lundi 9 mai 2022

À propos de L'homme à la grammaire espagnole par Émile Van Balberghe


Le 22 avril une grammaire espagnole ayant appartenu à Rimbaud a été retirée de la vente organisée par la maison Damien Voglaire à Bruxelles. Cette Grammaire comportait, sur une page contenant le faux titre, la signature de Rimbaud et une adresse manuscrite.C’est une grammaire Sobrino. Andréa Schellino a montré  au colloque Les Saisons de Rimbaud que c’était celle que Rimbaud a utilisée. Bien que cette vente ait été signalée sur auction.fr, il est étonnant que la presse si attentive aux inédits de Rimbaud n’en ait pas parlé. Le fait que cette pièce ait été considérée comme un faux est passé inaperçu. Selon le directeur de la vente que nous avons contacté, les experts n’étaient pas d’accord sur l’authenticité de la grammaire. Nous avons appris aussi qu’elle a été achetée après la vente en toute connaissance de cause. Peut-être retrouvera-t-on cette grammaire dans une prochaine vente ? En tout cas elle appartient maintenant à la liste déjà longue des faux Rimbaud. 


Nous publions ci-dessous un article de M. Émile Van Balberghe qui a expertisé cette grammaire et qui en avait rédigé une notice avant qu’elle soit retirée de la vente.


À  PROPOS DE L’HOMME À LA GRAMMAIRE ESPAGNOLE


Il était une fois un jeune chercheur qui dépouillait des manuscrits médiévaux à la Bibliothèque municipale de Troyes il y a une cinquantaine d’années, lorsqu’entra dans la salle de lecture, un des professeurs les plus renommés en paléographie. M’apercevant, il vint très gentiment me saluer et voyant le manuscrit que j’étudiais, le regarda quelques secondes et murmura : « Quel beau manuscrit, 9e-10e s. ? » Je lui répondis sur un ton légèrement prétentieux : « 12e parce qu’il y a des canons du concile Machin qui s’est tenu au 12e siècle ». Je n’ai jamais oublié cette scène, plutôt honteux d’avoir répondu du tac au tac pour montrer ma supériorité.

Aujourd’hui ayant bien retenu la leçon, c’est-à-dire, étudier les éléments qui entourent un document pour voir s’il s’inscrit bien dans l’histoire, j’ai expertisé la grammaire espagnole de Rimbaud. Je suis satisfait de ma notice. Mais la pièce proposée n’a pas de pedigree. C’est la lettre tombée du ciel. Je suis toujours aussi prétentieux mais pas au point de croire que je suis le seul à connaître bien Rimbaud. Aussi, très sagement, le livre a été retiré de la vente. Voici la notice. Elle fait un peu songer à un article du poètereau bas-normand Charles-Florentin Loriot qui écrivit sur une chapelle qui n’avait jamais existé.


RIMBAUD.- La grammaire espagnole ayant appartenu à Arthur Rimbaud : 

Don Francisco MARTINEZ. Le Nouveau Sobrino ou Grammaire de la langue espagnole réduite à XXXIII leçons. Vingt et unième édition entièrement revue et corrigée. Paris, Morizot, Libraire-Éditeur, 1863, f. de faux titre, f. de titre, 332 p., pleine basane brune de l’époque, plats encadrés d’un filet noir, dos à nerfs plats, pièce de titre (reliure usée avec petits manques). Au-dessus du faux titre, signature autographe d’Arthur Rimbaud et plus bas la mention autographe de l’adresse : « 30 Argyle Square, Euston Rd  W.C. » Au verso du feuillet de garde, un itinéraire (?) tracé par Rimbaud (?) avec deux mots ou noms que nous n’arrivons pas à déchiffrer.




L'ADRESSE


En mars 1874 Arthur Rimbaud réside à Londres depuis au moins quelques semaines. C’est son quatrième séjour dans la capitale anglaise. Il est accompagné cette fois non de Paul Verlaine incarcéré à Mons où il purge sa peine de prison pour avoir au cours d’une dispute à Bruxelles tiré des coups de revolver et blessé son ami, mais d’un autre poète, Germain Nouveau (1851-1920). Celui-ci est à peine plus âgé, et les deux hommes, qui se sont rencontrés peu de temps auparavant, semblent être partis pour la capitale britannique de manière précipitée. 

Une lettre de Germain Nouveau à Jean Richepin apporte quelques précisions sur leur point de chute. La lettre date du 26 mars et précise leur lieu d’hébergement : « Nous avons loué une room dans Stamford Street » (178, Stamford Street, Waterloo Road, SE.1, une rue de Lambeth et Southwark, à deux pas de la gare de Waterloo, juste au sud de la Tamise). 

C’est cette adresse que les deux hommes inscrivent le 4 avril au registre de la grande bibliothèque du British Museum, maintenant dénommée British Library. Mais quinze jours après, une lettre de Rimbaud au Communard Jules Andrieu (1838-1884), datée du 16 avril 1874, donne comme adresse celle qui figure dans la grammaire espagnole : « 30 Argyle Square, Euston Rd. W.C. » (Thomas).



Pas même 15 jours plus tard la même adresse est reprise dans trois petites annonces publiées dans The Echo des 29, 30 avril et 1er mai et signées du nom d’un certain « Tavant » pour la première, « Tavant. Nouveau » pour la deuxième et « Le licencié Silvy » pour la troisième, Silvy, du nom de jeune fille de la mère de Nouveau. Ces petites annonces proposent les services de ces messieurs pour apprendre langues et littératures. On ne sait qui est Tavant ou derrière qui se cache un Tavant. Rimbaud peut-être ? Pourquoi pas ? Nous avons alors trois annonces, la première signée Tavant, soit Rimbaud, la deuxième « Tavant. Nouveau », soit Rimbaud et Nouveau, la troisième Silvy, soit Nouveau. Le couple a donc sa propre annonce dont l’intitulé commence d’ailleurs par « Parisians (two) ».

un cavaliere francese, dize conversar con un cavaliere espanol – o englese – el qual, hablaria francese. – Tavant, 30 Argyle-sq. Euston-rd. W.C. n481                                                                                                   

parisians (two) ; one of them speaks passablement, require conversation with English gentlemen. – Tavant. Nouveau, 30 Argyle-sq.Euston-rd. W.C.n482                                                                                                              

Littérature française, ancienne, classique, contemporaine ; Littérature provençale ; half-a-crown. – « Le licencié Silvy », littérateur parisien, 30 Argyle-sq., Euston rd.n483                                                                                               

L’adresse d’Euston Road est celle qui est inscrite dans la grammaire espagnole, par conséquent soit Rimbaud l’avait déjà en France, l’a prise avec lui à Londres, et, arrivé dans la capitale anglaise, il a mis une adresse stable dans le livre – enfin, supposée stable –, peut-être celle d’une officine servant de dépôt pour des petites annonces dans divers journaux ou de poste restante, peut-être celle d’un logement. Soit Rimbaud a acheté la grammaire à Londres au début de son séjour. Contrairement à la signature et à l’adresse de la lettre à Andrieu, on a l’impression que sur le livre, signature et adresse n’ont pas été retranscrites en même temps. Mais le papier est médiocre et la pression d’une signature n’est pas toujours la même que celle d’une adresse qu’on retranscrit.

Les 9, 10 avril et 11 juin, nouvelle petite annonce dans The Echo, cette fois par Rimbaud seul, en partie identique à celle que nous attribuons au couple Rimbaud-Nouveau, dans les petites annonces précédentes. Avec une autre adresse : 40 London Street. Si Euston Sreet n’est pas une officine – pourquoi en effet donner une autre adresse ? – ce serait donc un lieu de logement comme maintenant London Street. On peut émettre l’hypothèse que Rimbaud a acheté cette grammaire à Londres un peu avant son séjour Euston Sreet, qu’il y a mis sa signature et puis l’adresse de son logement.

Ainsi selon la biographie monumentale du regretté Jean-Jacques Lefrère, on ne connaissait comme autographe de Rimbaud pour la période qui nous occupe que son inscription à la British Library le 4 avril. On peut ajouter aujourd’hui la lettre à Andrieu du 16 avril et la mention de propriété dans la grammaire espagnole.


Rimbaud on le sait est atteint par la philomathie qui se fixe chez lui par le désir d’apprendre les langues : les langues européennes et l’arabe, les langues des pays d’Afrique et d’Asie qu’il a parcourus.

Andrea Schellino décrit exactement les traces qui subsistent des exercices que Rimbaud a pratiqués pour l’étude de la langue espagnole : « Trois feuillets, tirés probablement d’un carnet de poche, nous sont […] parvenus, comportant des listes de mots et de règles grammaticales en espagnol. Un feuillet est conservé au fonds Casals de la BnF, deux autres sont aujourd’hui dans des collections privées. Ces pages contiennent des tableaux de conjugaisons et de formes verbales ; un petit résumé de grammaire en français sur les articles, les adjectifs, les pronoms possessifs et le pluriel des noms ; un vade-mecum rédigé en français, de phonétique castillane ; et une liste de locutions et de mots espagnols, avec les traductions en français. À la différence des listes en anglais, ces notes n’ont pu être prises que par un débutant. » (Schellino, 50-1).

L’examen de ces reliques autorise Andrea Schellino à conclure que la grammaire espagnole utilisée par Rimbaud est la grammaire de Sobrino, dont il cite l’édition originale : « ce manuel a été réédité tout au long des xviiie et xixe  siècles, sans que les particularités phonétiques et grammaticales de la première édition soient corrigées » (Schellino, 53). 

Reste à savoir quand Rimbaud a utilisé cette grammaire. Si Rimbaud l’a acquise lors de son quatrième séjour à Londres et y a mis une des adresses de ce séjour, il l’utilise évidemment en 1874 et après. Dans une lettre à Verlaine de la fin de juillet 1875, Ernest Delahaye annonce l’intention du poète de s’engager chez les Carlistes, « histoire d’aller apprendre l’espagnol » (Verlaine, Correspondance, 413) et dans une lettre, vraisemblablement de la fin août de la même année (idem, 425), il appelle Rimbaud « l’homme à la grammaire espagnole »...


bibliographie

– Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud. Paris, Fayard, 2001.

– Jean-Jacques Lefrère, Rimbaud le disparu. Paris, Buchet-Chastel, 2004. 

– Frédéric Thomas, « Découverte d’une lettre de Rimbaud », dans

https://sites.dartmouth.edu/paradesauvage/decouverte-dune-lettre-de-rimbaud-frederic-thomas

– Jean-Jacques Lefrère, Steve Murphy et Robert Alloust, « L’Homme à la grammaire espagnole », dans Histoires littéraires, n° 22, avril-mai-juin 2005, pp. 52-63.

–  Verlaine, Correspondance générale. T. 1 : 1857-1885. Établie et annotée par Michael Pakenham. Paris, Fayard, 2005.

– Andrea Schellino, « Rimbaud lexicomane », dans Les Saisons de Rimbaud, dir. Olivier Bivort, André Guyaux, Michel Murat et Yoshikazu Nakaji. Paris, Hermann Éditeurs, 2021, pp. 43-58.

Émile Van Balberghe












mardi 3 mai 2022

Rimbaud et Abd el-Kader

 


Dans la remarquable exposition du Mucem consacrée à Abd el-Kader une petite notice sur Rimbaud est présentée. Nous la reproduisons en haut de notre blog. 


Comme il est écrit, en juillet 1869, Arthur Rimbaud, âgé de 14 ans, remporte un premier prix de composition latine avec un poème intitulé « Jugurtha ». Rimbaud était en classe de seconde au collège de Charleville. Son professeur était M. Duprez. La composition avait eu lieu précisément le 2 juillet 1869, dans le cadre du concours de vers latins de l’académie de Douai.


C’est seulement en 1932 que le poème « Jugurtha » fut découvert par Jules Mouquet dans le bulletin de l’académie de Douai. Le sujet de la composition était donné par un seul mot : « Abd el-Kader ». 


La question de savoir si le sujet était « Abd el-Kader » ou « Jugurtha » s’est posée. D’abord par Jules Mouquet. Dans sa biographie de Rimbaud Berrichon avait reproduit les souvenirs d’un condisciple de Rimbaud à Charleville l’abbé Morny qui précisait ce sujet de la composition. Jules Mouquet mettait en doute ce témoignage. Cependant cela est confirmé par une lettre de Morny à Berrichon en 1912 qui précise bien que le sujet était « Abd el-Kader ». Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie abonde dans ce sens.


Rimbaud avait coiffé son poème d’une épigraphe « La providence fait quelquefois reparaître le même homme à travers plusieurs siècles » Balzac, Lettres



Il ne s’agit pas de Honoré de Balzac mais de Jean-louis Guez de Balzac ( 1595-1654) connu surtout pour ses Lettres. Cependant personne n’a réussi à retrouver cette citation. 


André Guyaux dans la Pléiade fait remarquer que la comparaison entre Jugurtha et Abd el-Kader était devenue un poncif au 19e siècle. En 1847 Jean Joseph François Poujoulat écrivait dans ses Études africaines : « Ainsi, dans le même pays, deux hommes de génie, à de longs âges d’intervalles, auront conquis une immortelle renommée en combattant deux grandes nations ». Cela est confirmé dans un livre en 1866 par Léon Plée qui écrivait: « on a souvent comparé Jugurtha et Abd el-Kader » (page 19). 


Néanmoins si Rimbaud n’a pas inventé le lien entre Jugurtha et Abd el-Kader le texte de son poème est remarquable par la prosopopée. Comme le souligne Guyaux, le poème présente notamment une recherche dans la composition strophique. Il conclut : «  Rimbaud compose un poème non plus comme à l’école mais comme s’il devait le publier. »

Toujours selon André Guyaux « Jugurtha » est une concession à la propagande impériale. Il flatte la France conquérante et pacificatrice. Déjà, il avait en mai 1868 envoyé des vers latins au fils de l’empereur pour sa première communion. Cependant des critiques contestent que Rimbaud ait soutenu l’empire dans sa composition. Rimbaud se serait montré ironique à l’égard de l’empereur. Sur ce débat on peu consulter un long article de Steve Murphy « L’épigraphe comme clin d’œil et la rhétorique profonde de Jugurtha », Parade Sauvage n°25.



Abd el-Kader renvoie aussi Rimbaud à son père. Suite aux recherches du Colonel Godchot on sait que le capitaine Rimbaud était lieutenant en Algérie de juillet 1847 à juin 1850. Il communiquait à ses chefs des informations importantes sur Abd el-Kader.


vendredi 22 avril 2022

Mise au point sur les rapports entre Verlaine et Rimbaud (actualisé le 23 avril)

 

Favart. DR.

Quand on envisage la relation entre Verlaine et Rimbaud on pense en général que Rimbaud est du côté de la force et du génie et que Verlaine est un faible qui suivait tant bien que mal les innovations de son ami. Un très bon critique britannique, Cecil Hackett, qui s’était penché sur cette question écrivait :


« Ce ne fut jamais un dialogue entre égaux, mais entre un poète profondément original-un génie- et un timide novateur, entre un adolescent que Verlaine prit pour un dieu et qui soudain illumina puis brisa son existence banale, et un homme que Rimbaud avait admiré et ensuite méprisé. » 


Plus récemment Antoine Fongaro soutenait aussi que Rimbaud méprisait Verlaine. Dans un article qui m’était consacré, il écrivait que Rimbaud « ne perdra jamais une occasion  de se moquer de la poésie de Verlaine ». Ceci l’amène à des interprétations un peu ridicules comme celle d’expliquer que « Cage de la petite veuve » dans le poème Juillet de Rimbaud désigne la prison de Verlaine qui se considérait comme « un veuf » après sa séparation avec sa femme ! Fort heureusement d’autres critiques comme Olivier Bivort ne se sont pas trompés. Il écrivait dans le dictionnaire Rimbaud : « Il est illusoire d’indiquer qui de Verlaine ou Rimbaud a influencé l’autre. Leur vers de 1872 reflètent autant leur personnalité propre que leur génie poétique »


Néanmoins il convient de préciser autant que possible la nature de la relation poétique entre les deux poètes.


Il est bien connu que Rimbaud admirait Verlaine avant de l’avoir connu. On sait qu’il avait apprécié en 1870 Les Fêtes Galantes qu’il jugeait « admirables ». Dans la lettre du Voyant à Demeny il parle de Verlaine comme un voyant et un vrai poète. Aussi, n’est-il pas surprenant qu’entre les deux poètes soit née une grande amitié qui va se transformer sous l’impulsion de Verlaine en véritable liaison. Cependant Rimbaud avait dû rentrer à Charleville pour ménager la femme de Verlaine. Pour bien comprendre les échanges poétiques entre les deux poètes il faut lire la lettre du 2 avril 1872 que Verlaine envoie à Rimbaud. On y apprend que Verlaine a reçu un exemplaire d’une ariette de la part de son ami qualifiée d’ « ariette oubliée ». Une ariette c’est une sorte de chanson à la mode au 18ème siècle qui se trouvait parfois insérée dans le livret d’un opéra comique. Au moment de cet envoi Rimbaud n’avait pas encore (du moins on n’en a pas trace) écrit ce que l’on appelle ses derniers vers. Il est probable que Rimbaud avait compris que Verlaine serait sensible à cette chanson.(Selon Verlaine Rimbaud aurait découvert en classe de seconde des libretti de Favart). L’image en haut de notre blog montre le passage de l’ariette « Le vent dans la plaine /Suspend son haleine. » que Verlaine a reproduit pour la première fois dans la Renaissance littéraire et artistique du 18 mai 1872  en tête de son poème Romance sans paroles .


Renaissance littéraire et artistique du 18 mai 1872. Gallica. DR.

Verlaine fut en effet si sensible à cet envoi qu’il publia 9 « ariettes oubliées » dans Romances sans paroles. Quant à Rimbaud il écrivit en 1872 des sortes de Chansons et des vers « mauvais » dans lesquels il s’affranchissait des contraintes de la rime ou des césures. Rien n’indique qu’à ce moment Rimbaud se moque de Verlaine. Il y a une admiration réciproque entre les deux poètes. Quant à la poésie de Verlaine elle est à son sommet toute en finesse et en subtilités. Toutefois si on veut comprendre les arguments de ceux qui considèrent que Rimbaud se moque de la poésie de Verlaine, il est possible que Rimbaud ait trouvé mièvre La Bonne Chanson. Comme le recueil était dédié à Mathilde ce pourrait être la raison pour laquelle Rimbaud ne l’aurait pas apprécié. On a trouvé en effet plusieurs mentions de La Bonne Chanson dans les écrits de Rimbaud qui semblent dépréciatives. J’ai montré que le Poème « Poison perdu » que j’attribue à Rimbaud possède un intertexte avec le poème X de la Bonne chanson : « Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison/ Voici venir pareil aux flèches le soupçon » qui fait écho à «  Pointe d’un fin poison trempée » de Poison perdu. Plus surprenant encore le regretté Yann Fremy trouve un lien très net entre la pièce XVII de La Bonne Chanson et la première partie du poème « Phrases » des Illuminations.


Un élément permet de bien comprendre l’importance de Verlaine pour Arthur. Quand Rimbaud fut arrêté à Bruxelles après le fameux drame on a retrouvé dans son portefeuille plusieurs lettres de Verlaine qui dataient parfois de deux ans, notamment celle du 2 avril 1872 dont nous avons parlé. On peut consulter notre article : Les enseignements du porte-feuille de Rimbaud.

Même après l’emprisonnement de Verlaine, Rimbaud recopie Crimen amoris avec un soin extraordinaire pour l’impression. Signalons à ce sujet que Crimen amoris est écrit en vers de 11 syllabes. C’est Rimbaud qui semble être à l’origine de l’utilisation de ce rythme que les deux poètes vont utiliser à partir de 1872. On sait que Rimbaud avait fait découvrir Marceline Desborde-Valmore à Verlaine. La poétesse usait du vers de onze syllabes dans ses poésies.


Revenons à présent sur notre précédent article qui parle d’ Est-elle almée ?. Aucun critique n’a pu envisager que Rimbaud ait pu s’inspirer de Verlaine pour écrire ce poème. On ne cherche chez Rimbaud que la parodie ou une imitation dépréciative. L’influence de Verlaine sur Rimbaud a été énorme. Rimbaud l’a admiré. La vie des deux poètes avec leurs disputes, leurs bagarres mêmes nous ont égarés. Ce qui compte c’est l’inspiration commune qui a produit des deux côtés de grandes œuvres. Romance sans paroles est un chef-d’œuvre écrit pendant que Rimbaud écrivait ses derniers vers. C’est un contresens de penser que Verlaine est un timide novateur à côté de Rimbaud.


Actualisation du 23 avril


La difficulté de voir que Verlaine ne subit pas nécessairement les critiques dépréciatives de Rimbaud nous est donnée par Steve Murphy. 

Suite à une étude sur un manuscrit du poème Malines révélé en 2000 par la revue Histoires littéraires de Jean-Jacques Lefrère, il observe que Verlaine au vers 11 avait écrit « Le railway défile en silence » avant de le remplacer par « Les wagons filent en silence » ce qui permettait de donner avec le mot railway un argument décisif pour observer un intertexte majeur avec le poème Michel et Christine qui comportait aussi  des mots communs aux deux poèmes : « plaine » « prairies » « horizons ». 


Curieusement ce mot railway avait pourtant été déjà mentionné dans une édition de référence de Jacques Robichez en 1969. Murphy d’ailleurs le signale. Il écrit : « cette variante indiquée par Robichez mais omise dans les autres éditions -y compris dans celle de la Pléiade qui n’accorde aucune note au poème -, a empêché beaucoup de critiques de déceler un rapprochement intertextuel majeur avec un poème sans date de Rimbaud » Le problème est que Murphy décide que Rimbaud a parodié Verlaine. Il dit que cette parodie « consiste à infléchir dans une direction communarde un paysage un peu trop tranquille et une perception cossue ». C’est un peu mince comme argument pour une parodie ! 


L'autre problème est que Murphy croit pouvoir en déduire une datation du poème de Rimbaud qui dit-il, n’a pas pu le composer avant août 1872 puisque c’est la date inscrite sur le manuscrit du poème Malines dont Rimbaud se serait inspiré. De plus il considère qu’un rapport intertextuel en sens inverse est peu soutenable. Pourquoi ? Il n’en donne pas de raisons sans doute parce que dans son esprit c’est toujours Rimbaud qui domine Verlaine. 


Il convient de faire état ici d'une divergence de point de vue entre Yves Reboul et Steve Murphy à ce propos. Ce dernier lui avait reproché de voir dans l’absence de toute influence perceptible du Verlaine des Romances sans paroles un argument de datation. Murphy faisait allusion à un article de Reboul de 1990. La réponse de Reboul est venue 19 ans après…dans son ouvrage Rimbaud dans son temps il écrit qu’il admet l’intertexualité démontrée par Murphy mais il ajoute : 

« Quant à sa conclusion, selon laquelle Rimbaud « parodie » le poème de Verlaine dans Michel et Christine, elle semble assez incertaine; il y a sûrement là un lien intertextuel, mais lequel et dans quel sens ? L’idée que ce puisse être Verlaine qui ait entamé ainsi un dialogue avec le poème de Rimbaud semble à Steve Murphy « peu soutenable » mais il n’avance aucun argument à l’appui de cette assertion. » 


Yves Reboul, qui semble avoir été un peu irrité par l’accusation d’erreur de datation, la récuse de manière péremptoire. Je laisse au lecteur le soin de lire ses arguments dans son livre. Ce serait un peu long pour ce petit article. 


Ce dialogue entre Reboul et Murphy m’avait échappé avant que j’écrive mes articles, mais il permet de mieux comprendre ce que j’ai voulu dire. N’oublions pas que Murphy et Reboul sont de grands critiques qui se connaissent bien et qui dialoguent depuis longtemps.


Mon opinion est donc que Steve Murphy se trompe. Rimbaud a écrit en premier son poème et c’est Verlaine qui s’en inspire. Il ne parodie pas Rimbaud mais il lui dit gentiment qu’il ne le suit pas dans sa violence. À la fureur de Rimbaud il oppose avec humour le silence des wagons dans un site « apaisé » avec un poème correctement rimé car il ne souhaitait pas suivre Rimbaud dans ces audaces de rimes et de césures.


On peut consulter une réaction de David Ducoffre à cet article

mercredi 6 avril 2022

Un poème de Rimbaud sous le signe de Verlaine

 


Le poème Est-elle almée ? est considéré comme un des plus mystérieux de Rimbaud. Les éditions de références en donnent en général très peu de commentaires comme si elles craignaient de s’affronter aux difficultés.

Le but de cet article est de faire le point ici sur ce que l’on peut dire sur cet étrange poème.

À la première lecture on est frappé par deux termes très rares : le premier est almée, le second est feues. On connaît le sens de ces mots. Il est précisé dans le dictionnaire Bescherelle  où  Rimbaud a pu les trouver.


Almée est une femme faisant profession d’improviser des vers, de chanter et de danser dans les fêtes publiques qui sont peut-être les fêtes de nuit dont on parle dans le dernier vers. feues est un adjectif qui signifie : débarrassées de la vie. Les fleurs feues sont des fleurs défuntes, c’est-à-dire fanées.

Les premières heures bleues seraient celles du matin. On connaissait les soirs bleus du poème Sensation.


On a observé que l’expression C’est trop beau ! se retrouve dans le poème Plates-bandes d’amarantes dont le titre pourrait être juillet. Comme le poème Est-elle almée est bien daté de juillet 1872 on a pu penser qu’il a été écrit à Bruxelles pendant le compagnonnage avec Verlaine. On est étonné que dans une notice du récent dictionnaire Rimbaud Alain Chevrier écrive : « L’exclamation « C’est trop beau ! » se trouve dans une féerie du mois précédent, Jeune ménage. » C’est inexact. 


La ville énormément florissante dont il est question dans le poème pourrait être Bruxelles, mais cette identification ne sert pas à grand-chose.


Concernant la forme, le poème est formé de deux quatrains à rimes plates et toutes féminines. Les vers sont de onze pieds appelés hendécasyllabes. On a peu souligné que ce type de vers a été utilisé simultanément par Verlaine et Rimbaud à partir de 1872. Ainsi Louis Forestier écrit fort justement : « Durant l’année 1872, notamment, leurs oeuvres interfèrent et se complètent . En sorte qu’on ne saurait lire un poème comme Plates-bandes d’amarantes sans le rapprocher des « Paysages belges » dans les Romances sans paroles ».

Pour ma part, j’ai longuement signalé que la nouvelle poétique de Verlaine et Rimbaud provenait des discussions que les deux poètes ont eues autour du traité de Banville. 


Dans le second quatrain « La chanson du Corsaire » est une énigme. Selon Pierre Brunel « l’identification est impossible et d’ailleurs inutile. » Il ajoute qu’il est notamment inutile de chercher du côté de Byron. Ce n’est pas l’avis de David Ducoffre qui développe l’idée contraire dans un article récent de son blog.


Examinons les derniers vers :


Et aussi puisque les derniers masques crurent 

Encore aux fêtes de la nuit sur la mer pure.


Remarquons au passage la licence « crurent »/« pure ». Les « masques » font penser à ceux d’un carnaval comme celui de Venise. On peut aussi songer aux Fêtes galantes de Verlaine.


Il me semble à ce propos que le poème est le plus verlainien des poèmes de Rimbaud écrit en 1872. On a trop insisté sur l’influence de Rimbaud à cette époque sans vraiment examiner l’inverse. L’atmosphère vaporeuse, l’impression de clarté lunaire, le flou et l’indicible, les visions d’un rêve, l’imprécision voulue en font un chef-d’oeuvre du genre. 


Rimbaud n’a pas reproduit le poème dans sa Saison en enfer où il aurait pu avoir sa place comme étude.


On peut lire le poème et l’apprécier comme une musique sans vraiment en chercher le sens. Cependant le rôle du critique est d’expliquer. On ne perd rien à le faire car Rimbaud use d’un art consommé. Si le poème est mystérieux, Rimbaud l’a voulu comme tel. Il a réservé la traduction. Chaque mot, chaque expression n’est pas gratuite. On ne sera jamais déçu de l’analyser. Voyez par exemple l’usage du subjonctif « où l’on sente » qui indique que la scène est vécue dans l’imaginaire.

vendredi 4 mars 2022

Rimbaud et la guerre

Peinture de la guerre de 1870. DR.

 Rimbaud et la guerre


Rimbaud pendant son activité poétique a connu deux guerres. La guerre franco-allemande de 1870 et la guerre civile de la Commune en 1871.


On sait que Rimbaud écrivait des poèmes avant ces guerres, mais on sait aussi que ces deux évènements l’ont considérablement marqué. La lettre du Voyant en témoigne. On peut se demander ce qu’il se serait passé si Rimbaud n’avait pas connu la guerre. Il est probable que son art poétique aurait été différent. La guerre est un bouleversement complet. C’est dans ces périodes que des mouvements pacifistes apparaissent. Si l’on s’en tient aux écrits du poète, il a pu paraître pacifiste en 1870 avec un poème comme Le Dormeur du Val, mais en 1871  la situation évolue, notamment dans une lettre à Izambard il écrit « les colères folles me poussent vers la bataille de Paris »


Dans les  poèmes qui font allusion à la guerre de 1870 Le Dormeur du Val est une peinture d’un soldat mort qui est malheureusement toujours actuelle. Depuis assez longtemps l’Europe n’avait pas connu la guerre. On pouvait espérer que ce soit fini. On avait tort.


Dans ce qu’il est convenu d’appeler sa seconde vie Rimbaud espère devenir reporter de guerre pour le journal Le Temps. Paul Bourde à qui Rimbaud avait écrit lui répondra en 1888 : « il ne faut plus songer à une correspondance pour une guerre qui ne se ferra pas »

jeudi 17 février 2022

Rimbaud en feu

Jean-Michel Djian se rend ce samedi à l’invitation d’Alain Tourneux pour parler de sa pièce de théâtre Rimbaud en feu. Cette pièce est jouée en ce moment à Paris au théâtre Antoine jusqu’au 12 mars. C’est l’excellent acteur Jean-Pierre Daroussin qui joue le rôle d’un Rimbaud de 70 ans qui se retrouve en 1924 dans un hôpital psychiatrique à Charleville. Ce n’est pas la première fois qu’une fiction sur Rimbaud est réalisée. La plus connue est celle de Dominique Noguez qui racontait que Rimbaud était reçu à l’Académie française en 1930.


La pièce écrite par Djian se conçoit comme une collaboration avec Jean-Pierre Daroussin, comme l’auteur le dit dans son avant-propos : « J’ai avant tout écrit ce texte pour mon ami Jean-Pierre Daroussin que je considère comme un acteur hors du commun »


De quoi s’agit-il ? On ne sait pas trop comment Rimbaud s’évade de l’hôpital de Marseille juste avant sa mort et réussi à faire croire qu’il y est bien mort. On ne sait pas trop non plus comment il se retrouve à Charleville dans une chambre d’un  hôpital psychiatrique. Peu importe finalement. Il suffit d’y croire. Il est entouré de ses livres et boit de l’absinthe qu’il a dissimulée sous son matelas. C’est l’occasion aussi de donner une petite anthologie de textes rimbaldiens qui s’égrènent pendant la pièce : Une saison en enfer, Le Bateau ivre, Le sonnet du trou du cul, Les effarés, Oraison du soirLes réparties de Nina, L’éternité.


Cette pièce n’est pas destinée aux seuls spécialistes de Rimbaud, d’ailleurs Jean-Michel Djian n’en est pas un. Il se trompe quand il dit que Rimbaud n’aimait pas sa mère et que c’est une vraie méchante. Les rapports entre Arthur et sa mère sont plus complexes. Il n’est pas possible que Rimbaud prenne la main de Djami le dimanche 26 juillet 1891. À cette date Rimbaud est parti de l’hôpital de Marseille pour retrouver sa famille. Son domestique, il l’avait laissé à Aden.


On apprend cependant des anecdotes exactes et amusantes : celle du médecin américain Duncan MacDougall avait fait des expériences en 1907 avec des cadavres pour peser l’âme humaine qu’il avait évaluée à 21 grammes. Cette histoire est authentique et avait créé une polémique. Rimbaud donne cette information à son infirmier.


Dans l’ensemble hormis les petites inexactitudes que le public ne verra pas, la pièce  est bien écrite et intéressante. Rimbaud dialogue avec Breton, Michaux et Léo Ferré. Daroussin est remarquable. On peut regretter que le public ne se presse pas plus nombreux pour cette pièce. 

Il est encore temps d’y aller ! 

Il est aussi encore temps d’aller 16 rue Monsieur-Le Prince samedi 19 février pour assister à la conférence de Jean-Michel Djian à 14 heures 30 pour Les Amis de Rimbaud.


Jean-Michel Djian avait publié en 2015 un documentaire intitulé Rimbaudle roman de Harar où l’on retrouve notamment Jean-Jacques Lefrère, Claude Jeancolas, Alain Borer, Alain Tourneux, Philippe Sollers. On peut lire aussi la critique que j’y avais donnée à l’époque.


Djian avait écrit aussi un pamphlet Les Rimbaldolâtres dans lequel j’étais (injustement) malmené…