud. Pendant longtemps on les avait perdus de vue. Steve Murphy aurait pu les inclure dans son tome IV des fac-similés mais, comme je l'ai montré dans notre article précédent, il n'avait pas consulté le catalogue de la Bibliothèque Henri Thuille .
D'autre part l'article d'Andrea Schellino ne reproduit aucun fac-similé des manuscrits de Rimbaud. C'est donc la première fois que ces manuscrits sont révélés au public.

Je remercie Monsieur Claude Blaizot de m'avoir communiqué les fac-similés et de m'autoriser à les reproduire. Je remercie également André Guyaux et Andrea Schellino pour les renseignements qu'ils m'ont aimablement apportés.