lundi 5 octobre 2026

Réponse à Alain Bardel, par André Guyaux

Réponse aux notes de lectures d'Alain Bardel sur  la  « nouvelle édition » poche des « oeuvres complètes » de Rimbaud sous la direction d’Adrien Cavallaro.


M. Alain Bardel aime les tableaux synoptiques, comme tous les bons professeurs. Je suis  heureux d’enrichir sa collection. Prenons la première occasion d’annoter des vers de Rimbaud, son premier poème connu en langue française, « Les Étrennes des orphelins », tel qu’il est abordé dans l’édition de la Pléiade des Œuvres complètes et dans la « Nouvelle édition » Folio, et comparons :

Édition de la Pléiade

« Nouvelle édition » Folio

   Publ. : La Revue pour tous, 2 janvier 1870, p. 489-491, sous la rubrique « Poésie ».

   Le 26 décembre 1869, La Revue pour tous faisait paraître le message suivant dans sa rubrique « Correspondance » : « M. Rim…, à Charleville. – La pièce de vers que vous nous adressez n’est pas sans mérite et nous nous déciderions sans doute à l’imprimer, si par d’habiles coupures, elle était réduite d’un tiers. – Et puis revoyez donc ce vers qui vous a échappé : le cinquième du paragraphe III. » L’auteur a probablement accepté de procéder à ces « habiles coupures », qui correspondent sans doute aux deux lignes de pointillés imprimées à la fin de la partie IV et à la fin de la partie V du poème ; il a peut-être aussi corrigé le vers 40.

   « Les Étrennes des orphelins » paraît dans la [sic] Revue pour tous du 2 janvier 1870, une semaine après un message adressé à « M. Rim… , à Charleville » dans le numéro du 26 décembre 1869, lui demandant de « rédui[r]e d’un tiers » son poème et de reprendre un vers, « le cinquième du paragraphe III ». Les lignes de pointillés par lesquelles s’achèvent les quatrième et cinquième sections en portent peut-être la trace.


Et voici les notes, dans les deux éditions. 

À propos de ces vers de Rimbaud : « La chambre est pleine d’ombres ; on entend vaguement / […] / Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève » :

Édition de la Pléiade

« Nouvelle édition » Folio

   1. Voir v. 20, et Victor Hugo : « Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose » (« Les Pauvres Gens », v. 2, La Légende des siècles, Première série, XIII, 3).

   2. Voir Victor Hugo : « On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants » (ibid., v. 7).

   1. Pour les vers 1, 4 et 20, voir Victor Hugo, « Les Pauvres Gens » : « Le logis est plein d’ombre, et l’on sent quelque chose » ; « On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants » (La Légende des siècles, XIII, III, 1859, v. 2 et v 7).


Les notes suivantes commentent ce vers : « Son refrain métallique en son globe de verre » et, dans le cas de l’édition Folio, les deux vers qui précèdent : « Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or / Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor ».

Édition de la Pléiade

« Nouvelle édition » Folio

   3. Voir François Coppée : « L’heure marche sans bruit sous son globe de verre » (« une sainte », Le Reliquaire, 1866).

   2. « L’heure marche sans bruit sous son globe de verre » (Coppée, « Une sainte », Le Reliquaire, 1866, v. 15). « Mais l’horloge implacable avec son timbre d’or / Recommence » (Coppée, Intimités, VI, 1867, v. 8-9).


Le vers de Rimbaud : « Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches » fait l’objet des notes suivantes :

Édition de la Pléiade

« Nouvelle édition » Folio

   4. Voir Coppée : « Car mon sommeil était plein de visions blanches » (Le Passant, 1869).

   3. Le syntagme est très courant (voir Baudelaire, « Tristesse [sic] de la lune », Les Fleurs du Mal, 1857, v. 7). On songe surtout à Coppée, ici, dans Le Passant (1869) où Zanetto dit à Silvia : « – Ah ! c’était de vous que je rêvais, / Car mon sommeil était plein de visions blanches » (sc. 2).


Sur ces deux vers : « On entrait !... Puis alors les souhaits,… en chemise, / Les baisers répétés, et la gaîté permise ! » :

Édition de la Pléiade

« Nouvelle édition » Folio

   5. Voir Coppée : « La gambade faite en chemise / […] La gaieté bruyante est permise » (« Enfants trouvées », Poèmes modernes, 1869).

   4. « La gambade faite en chemise / Sur le tapis, devant le feu, /La gaîté bruyante est permise » (Coppée, « Enfants trouvées », Poèmes modernes, 1869, v. 37-39).


Et enfin, sur ces deux vers : « Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée, / Toute la vieille chambre était illuminée ; » :

Édition de la Pléiade

« Nouvelle édition » Folio

   6. Voir Coppée : « Le colza sec brûlait, clair, dans la cheminée ; / Toute la vieille chambre était illuminée » (« Angelus », Poèmes modernes).

   5. « Le colza sec brûlait, clair, dans la cheminée ; / Toute la vieille chambre était illuminée » (Coppée, « Angelus », Poèmes modernes, 1869, v. 297-298).


À ces rapprochements avec des vers de Victor Hugo et de François Coppée, qu’il a trouvés dans l’édition de la Pléiade, notre « nouvel éditeur » en ajoute trois autres, qui ne me semblent pas avoir le même degré de pertinence : si la présence d’un bras « rond »  et de l’adjectif « vague » chez deux poètes suffit à justifier un rapprochement, la collecte intertextuelle est sans fin. Il est vrai qu’il faut satisfaire le goût de la quantité de M. Alain Bardel, qui a fait le décompte et qui observe que la « nouvelle édition » contient un plus grand nombre de notes que l’édition de la Pléiade. 

Le modèle de l’emprunt clandestin que je fais apparaître dans l’annotation des « Étrennes des orphelins », se répercute dans les deux volumes de cette « nouvelle édition ». Il est systémique. Il affecte également l’établissement du texte, celui en particulier des brouillons d’Une saison en enfer, pour lesquels notre « nouvel éditeur » reprend, sans le signaler, les déchiffrements inédits de ces brouillons qu’Aurélia Cervoni a fournis dans les Œuvres complètes de la Pléiade à partir d’agrandissements fournis par la BnF et qui représentent une importante avancée dans la lecture de ces précieuses ébauches.

Telle est l’éthique de notre « nouvel éditeur ». On appréciera, dans le même esprit, la condescendance ironique avec laquelle il traite des critiques comme Jacques Rivière, Henri Meschonnic, Étiemble, lorsqu’ils ont le tort de n’être pas tout à fait de son avis.

Je me suis demandé : dans ces deux volumes, y a-t-il un espace pleinement original, qui échappe à cette culture de l’emprunt ? J’ai pensé à la préface. Et là, en effet, la parole de l’autre est entre guillemets. Mais que reste-t-il quand on en soustrait les innombrables citations de Rimbaud ? Quelques formules grandioses, frappées au coin de la pensée profonde – « le mouvement de balancier fondamental de cette grande voix de l’amère lucidité » –, dans une prose qui cherche désespérément son style.

On pouvait penser aussi, pour justifier ce bel adjectif, « nouvelle édition », qui me semble un hapax sur la couverture d’un livre de poche, à une conception nouvelle, mais le déroulé des textes est chronologique, sur le modèle de la Pléiade, en plus scolaire et avec quelques subdivisions banalisantes comme « Autres versions ».

Qu’attendre, il est vrai, d’une édition des Œuvres complètes de Rimbaud qui ne donne, de sa correspondance, que des « Lettres choisies » ? Il existe une figure de rhétorique que l’on appelle la synecdoque et qui désigne la partie par le tout. Je suppose que c’est devant elle que nous nous trouvons, ou tout simplement devant des Œuvres complètes incomplètes. Mais il fallait absolument que le titre, sur la page de couverture, soit le même que sur la jaquette de la Pléiade, quitte à faire mentir l’adjectif.

À sa méthode de l’emprunt, notre « nouvel éditeur » associe une stratégie bien connue des prédateurs : il attaque, sur d’autres sujets, l’édition dans laquelle il a puisé l’essentiel de son information, ou il en prend, comme par automatisme, le contrepied. Il faut voir avec quelle jubilation il relève que l’éditeur du Rimbaud de la Pléiade a oublié de mettre un mot en italique dans le livre qu’il a publié il y a quarante ans ! Avec quelle ardeur, contre le même éditeur, il veut inclure l’article, « Les », dans le titre « Illuminations », en dépit de l’acception anglaise du mot, pourvu d’un sous-titre : « Painted Plates », ou « Coloured Plates », comme Verlaine en a témoigné ! Et avec quelle certitude il rétablit le texte fautif de Germain Nouveau, dans « Villes », que l’éditeur de la Pléiade a corrigé ! Son point de vue critique me paraît en effet plus adapté à l’art poétique de Germain Nouveau qu’à celui de Rimbaud.

mardi 29 septembre 2026

Rimbaud, l'odyssée silencieuse

DR.Éditions du Seuil


Monsieur Hervé Mazurel vient de publier un ouvrage important intitulé : Rimbaud, l’odyssée silencieuse. Il s’agit d’un livre sur l’engagement de Rimbaud le 19 mai 1876 pour combattre dans l’armée néerlandaise et qui devait l’amener à Java. Comme le dit l’auteur dans son prologue :

 « L’étrange, il faut y insister, est bel et bien que les spécialistes de Rimbaud - à quelques rares exceptions près - ne s’arrêtent guère sur ce voyage guerrier ». En fait ce n’est pas le seul ouvrage sur la question : il existe un livre de Jamie James intitulé Rimbaud à Java, le voyage perdu que l’auteur cite longuement. Un autre livre intitulé Mais qu’allait faire à Java Arthur Rimbaud de Jean Rocher, plus récent qui date de 2020 mais qui n’est pas mentionné par Hervé Mazurel dans sa bibliographie. Il faut citer aussi le livre capital préfacé par Alain Borer : Jean Degives et Frans Suasso, De Charleville à Java, Arthur Rimbaud soldat et déserteur de l’Armée coloniale des Indes néerlandaises.  Jean-Jacques Lefrère ne consacre à cette désertion qu’une dizaine de pages, ce qui justifie pleinement qu’on lui consacre cette longue étude de 425 pages. Il faut savoir qu’Hervé Mazurel est historien. C’est un universitaire, agrégé d’histoire, docteur de l’université Paris1 Panthéon Sorbonne et habilité à diriger des recherches en histoire contemporaine. Précisément c’est ce coup d’oeil d’un historien sur la vie de Rimbaud qui peut être utile. Il veut passer de la biographie à l’histoire et espère voir « émerger des perspectives inédites et renouvelées sur cette existence » et que la vie du poète pourrait s’éclairer d’un jour nouveau.


Pour les amateurs de Rimbaud la question qui se pose est de savoir si ce livre apporte des éléments nouveaux sur la vie de Rimbaud. 


La première information qui semble nouvelle est dans le chapitre Félix « l’Africain » ou le spectre de Biribi (page75) ; il concerne le blog Rimbaud ivre et un article de Franck Delaunoy dont Monsieur Mazurel fait l’éloge dans sa note 20 : « De ses enquêtes fouillées, l’érudit rimbaldien Franck Delaunoy pourra sans doute faire un prochain livre ». L’article en question date du 21 mai 2024 et est intitulé : Un article très important de Franck Delaunoy qui donne notamment une nouvelle vision d’Une Saison en enfer.


Le second document qui pourrait « bouleverser en profondeur la biographie rimbaldienne » concerne aussi le blog Rimbaud-ivre. À la page 103 Hervé Mazurel donne une image d’un document qu’il analyse et où le nom de Rimbaud est mentionné sur une archive de la justice militaire versaillaise. Il ajoute que ce document est presque totalement méconnu et ajoute en note (25) « Après coup, je n’en ai trouvé mention que sur le site Rimbaud-ivre qui présente hélas, un bien trop bref et allusif article de Franck Delaunoy » et il donne en note l’article intitulé Rimbaud et la Commune qui date de 2021.


Il faut remercier Hervé Mazurel d’accorder à Franck Delaunoy la place qu’il mérite dans la recherche rimbaldienne.


Avant de poursuivre, il convient de signaler plusieurs erreurs et imprécisions que je relève dans son texte. Ainsi, au tout début de l’ouvrage, il cite un passage de Rimbaud que je reproduis à l’identique :


« Ma journée est faite ; je quitte l’Europe.

L’air marin brûlera mes poumons ;

Les climats perdus me tanneront.

Nager, broyer l’herbe, classer, fumer surtout ;

Boire des liqueurs comme du métal bouillant,

- Comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux. »

Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer


Il ne faut pas écrire « classer » mais « chasser ». Il ne faut pas écrire « Boire » mais « boire ». Il ne faut pas écrire « Comme » mais « comme ».


De même au chapitre 3 page 73 je recopie à l’identique des vers de Rimbaud :


« Tandis que les crachats rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour sur l’infini du ciel bleu

Qu’écarlates ou verts, près du roi qui les raille,

Croulent les bataillons en masse dans le feu. »

Rimbaud, « Le mal »


Il ne faut pas écrire « sur » mais « par », il ne faut pas écrire « roi » mais « Roi » ; après « raille » et « feu » il faut mettre un point-virgule et non une virgule ou un  point.

Ce n’est pas « Rimbaud » mais « Arthur Rimbaud » comme le montre la signature sur le manuscrit.


Que n’a-t-il fait relire son texte par un spécialiste de Rimbaud ! Mais encore plus surprenant est que l’historien écrit « Adolphe Tiers » sans « h » à la page 49 ! Il y a vraiment un problème de relecture du texte pour laisser passer une telle coquille. 


Page 48, Hervé Mazurel indique que le lieu de la première communion de Rimbaud est Méry. Aucun biographe ne précise ce lieu qui est situé à 45 km de Charleville. Il faudrait alors supposer qu’après la cérémonie Madame Rimbaud et ses enfants soient retournés à Charleville pour prendre la photo ce qui est tout de même peu crédible. L’auteur ne donne pas sa source. En 2020 René Guitton dans son livre Les cent mots de Rimbaud indique au mot « Dieu » que la communion eut lieu à Méry sans donner de source. Ce livre figure dans la bibliographie de Mazurel. Est-ce dans cet ouvrage qu’il a trouvé Méry ? Ici, ce n’est pas un problème de relecture mais bien une imprécision de l’historien.


Il faut examiner à présent la méthode historique d’Hervé Mazurel. Dans son chapitre 11 il se place aux frontières de l’histoire et de la fiction et imagine trois scénarios possibles pour décrire la cavale de Rimbaud après sa désertion. Il utilise toutes les ressources de son érudition d’historien pour déterminer le climat, la faune, les villes, les paysages et même les odeurs. Le lecteur à l’issue de ces trois descriptions a l’impression de voir Rimbaud dans sa cavale.


Il explique que redonner toute son importance au voyage à Java c’est sortir du seul face à face entre la France et l’Afrique. L’opposition entre un « Rimbaud des Indes » et un « Rimbaud d’Afrique » permet de revoir la biographie du poète qui fait de « l’Afrique l’unique horizon de l’exil rimbaldien ». 


Hervé Mazurel sait réinvestir des travaux anciens. Ainsi son chapitre 4 est la reprise  d’un article en ligne HÉROÏSME ET EXOTISME. LE MILITAIRE À L'ÉPREUVE DES LOINTAINS (1820-1914) réalisé en 2013 dans lequel il intercale habilement des passages sur Rimbaud.


À la page 19, il cite dans Alchimie du verbe « de voyages de découvertes dont on n'a pas de relations » et il donne comme référence la note 13 :

Arthur Rimbaud, « Délires II-Alchimie du verbe », Une Saison en enfer, Paris Gallimard(1873) 2023, p.45

Le lecteur a du mal à comprendre qu'il s'agit de L'édition du cent cinquantenaire dans la collection Poésie / Gallimard. Mais pourquoi citer cette édition très particulière alors qu'il est naturel de donner l'édition de référence la Pléiade ?


Le livre d’Hervé Mazurel est important car il nous montre l’enjeu que peut représenter le voyage de Rimbaud à Java, beaucoup plus que ne l’avaient fait les biographes. Il ouvre la voie à des recherches sur ce sujet. À la fin de son ouvrage il montre les dangers d’une mauvaise utilisation de l’IA. On peut se demander d’ailleurs s’il n’a pas eu la tentation d’utiliser Chatgpt. Ma conviction est que l’IA permettrait probablement de progresser sur la connaissance du voyage de Rimbaud à Java.


Il a voulu écrire un « roman vrai » qui s’oppose aux falsifications de l’histoire . Ce livre est un laboratoire qui lui permet de vérifier sa conception d’un historien qui ne doit pas tricher avec les faits et qui a une méthode scientifique. Il précise que la fiction est possible si elle est contrôlée. Chaque page renvoie à des notes érudites qui font de ce livre un document unique, irremplaçable sur le sujet qu’il aborde.

Hervé Mazurel est allé beaucoup plus loin que les biographies précédentes sur le voyage de Rimbaud à Java. Il ne fait aucun doute que ce livre est un événement pour tous ceux qui s’intéressent à Rimbaud.



lundi 14 septembre 2026

Rimbaud et l’intelligence artificielle (2)

Photo de Rimbaud générée par l'intelligence artificielle.DR.


Depuis quelques jours les mathématiciens sont en ébullition. Un problème très difficile, l’un des sept du millénaire a été résolu par l’intelligence artificielle. Cela bouleverse l’univers des chercheurs. J’avais mis en ligne il y a un an et demi une question que j’avais posée à l’IA mais les progrès stupéfiants des algorithmes m’obligent à revenir sur ce sujet.

L’intelligence artificielle pourrait-elle nous appendre quelque chose sur Rimbaud ?

Sur l’analyse des textes, elle donne des informations pertinentes comme l’influence de Coppée sur Rimbaud où elle analyse le dernier article de Ducoffre sur cette question.

L’intelligence artificielle pourrait-elle nous permettre de trouver un inédit de Rimbaud ?

ll faut lui poser la question, on ne sait jamais !


Voici un poème écrit par l'IA à la manière de Rimbaud :


La ville aux oiseaux de cuivre


Ce matin, la ville avait des dents de verre.

Les tramways bleus mordaient le 

brouillard,

et des enfants sans visage

jouaient aux dés avec le soleil.


j'ai marché longtemps,


Sous les ponts dormaient des

fleuves noirs,

pleins de lunes crevées et de voix

clandestines.

une femme en robe d'orage

vendait des roses aux machines.


j'en ai pris une.


Elle saignait de l'or sur ma main


Alors les maisons se sont mises à chanter


alors le ciel s'ouvrit comme une

immense porte

.......

À suivre

mercredi 12 août 2026

Ne rallumons pas d'anciennes polémiques

 Récemment Alain Bardel a mis en ligne des notes de lecture sur la nouvelle édition poche des oeuvres complètes de Rimbaud sous la direction d’Adrien Cavallaro. Il signale 17 erreurs qui figurent dans la Pléiade concernant les manuscrits des poèmes de Rimbaud. Ces erreurs n’auraient pas été corrigées depuis 2021. On peut  s’étonner que personne n’ait aimablement signalé ces erreurs à André Guyaux et Aurélia Cervoni depuis 5 ans. Il apparaît clairement qu’Alain Bardel veut rallumer d’anciennes polémiques comme celles d’ Une pléiade sans étoile écrite par Jean-Jacques Lefrère. Les rimbaldiens savent qu’il y a une grande animosité entre Murphy et André Guyaux et que Alain Bardel a toujours soutenu Murphy. Il faut absolument que ces polémiques cessent. Cela n’a plus de sens aujourd’hui et cela pollue le débat d’idées. Voir à ce sujet l'article de David Ducoffre. 

Aujourd’hui on est à un sommet de la critique rimbaldienne. De très grands critiques, nombreux parmi les universitaires, sont toujours en vie. Ce sont des gens remarquablement érudits et intelligents.

En cette période de canicule il ne faut pas rallumer de vieux incendies. Je compte sur la bonne volonté des protagonistes.

mardi 9 juin 2026

Rimbaud et Paul Demeny. Deuxième partie

 

Demeny vers 1890.DR.

Dans sa dernière lettre à Demeny Rimbaud écrivait :

« … brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai ».
Ainsi quelques mois seulement après avoir confié ses poèmes de 1870 il les reniait en envoyant à Demeny d’autres poèmes dont Les Poètes de sept ans et Le Coeur du pitre avec sa fameuse rime abracadabrantesque.

17 ans après, Demeny confiait à Darzens : « J'ai le triste privilège de l'âge qui m'a fait connaître cet être bizarre alors qu'il sortait à peine du collège et ses premières élucubrations m'ont semblé assez curieuses pour que je les collectionne. »

Le mot « élucubrations » semble montrer que Demeny n’accordait pas de valeur à ses poèmes. Néanmoins il les avait gardés pendant 17 ans et ne les avait pas perdus pendant de nombreux déménagements. Par ailleurs, il leur accordait une certaine valeur marchande puisqu’il en demandait 700 francs à Darzens qui les acheta sans discuter.

Demeny est né à Douai le 18 février 1844. Il avait donc 10 ans de plus que Rimbaud. Brillant élève, il prépara l’École normale supérieure, mais lorsqu’il monta finalement à Paris, il ne devint ni professeur ni magistrat comme il le voulut pendant un certain temps, mais poète, journaliste et libraire. Il habita 18 rue Bonaparte, chez un parent de sa mère. En 1867, il renonce à ses études, se consacre entièrement aux lettres et devient codirecteur de la maison d’éditions la Librairie artistique où il publia en février 1870 son premier recueil de vers, Les Glaneuses qui fut bientôt suivi d’un recueil de sonnets et poèmes, Les Visions (1873).
À propos de ce recueil, Pierre Petitfils remarquait : « Demeny était converti à la Voyance rimbaldienne ! En 1873 il fera paraître chez Lemerre un recueil Les Visions dont le premier poème est titré « Les Voyants » .
Il signale aussi une « Vision d’Ophélie » et un poème « Miniature » dédié à Verlaine. On ne peut douter en effet que Demeny à cette époque était marqué par les poèmes que lui avait confiés Rimbaud.
Voir dans  « L'impartial du Nord » du 26 mars 1873 une critique des Visions.

Ce qui montre que la notoriété de Demeny grandissait c’est la demande que Lemerre lui avait faites, en 1873,  de participer à un hommage à Théophile Gautier sous la forme d’un ouvrage  « Le tombeau de Théophile Gautier » auxquels participaient la plupart des poètes reconnus, ils étaient 83. Il envoya un poème très travaillé :

                       


On remarque l’absence de Verlaine avec qui Lemerre était en froid à cause de sa sympathie pour la Commune.

Rimbaud partait avec Verlaine en juillet 1872. Sans doute avait-il oublié Demeny. Après l’aventure douaisienne, l’aventure parisienne était plus excitante. Verlaine tout de même c’était un poète d’une autre envergure que Demeny. Cependant il est amusant de constater que Demeny sera publié dans la «Renaissance littéraire et artistique» le 31 août 1872 avec un sonnet intitulé : Brouillards du matin  que l’on peut reproduire ici :


Sur les étangs bleus et les marécages,
Flottent, les matins neigeux, des vapeurs
Effleurant les eaux, baisant les herbages,
Versant sur les joncs leurs fades moiteurs.

Je vois, se prenant par leurs verts corsages,
L’Ondine aux seins nus qui dort dans les fleurs,
La Naïade blanche aux grands yeux sauvages,
La sylphide rose aux molles pudeurs.

La troupe tournoie en muette danse,
Les enlacements passent en silence,
Sans un frôlement, dans l’air éternel.

Au premier rayon qui frissonne au ciel,
La ronde, lachant ses fleurs égrenées,
Va, s’évaporant par frêles traînées.         

Tandis que 15 jours après le 14 septembre 1872 le poème de Rimbaud Les Corbeaux était imprimé. 

Et le 28 décembre 1872 on annonçait dans la même revue une traduction en vers Le Lied de la cloche, de Schiller. (A.Lemerre éditeur)
On voit que Demeny avait à présent la faveur de l’éditeur Lemerre et de La Renaissance. Ce qui n’était pas rien pour un jeune poète.

Lemerre caricaturé par Job.DR.

Demeny a-t-il connu le drame de Bruxelles ?
Le 11août 1873 Demeny écrivait dans le XIXe siècle un article :
On voit qu’il connaissait bien le milieu des poètes parisien : il reconnaît dans une soirée théâtrale :  Lemerre ( Le Dieu des jeunes poètes) , Clarétie, Camille Pelletan, André Gill, Mérat, Richepin, D’Hervilly .
Le 11 août Verlaine est en prison et Rimbaud a rejoint les siens pour achever sa Saison en enfer. Les poètes que cite Demeny savaient parfaitement ce qu’il en était pour le couple de poètes. Demeny était certainement au courant de cette ténébreuse affaire.                                             

Paul Demeny a été tour à tour rédacteur judiciaire, parlementaire, chroniqueur, critique littéraire et dramatique. Il collabora à une demi-douzaine de journaux, et surtout, il fut codirecteur puis propriétaire de la revue « La Jeune France » en 1878 qui après dix ans d’existence sous ce nom devint « La Revue Libre ». Il a su y attirer l’élite des littérateurs contemporains. Les poèmes de Rimbaud n’ont pas été publiés dans la revue de Demeny « La Jeune France » alors que la plupart des poètes parnassiens y figurent. Parmi les auteurs de sa revue, citons le journaliste et poète Camille Pelletan (1846-1915) qui fit une carrière politique et ministérielle. Dans « La Jeune France », Camille Pelletan avait présenté l’œuvre poétique du parnassien Léon Valade (1841 - 1883) « Avril. Mai. Juin et à mi-côte » édité en 1887 après la mort du poète et avait écrit avec Emile Blémont et Albert Mérat. Il publie au cours de sa carrière plusieurs autres poèmes ainsi que des adaptations en vers pour le théâtre dont celle d’Ivan le Terrible, cinq actes du Comte Tolstoï, en collaboration avec  Georges Izambard, joués à la Gaité. 
Il devait jouir d’une certaine aisance car « l’Écho hebdomadaire illustré » était aussi à lui. En 1888, « l’Anthologie des poètes français du XIXe siècle » édité par Lemerre publiait quelques-uns de ses poèmes. Demeny rédigea beaucoup d’autres poèmes, drames ou romans. Il est aujourd'hui totalement oublié en tant que poète. Mais l'histoire de la littérature a retenu son nom, en raison de la remise entre ses mains du « Carnet de Douai », un recueil de poèmes dont le Dormeur du Val et de la célèbre « Lettre du Voyant ». 
Au moment où Rimbaud disparaît de la scène publique, Demeny poursuit sa carrière littéraire et journalistique. Le 24 mai 1886, La Société des Gens de Lettres le reçoit à l’unanimité comme membre titulaire. Son parrain fut Jules Claretie administrateur de la Comédie française.(Claretie avait reçu un courrier de Valade qui décrivait Rimbaud lors de sa présentation au dîner des Vilains Bonshommes)

Jules Claretie vers 1860.DR.

Demeny avait fait paraître entre temps une mince plaquette de poèmes : « La sœur du Fédéré » (1871) ; un recueil de sonnets : « Les visions (1873), commenté par Claretie dans « L’Illustration » ; un drame en cinq actes écrit avec Izambard « La mort d’Ivan le Terrible » (présenté en 1879). 

On a peu d’éléments sur les dernières années de sa vie. Il a perdu son père décédé à Bruxelles en 1885, sa mère mourut en 1893 à Levallois-Perret.

Paul Demeny vécut d’abord à Douai où il se maria le 23 mars 1871 à l’âge de 27 ans avec Maria Penin née en 1851, âgée de 20 ans.
C’est à ce mariage auquel Rimbaud fait allusion dans sa lettre à Demeny du 17 avril 1871 où il dit : « Oui, vous êtes heureux, vous, je vous dis cela,-et qu’il est des misérables qui, femme ou idée qui ne trouveront pas la Soeur de charité. »
Ici se trouve une énigme. Comment Demeny pourrait comprendre cette allusion aux filles de Saint Vincent de Paul ? On a alors supposé que Rimbaud aurait pu envoyer précédemment son poème Les Soeurs de charité à Demeny.

Maria Penin décédera en 1884 à 32 ans après une brève maladie et les obsèques ont eu lieu le 14 mai 1884 en l’église Saint-Pierre de Montmartre. Elle lui aura donné trois fils. Il se remariera le 31 mars 1887 à Neuilly avec mademoiselle Emma Legrand avec laquelle il aura aussi un fils. 

Il passa la fin de sa vie dans la maison de santé « Villa moderne » 27 route d’Orléans à Arcueil, où il recevait quelques subsides de la Société des Gens de Lettres. C’est ici que Paul Demeny décéda le 30 novembre 1918, à l’âge de 74 ans, un an après son jeune frère Georges. Il fut inhumé le 3 décembre, mais bientôt sa dépouille fut transférée dans l’ossuaire central où il est toujours anonyme, méconnu, oublié. 


Demeny avait plusieurs fois eu l’occasion d’entendre parler de Rimbaud. En 1884 à la parution des Poètes maudits et en 1888 lors de la seconde édition de cet ouvrage de Verlaine. En 1891, La presse avait beaucoup parlé de l’affaire du Reliquaire, livre dans lequel il  pouvait lire les poésies de Rimbaud  que Darzens lui avait achetés. Il avait pu aussi apprendre que la fameuse lettre du Voyant fut révélée seulement en 1912 par Berrichon dans La Nouvelle Revue française. Il ne se manifesta jamais contrairement à Izambard qui s’était présenté à Verlaine.

lundi 18 mai 2026

Rimbaud et Paul Demeny. Première partie

 

Revue dont Demeny est l'éditeur et le rédacteur en chef


En septembre 1870 Rimbaud rencontre à Douai le poète Demeny une première fois chez les demoiselles Gindre. Il était en compagnie de son ami Izambard le professeur de Rimbaud.

Rimbaud lui remit au cours de deux visites à Douai une liasse de 20 poèmes. On a dit que Rimbaud espérait une publication de ses poèmes, car Demeny était copropriétaire d’une maison d’édition « La librairie Artistique » où Demeny avait publié un recueil de poèmes Les Glaneuses. Rimbaud le savait, car il avait lu ce livre qui figurait dans la bibliothèque d’Izambard auquel Rimbaud avait eu accès. On a dit aussi que Rimbaud n’avait pas apprécié ce recueil, car il avait dit à Izambard : « J’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses,-oui, j’ai relu ce volume. » 

L’expression « je suis descendu » a conduit les critiques à penser que Rimbaud méprisait la poésie de Demeny, mais ce n’est pas sûr, car il prit la peine de relire le recueil et d’autre part il  pouvait avoir apprécié certains poèmes.


Dans la presse on peut signaler une critique des Glaneuses dans le Constitutionnel du 16 août 1870 qui se terminait après des critiques de forme par un éloge des qualités poétiques de Demeny. Rimbaud qui disait à Izambard qu’il consultait la presse avait-il lu cet article du Constitutionnel ?


Rimbaud avait écrit plusieurs fois à Demeny après sa première rencontre : notamment le 17 avril 1871 où il écrit qu’il dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes. Il raconte aussi son voyage à Paris où il précise qu’il est passé à la « Librairie Artistique » en prétextant que c’était pour chercher l’adresse de Vermersch.

Puis c’est la fameuse lettre du Voyant du 15 mai 1871.

On a pas remarqué qu’en mai 1871 Demeny publiait un livre à sa « Librairie Artistique » intitulé La Soeur du fédéré qui est l’histoire d’une femme qui raconte qu’elle assiste à l’exécution de son frère par les versaillais. 



Cette sympathie pour un communard pouvait renforcer l’amitié de Rimbaud pour Demeny.


En janvier 1872 Demeny devient éditeur d’une revue Le Triboulet dont il est aussi le rédacteur en chef (voir la photo en tête de l'article). Cette revue réserve une surprise : le 20 octobre 1872, il est présenté une poésie d’un certain « Elis » sous le chapeau : poésies écornifistibulantes, tintamarresques et surtout : abracadabrantesques.



Ce qui semble évident est que Demeny qui avait reçu Le Coeur du pitre dans une lettre de Rimbaud du 10 juin 1871 ait emprunté ce mot fameux à Arthur.

Mais ce n’est peut-être pas aussi simple. En effet on sait depuis 2015 grâce à Bernard Vassor que abracadabrantesque se trouve dans un livre de Mario Proth publié en 1865 intitulé Les Vagabonds. Or il se trouve que cet écrivain est natif d’une banlieue de Douai comme le signale Bernard Vassor :


« C'est peut-être parce que (Ernest) Mario Prot (1835-1891), journaliste, écrivain était né dans une banlieue de la Ville de Douai (Sin-le-Noble) ville où Arthur Rimbaud séjournait quand il écrivit "Le Coeur supplicié" en mai 1871 (dans une lettre adressée à Georges Izambard, son professeur de rhétorique le 13 mai 1871).

Comme nous pouvons le constater, la date d'édition du roman de Mario Proth est antérieure de 6 ans à la production du texte de Rimbaud. »


Le fait que Proth soit douaisien amène à penser que Demeny connaissait ses ouvrages et notamment Les vagabonds qui était son livre le plus connu. Dès lors, il devient  très probable que Demeny ait prêté ce livre à Rimbaud quand il était à Douai. Il devait savoir que le mot abracadabrantesque y figurait et son texte satirique dans le Triboulet était un clin d’oeil à Proth. 

Rimbaud s’est-il inspiré du livre pour écrire sa lettre du Voyant ?  Jean-Marc Hovasse, qui a écrit récemment une étude sur Proth, trouvait que Les vagabonds était une « fantaisie indigeste de 328 pages bien tassées » et « un interminable bavardage. »

Proth lui-même dit que son livre est une fantaisie ( mot rimbaldien qui figure tout de même dans la lettre du voyant). Un an après avoir lu le livre, je crois que Rimbaud s’est surtout souvenu du mot abracadabrantesque qui l’a frappé et qui rimait avec funambulesques, les odes de Banville. En 1870 Rimbaud était loin encore de sa nouvelle poétique et il est illusoire de voir dans Les Vagabonds une source d’inspiration pour la lettre du Voyant.


Mise à jour du 20 mai : réaction de David Ducoffre à cet article