mardi 9 juin 2026

Rimbaud et Paul Demeny. Deuxième partie

 

Demeny vers 1890.DR.

Dans sa dernière lettre à Demeny Rimbaud écrivait :

« … brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai ».
Ainsi quelques mois seulement après avoir confié ses poèmes de 1870 il les reniait en envoyant à Demeny d’autres poèmes dont Les Poètes de sept ans et Le Coeur du pitre avec sa fameuse rime abracadabrantesque.

17 ans après, Demeny confiait à Darzens : « J'ai le triste privilège de l'âge qui m'a fait connaître cet être bizarre alors qu'il sortait à peine du collège et ses premières élucubrations m'ont semblé assez curieuses pour que je les collectionne. »

Le mot « élucubrations » semble montrer que Demeny n’accordait pas de valeur à ses poèmes. Néanmoins il les avait gardés pendant 17 ans et ne les avait pas perdus pendant de nombreux déménagements. Par ailleurs, il leur accordait une certaine valeur marchande puisqu’il en demandait 700 francs à Darzens qui les acheta sans discuter.

Demeny est né à Douai le 18 février 1844. Il avait donc 10 ans de plus que Rimbaud. Brillant élève, il prépara l’École normale supérieure, mais lorsqu’il monta finalement à Paris, il ne devint ni professeur ni magistrat comme il le voulut pendant un certain temps, mais poète, journaliste et libraire. Il habita 18 rue Bonaparte, chez un parent de sa mère. En 1867, il renonce à ses études, se consacre entièrement aux lettres et devient codirecteur de la maison d’éditions la Librairie artistique où il publia en février 1870 son premier recueil de vers, Les Glaneuses qui fut bientôt suivi d’un recueil de sonnets et poèmes, Les Visions (1873).
À propos de ce recueil, Pierre Petitfils remarquait : « Demeny était converti à la Voyance rimbaldienne ! En 1873 il fera paraître chez Lemerre un recueil Les Visions dont le premier poème est titré « Les Voyants » .
Il signale aussi une « Vision d’Ophélie » et un poème « Miniature » dédié à Verlaine. On ne peut douter en effet que Demeny à cette époque était marqué par les poèmes que lui avait confiés Rimbaud.

Ce qui montre que la notoriété de Demeny grandissait c’est la demande que Lemerre lui avait faites, en 1873,  de participer à un hommage à Théophile Gautier sous la forme d’un ouvrage  « Le tombeau de Théophile Gautier » auxquels participaient la plupart des poètes reconnus, ils étaient 83. Il envoya un poème très travaillé :

                       


On remarque l’absence de Verlaine avec qui Lemerre était en froid à cause de sa sympathie pour la Commune.

Rimbaud partait avec Verlaine en juillet 1872. Sans doute avait-il oublié Demeny. Après l’aventure douaisienne, l’aventure parisienne était plus excitante. Verlaine tout de même c’était un poète d’une autre envergure que Demeny. Cependant il est amusant de constater que Demeny sera publié dans la «Renaissance littéraire et artistique» le 31 août 1872 avec un sonnet intitulé : Brouillards du matin  que l’on peut reproduire ici :


Sur les étangs bleus et les marécages,
Flottent, les matins neigeux, des vapeurs
Effleurant les eaux, baisant les herbages,
Versant sur les joncs leurs fades moiteurs.

Je vois, se prenant par leurs verts corsages,
L’Ondine aux seins nus qui dort dans les fleurs,
La Naïade blanche aux grands yeux sauvages,
La sylphide rose aux molles pudeurs.

La troupe tournoie en muette danse,
Les enlacements passent en silence,
Sans un frôlement, dans l’air éternel.

Au premier rayon qui frissonne au ciel,
La ronde, lachant ses fleurs égrenées,
Va, s’évaporant par frêles traînées.         

Tandis que 15 jours après le 14 septembre 1872 le poème de Rimbaud Les Corbeaux était imprimé. 

Et le 28 décembre 1872 on annonçait dans la même revue une traduction en vers Le Lied de la cloche, de Schuler. (A.Lemerre éditeur)
On voit que Demeny avait à présent la faveur de l’éditeur Lemerre et de La Renaissance. Ce qui n’était pas rien pour un jeune poète.

Lemerre caricaturé par Job.DR.

Demeny a-t-il connu le drame de Bruxelles ?
Le 11août 1873 Demeny écrivait dans le XIXe siècle un article « Une soirée de jeunes ». On voit qu’il connaissait bien le milieu des poètes parisien : il reconnaît dans une soirée théâtrale :  Lemerre ( Le Dieu des jeunes poètes) , Clarétie, Camille Pelletan, André Gill, Mérat, Richepin, D’Hervilly .
Le 11 août Verlaine est en prison et Rimbaud a rejoint les siens pour achever sa Saison en enfer. Les poètes que cite Demeny savaient parfaitement ce qu’il en était pour le couple de poètes. Demeny était certainement au courant de cette ténébreuse affaire.                                             

Paul Demeny a été tour à tour rédacteur judiciaire, parlementaire, chroniqueur, critique littéraire et dramatique. Il collabora à une demi-douzaine de journaux, et surtout, il fut codirecteur puis propriétaire de la revue « La Jeune France » en 1878 qui après dix ans d’existence sous ce nom devint « La Revue Libre ». Il a su y attirer l’élite des littérateurs contemporains. Les poèmes de Rimbaud n’ont pas été publiés dans la revue de Demeny « La Jeune France » alors que la plupart des poètes parnassiens y figurent. Parmi les auteurs de sa revue, citons le journaliste et poète Camille Pelletan (1846-1915) qui fit une carrière politique et ministérielle. Dans « La Jeune France », Camille Pelletan avait présenté l’œuvre poétique du parnassien Léon Valade (1841 - 1883) « Avril. Mai. Juin et à mi-côte » édité en 1887 après la mort du poète et avait écrit avec Emile Blémont et Albert Mérat. Il publie au cours de sa carrière plusieurs autres poèmes ainsi que des adaptations en vers pour le théâtre dont celle d’Ivan le Terrible, cinq actes du Comte Tolstoï, en collaboration avec  Georges Izambard, joués à la Gaité. 
Il devait jouir d’une certaine aisance car « l’Écho hebdomadaire illustré » était aussi à lui. En 1888, « l’Anthologie des poètes français du XIXe siècle » édité par Lemerre publiait quelques-uns de ses poèmes. Demeny rédigea beaucoup d’autres poèmes, drames ou romans. Il est aujourd'hui totalement oublié en tant que poète. Mais l'histoire de la littérature a retenu son nom, en raison de la remise entre ses mains du « Carnet de Douai », un recueil de poèmes dont le Dormeur du Val et de la célèbre « Lettre du Voyant ». 
Au moment où Rimbaud disparaît de la scène publique, Demeny poursuit sa carrière littéraire et journalistique. Le 24 mai 1886, La Société des Gens de Lettres le reçoit à l’unanimité comme membre titulaire. Son parrain fut Jules Claretie administrateur de la Comédie française.(Claretie avait reçu un courrier de Valade qui décrivait Rimbaud lors de sa présentation au dîner des Vilains Bonshommes)

Jules Claretie vers 1860.DR.

Demeny avait fait paraître entre temps une mince plaquette de poèmes : « La sœur du Fédéré » (1871) ; un recueil de sonnets : « Les visions (1873), commenté par Claretie dans « L’Illustration » ; un drame en cinq actes écrit avec Izambard « La mort d’Ivan le Terrible » (présenté en 1879). 

On a peu d’éléments sur les dernières années de sa vie. Il a perdu son père décédé à Bruxelles en 1885, sa mère mourut en 1893 à Levallois-Perret.

Paul Demeny vécut d’abord à Douai où il se maria le 23 mars 1871 à l’âge de 27 ans avec Maria Penin née en 1851, âgée de 20 ans.
C’est à ce mariage auquel Rimbaud fait allusion dans sa lettre à Demeny du 17 avril 1871 où il dit : « Oui, vous êtes heureux, vous, je vous dis cela,-et qu’il est des misérables qui, femme ou idée qui ne trouveront pas la Soeur de charité. »
Ici se trouve une énigme. Comment Demeny pourrait comprendre cette allusion aux filles de Saint Vincent de Paul ? On a alors supposé que Rimbaud aurait pu envoyer précédemment son poème Les Soeurs de charité à Demeny.

Maria Penin décédera en 1884 à 32 ans après une brève maladie et les obsèques ont eu lieu le 14 mai 1884 en l’église Saint-Pierre de Montmartre. Elle lui aura donné trois fils. Il se remariera le 31 mars 1887 à Neuilly avec mademoiselle Emma Legrand avec laquelle il aura aussi un fils. 

Il passa la fin de sa vie dans la maison de santé « Villa moderne » 27 route d’Orléans à Arcueil, où il recevait quelques subsides de la Société des Gens de Lettres. C’est ici que Paul Demeny décéda le 30 novembre 1918, à l’âge de 74 ans, un an après son jeune frère Georges. Il fut inhumé le 3 décembre, mais bientôt sa dépouille fut transférée dans l’ossuaire central où il est toujours anonyme, méconnu, oublié. 


Demeny avait plusieurs fois eu l’occasion d’entendre parler de Rimbaud. En 1884 à la parution des Poètes maudits et en 1888 lors de la seconde édition de cet ouvrage de Verlaine. En 1891, La presse avait beaucoup parlé de l’affaire du reliquaire, livre dans lequel il  pouvait lire les poésies de Rimbaud  que Darzens lui avait achetés. Il avait pu aussi apprendre que la fameuse lettre du Voyant fut révélée seulement en 1912 par Berrichon dans La Nouvelle Revue française. Il ne se manifesta jamais contrairement à Izambard qui s’était présenté à Verlaine.

lundi 18 mai 2026

Rimbaud et Paul Demeny. Première partie

 

Revue dont Demeny est l'éditeur et le rédacteur en chef


En septembre 1870 Rimbaud rencontre à Douai le poète Demeny une première fois chez les demoiselles Gindre. Il était en compagnie de son ami Izambard le professeur de Rimbaud.

Rimbaud lui remit au cours de deux visites à Douai une liasse de 20 poèmes. On a dit que Rimbaud espérait une publication de ses poèmes, car Demeny était copropriétaire d’une maison d’édition « La librairie Artistique » où Demeny avait publié un recueil de poèmes Les Glaneuses. Rimbaud le savait, car il avait lu ce livre qui figurait dans la bibliothèque d’Izambard auquel Rimbaud avait eu accès. On a dit aussi que Rimbaud n’avait pas apprécié ce recueil, car il avait dit à Izambard : « J’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses,-oui, j’ai relu ce volume. » 

L’expression « je suis descendu » a conduit les critiques à penser que Rimbaud méprisait la poésie de Demeny, mais ce n’est pas sûr, car il prit la peine de relire le recueil et d’autre part il  pouvait avoir apprécié certains poèmes.


Dans la presse on peut signaler une critique des Glaneuses dans le Constitutionnel du 16 août 1870 qui se terminait après des critiques de forme par un éloge des qualités poétiques de Demeny. Rimbaud qui disait à Izambard qu’il consultait la presse avait-il lu cet article du Constitutionnel ?


Rimbaud avait écrit plusieurs fois à Demeny après sa première rencontre : notamment le 17 avril 1871 où il écrit qu’il dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes. Il raconte aussi son voyage à Paris où il précise qu’il est passé à la « Librairie Artistique » en prétextant que c’était pour chercher l’adresse de Vermersch.

Puis c’est la fameuse lettre du Voyant du 15 mai 1871.

On a pas remarqué qu’en mai 1871 Demeny publiait un livre à sa « Librairie Artistique » intitulé La Soeur du fédéré qui est l’histoire d’une femme qui raconte qu’elle assiste à l’exécution de son frère par les versaillais. 



Cette sympathie pour un communard pouvait renforcer l’amitié de Rimbaud pour Demeny.


En janvier 1872 Demeny devient éditeur d’une revue Le Triboulet dont il est aussi le rédacteur en chef (voir la photo en tête de l'article). Cette revue réserve une surprise : le 20 octobre 1872, il est présenté une poésie d’un certain « Elis » sous le chapeau : poésies écornifistibulantes, tintamarresques et surtout : abracadabrantesques.



Ce qui semble évident est que Demeny qui avait reçu Le Coeur du pitre dans une lettre de Rimbaud du 10 juin 1871 ait emprunté ce mot fameux à Arthur.

Mais ce n’est peut-être pas aussi simple. En effet on sait depuis 2015 grâce à Bernard Vassor que abracadabrantesque se trouve dans un livre de Mario Proth publié en 1865 intitulé Les Vagabonds. Or il se trouve que cet écrivain est natif d’une banlieue de Douai comme le signale Bernard Vassor :


« C'est peut-être parce que (Ernest) Mario Prot (1835-1891), journaliste, écrivain était né dans une banlieue de la Ville de Douai (Sin-le-Noble) ville où Arthur Rimbaud séjournait quand il écrivit "Le Coeur supplicié" en mai 1871 (dans une lettre adressée à Georges Izambard, son professeur de rhétorique le 13 mai 1871).

Comme nous pouvons le constater, la date d'édition du roman de Mario Proth est antérieure de 6 ans à la production du texte de Rimbaud. »


Le fait que Proth soit douaisien amène à penser que Demeny connaissait ses ouvrages et notamment Les vagabonds qui était son livre le plus connu. Dès lors, il devient  très probable que Demeny ait prêté ce livre à Rimbaud quand il était à Douai. Il devait savoir que le mot abracadabrantesque y figurait et son texte satirique dans le Triboulet était un clin d’oeil à Proth. 

Rimbaud s’est-il inspiré du livre pour écrire sa lettre du Voyant ?  Jean-Marc Hovasse, qui a écrit récemment une étude sur Proth, trouvait que Les vagabonds était une « fantaisie indigeste de 328 pages bien tassées » et « un interminable bavardage. »

Proth lui-même dit que son livre est une fantaisie ( mot rimbaldien qui figure tout de même dans la lettre du voyant). Un an après avoir lu le livre, je crois que Rimbaud s’est surtout souvenu du mot abracadabrantesque qui l’a frappé et qui rimait avec funambulesques, les odes de Banville. En 1870 Rimbaud était loin encore de sa nouvelle poétique et il est illusoire de voir dans Les Vagabonds une source d’inspiration pour la lettre du Voyant.


Mise à jour du 20 mai : réaction de David Ducoffre à cet article 

dimanche 19 avril 2026

Iluminations ou Les Illuminations… et la loi de Murphy par Franck Delaunoy

 

A propos du dernier article d’Adrien Cavallaro dans la revue

 Verlaine 2025

 concernant le titre du recueil Illuminations.

Murphy dans Parade Sauvage N° 20 (12/2004) et Cavallaro dans son dernier article de la ou la ou La Revue Verlaine concluent qu’il faut s’en tenir aux premières publications du recueil pour choisir entre Les Illuminations ou Illuminations. La méthode paraît correcte et raisonnable, qui est une méthode assumée par défaut, que l’on applique dans tout un tas de domaines quand rien de probant ou si peu appert, cela me va. En effet, les recherches faites sur l’occurrence des citations du titre du recueil dans les écrits de Verlaine ne donnent rien : il y a trop de variétés, aucune constance pouvant faire pencher pour Illuminations ou Les Illuminations. Côté Rimbaud, on le sait, il avait bien d’autres choses à faire, silence, il n’a rien à dire.


Donc appliquons la méthode.


Nous prenons la toute première publication du recueil par La Vogue de l’automne 1886. Les trois premières pages sont les suivantes (hors la page du tirage, sans intérêt) :




Page 1 :

LES

ILLUMINATIONS


Page 2 :

LES

ILLUMINATIONS


Page 3 : Début de la préface par Verlaine (2e paragraphe, sur trois lignes) :


« Le mot Illuminations est anglais et veut dire 

gravures coloriées, - coloured plates : c’est même le

 sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »


Je constate (constat dit de gendarme) :


Le mot ILLUMINATIONS est écrit très gros, en très gras, et tout seul sur une ligne, l’article LES en beaucoup plus petits caractères sur une ligne au-dessus – même si également en lettres majuscules. Je me dis que Murphy avait bien raison de douter dans son article de Parade sauvage que le sujet ne valait peut-être pas même un article, le sien, il s’en excuse presque (p. 180 : « Consacrer un article à un article peut paraître disproportionné… »). Pourquoi ? Parce que le lecteur ne retient qu’ILLUMINATIONS : l’article se voit très peu, il est volontairement minimisé par l’éditeur. Quand on s’intéresse autant à la réception de l’œuvre de Rimbaud, je m’étonne que l’on s’intéresse si peu à la réception du titre par les lecteurs, de façon visuelle (il est vrai que les procédés de textique identifiés par Ricardou chez Poe, puis Rimbaud notamment, ne paraissent pas, non plus, avoir beaucoup passionné les exégètes du sens littéral, à tort, tant pis pour eux). Noter comme Ducoffre que ce format est très exactement celui retenu par les éditeurs pour nombre d’ouvrages, notamment pour LES CHATIMENTS (V. Hugo), qui d’ailleurs se serait appelé initialement CHATIMENTS tout court, sans article. Ci-dessous avec article en 1870, mais qu’on ne voit pas car trop petit, aussi :



Verlaine, au tout début de sa préface (troisième page ci-dessus) apporte une précision très importante, car c’est le choix de Rimbaud (empêché, comme l’on sait…) :

« Le mot Illuminations est anglais et veut dire 

gravures coloriées, - coloured plates : c’est même 

le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »


En 1886 Rimbaud est vivant. Verlaine sait bien entendu qu’il est très probable qu’un jour Rimbaud aura sous les yeux l’édition du recueil… dont sa préface fait partie intégrante. Donc ce qu’il dit est nécessairement vrai ; au demeurant, personne ne l’a jamais contesté – il y a certes un peu de flottement sur coloured après painted dans une correspondance, mais soyons indulgents : l’année précédente, il tentait d’étrangler sa mère à Coulommes près Vouziers (1885) !!! Verlaine confirme donc bien qu’il y avait un sous-titre, et implicitement, manifestement, que ce sous-titre était également anglais, comme le titre.


Or, que lisons-nous ? Pure absurdité ! Aussi absurde – décidément ! – que lorsque Verlaine nous présente Rimbaud dans Les poètes maudits je crois : je vais vous présenter un poète que vous ne connaissez absolument pas ; eh bien ce poète, que vous ne connaissez pas, ce qu’il a écrit de meilleur - et de très loin ! - eh bien… est définitivement perdu… vous n’aurez jamais l’occasion de le lire…[passage réécrit] Drôle de façon d’intéresser le lecteur, non ? C’est Verlaine… (avant Vouziers cette fois je crois, et la tentative d’étranglement maternel).


Ici dans la préface de la première édition du recueil Illuminations, Verlaine nous dit que le mot Illuminations du titre est anglais : pourquoi diable est-il donc précédé de l’article LES sur la page précédente ? Mystère…


Puis il nous dit qu’il y a un sous-titre, dont il nous donne le nom, également anglais, coloured plates : pourquoi diable ce sous-titre n’est-il pas inscrit sur la page de titre, sous le titre ? Re-mystère…


Donc Murphy a raison de préciser à la fin de son article (p. 179) :


« Verlaine n’a probablement pas pu dicter aux rédacteurs de La Vogue la présentation des Illuminations ; sinon on peut penser qu’il aurait exigé que l’on imprime le sous-titre dont il fait état dans sa préface […] [Verlaine] a dû être mis devant le fait accompli, n’étant sollicité que lorsque le vrai travail éditorial était déjà achevé. »


Donc, il n’est pas honnête de se prévaloir du fait que Verlaine aurait validé toutes les éditions ultérieures qui présentent le titre LES ILLUMINATIONS avec article, car dans la première publication, il a déjà dit tout ce qu’il avait à en dire, c’est-à-dire ce que pouvait en dire Rimbaud lui-même, qui est tout de même l’auteur ! Si les éditeurs ultérieurs ne reprennent pas systématiquement la préface de Verlaine de la première publication, Verlaine ne va tout de même pas leur courir après pour demander justice (il a bien d’autres affaires de justice à régler).


Le titre LES ILLUMINATIONS et les trois lignes de Verlaine dans la préface sont INDISSOCIABLES.


Ce dont Murphy et Cavallaro ne semblent pas tenir compte, c’est que cette précision sur le titre dans la préface est non seulement vraie, mais nécessaire, absolument nécessaire, puisqu’elle contredit la page de titre et qu’elle est l’expression du choix de l’auteur lui-même. On ne sait pas qui a mis le titre : Verlaine, les éditeurs… Il y a une seule chose qui soit sûre : Rimbaud a voulu appeler son recueil ILLUMINATIONS, mot anglais, et lui donner un sous-titre, anglais lui aussi.


Le choix de Bouillane de Lacoste pour ILLUMINATIONS sans article est un excellent choix, très élégant, que l’on prononce en français mais qui reste ouvert à l’anglais – sans droit de douane nigelfaragien. Pour le sous-titre, malheureusement, dans la mesure où Verlaine a donné deux sous-titres différents, painted ou coloured plates, il serait trop audacieux de rajouter quoi que ce soit, même si coloured, revu et imprimé dans la préface, pourrait tout de même prévaloir, et même si postérieur à painted je crois.


Un retour au titre LES ILLUMINATIONS supposerait, à mon sens, qu’à tout le moins, les trois lignes de la préface qui parlent du titre pour le corriger et le préciser soient systématiquement imprimés avec le titre, même si elles le contredisent, mais précisément parce qu’elles le contredisent.


Il y a aussi d’autres arguments, sans doute inutiles : notamment l’acception de « les illuminations » au temps de Rimbaud, qu’on lit dans les journaux assez couramment – pas rare du tout - et qui renvoie très précisément… aux « fêtes de nuit ». Par exemple à Charleville, on aurait pu dire que Rimbaud était allé admirer « les illuminations en bord de Meuse sur le mont Olympe durant la dernière fête de nuit… ». Ce n’est pas trop son genre peut-être, mais enfin… - et quel est son genre, au juste ? Personnellement, LES ILLUMINATIONS avec article me font penser aux loupiottes des fêtes de nuit, aux loupiottes des guirlandes du sapin de Noël, alors qu’ILLUMINATIONS, sans article, c’est tout de suite plus grand – vers le haut. Les éditeurs qui présentaient le mot en très gros et très gras sur une ligne seule, écarté de l’article, ne pensaient pas autrement que moi je pense.


Et ces trois mentions d’Illuminations sans article du manuscrit de Promontoire ! Manuscrit préparé pour l’impression, seules occurrences de la mention du titre du recueil sur les manuscrits ! Et quel qu’en soit l’auteur au demeurant : Rimbaud lui-même pour la mention au crayon, ou Vanier l’éditeur et ses collaborateurs pour l’ensemble des trois mentions, dont deux à l’encre et celle au crayon ! Ah ! ce manuscrit de Promontoire… Certains pourraient presque souhaiter qu’il n’ait jamais existé ! Mais pourquoi l’écarter de l’analyse ?


Enfin ceci : après la mort de Rimbaud, quelqu’un demandait à Verlaine : - Maître, vous qui l’avez très bien connu, pouvez-vous nous dire enfin pourquoi, dans Voyelles, « a » est noir, « e » blanc, etc. Verlaine répondit, irrité : - Vous savez, Monsieur, moi qui l’ai bien connu… [puis en haussant la voix, mécontent, testant la loi de Murphy avec tous ses problèmes à régler, et se souvenant des dernières crasses du gamin à lui faites :] je peux vous dire qu’il se fichait pas mal que « a » soit noir, « e » blanc… !


Alors imaginez un peu pour l’article du titre !


THE  END – FIN

(Occurrence linguistique plutôt rare paraît-il,

où l’on a un article en anglais, mais pas d’article en français.)



jeudi 26 mars 2026

La transmission des Illuminations revisitée par Yves Reboul

 Yves Reboul vient de publier dans Parade sauvage N°36 (2026) un article « Neige, glace et manuscrits. Sur la transmission des manuscrits des Illuminations »certainement l’une de ses publications les plus importantes. Yves Reboul est pourrait-on dire un rimbaldien historique. Sa publication À Propos de l’Homme juste dans Parade sauvage N°2 (1985) est un évènement marquant de la critique rimbaldienne où il démontre que les invectives de Rimbaud dans son poème ne concernent pas Jésus mais Victor Hugo. Par la suite Yves Reboul a fait de nombreuses publications et son livre Rimbaud dans son temps (Classiques Garnier (2009) est une référence incontournable.


Examinons à présent son dernier article cité. De quoi s’agit-il ?  En se basant sur mon article de Rimbaud vivant (J. Bienvenu, « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et la transmission des Illuminations », Rimbaud vivant, no 58, 2019, p. 2-28) l’auteur estime « que Rimbaud n’ait pas entrepris cette copie des Illuminations au printemps de 1874 à Londres se trouve désormais hors de doute » et que la copie des Illuminations avec Germain Nouveau a eu lieu au début de l’année 1875. Sur ce point Reboul apporte une précision remarquable. En se basant sur le Journal de Vitalie Rimbaud et le Courrier des Ardennes il remarque qu’une vague de froid s’était répandue dans les Ardennes début janvier 1875 et que cela expliquait que Nouveau dans une lettre à Richepin assimilait les Ardennes à des paysages alpestres. C’est vraiment une trouvaille subtile du critique.


Puis Reboul se demande pourquoi Nouveau ne dit pas simplement à Richepin qu’il est à Charleville au début de l’année 1875. Il en trouve l’explication suivante :


«  Le pourquoi de tout cela ? Bien des années plus tard, Richepin devait vendre la mèche dans une lettre adressée à Berrichon et publiée par celui- ci en 1919 dans sa notice au volume Rimbaud de la collection « Les Manuscrits des maîtres » (Arthur Rimbaud, Poésies, notice de Paterne Berrichon, Paris, Messein, collection « Les Manuscrits des maîtres », 1919) évoquant le brusque départ de Nouveau pour Londres, en compagnie de Rimbaud, au printemps de 1874, il écrivait en effet : « Ce départ précipité à l’anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d’hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille». Nous, c’est-à-dire le groupe des Vivants dont Richepin se considérait comme le chef : Rimbaud était désormais persona non grata dans le milieu littéraire et les Vivants ne faisaient apparemment pas exception à cet égard. D’où pour Nouveau, s’il voulait conserver sa place dans ce groupe qui lui offrait son seul accès au champ littéraire, une véritable impossibilité d’avouer qu’il était parti pour Charleville afin précisément de retrouver Rimbaud »


Ici se place une erreur instructive du critique. La notice de la collection « Les manuscrits des Maîtres » ne comporte pas de lettre adressée à Berrichon. En fait Yves Reboul s’était rangé sans le vérifier à la Pléiade Nouveau, édition Pierre-Olivier Walzer qui écrivait(p.308) :


" Dans une lettre à Berrichon non datée (publiée dans la Notice présentant Les Manuscrits des maîtres - Arthur Rimbaud - Poésies, Paris, Messein, 1919), Richepin englobe Rimbaud et Nouveau dans son groupe des Vivants. "J'eus la joie, écrit-il en parlant de Rimbaud, de le connaître assez intimement. Nous le considérions, quelques camarades et moi (Forain, Ponchon, Nouveau, entre autres), comme l'adolescent de génie qu'il était. Nous fûmes seuls alors à penser ainsi." Mais un peu plus loin, Richepin nous dit, à propos de la fugue en Angleterre du nouveau "drôle de ménage" (ainsi pensent Fontaine, Porché, Goffin, Gengoux, D.-A. de Graaf) : "Ce départ précipité à l'anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d'hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille. »


Ce qui montre qu’on ne peut pas toujours se fier à la Pléiade ! Cela dit l’erreur de Reboul n’a pas d’importance pour la suite de son analyse. La phrase  « Ce départ précipité à l’anglaise, avec des papiers auxquels on tient abandonnés dans une chambre d’hôtel, ressemblait fort à un enlèvement : il ne nous dit rien qui vaille »)  se trouve dans "Germain Nouveau et Rimbaud : souvenirs et papiers inédits", Revue de France, 1er janvier 1927(p. 130).


Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Reboul quand il écrit pour expliquer que Nouveau ne veut pas parler de Charleville : « Rimbaud était désormais persona non grata dans le milieu littéraire et les Vivants ne faisaient apparemment pas exception à cet égard. D’où pour Nouveau, s’il voulait conserver sa place dans ce groupe qui lui offrait son seul accès au champ littéraire, une véritable impossibilité d’avouer qu’il était parti pour Charleville afin précisément de retrouver Rimbaud »


Richepin n’a jamais considéré Nouveau comme persona non grata. Je pense que Nouveau, surtout,  n’a pas voulu suggérer qu’il pouvait avoir des relations intimes avec Rimbaud au moment où ils mélangeaient leurs écritures dans une chambre à Charleville.

Reboul poursuit que pour Rimbaud « la formule du poème en prose a pu lui apparaître comme novatrice, donc potentiellement porteuse de succès : sa lettre à Andrieu du 16 avril 1874 nous a permis de mesurer à quel point il pouvait se montrer opportuniste dans la recherche de la réussite. Sa réunion avec Nouveau à Charleville, en janvier 1875 – qu’on peut croire concertée entre eux – s’inscrit très probablement dans cette perspective, qui était celle de la publication d’un recueil de proses dont la nouveauté stupéfiante serait susceptible de lui apporter enfin gloire et succès. »


Mais, Reboul suggère que Rimbaud après lui avoir envoyé par l’intermédiaire de Verlaine les Illuminations en voulait à Nouveau de ne pas faire d’effort pour chercher un éditeur. En témoigne une correspondance de Delahaye à Verlaine : « la conduite de Nouve  lui inspire de l’inquiétude et de la défiance ; il sait qu’il est revenu chez lui et va lui écrire pour lui demander des explications. Tu feras bien de prévenir » Reboul ajoute : On s’est déjà « demandé » si cette défiance de Rimbaud ne tenait pas à ce qu’il était « mécontent de voir que Nouveau n’a[vait] pas réussi à faire imprimer les Illuminations. Le On en question c’est moi dans cet article signalé dans la note 20


Reboul conclue : « il a dû vivre l’inaction de Nouveau comme une véritable trahison de la part de celui qui avait été, après tout, son seul véritable compagnon dans une entreprise qui était assurément littéraire, mais aussi (pour son malheur) éditoriale. Sans doute mesurait-il mal à quel point le contexte historique et les contraintes pesant alors sur le champ littéraire condamnaient d’avance l’aventure : compte tenu à la fois de sa propre marginalisation et du rapport de forces régentant alors le champ littéraire, il ne lui restait tout simplement qu’à se taire. Il n’y a là, il faut le dire nettement, pas le moindre mystère. » 


Yves Reboul dans son brillant article réécrit la transmission des illuminations et conclue même sur une explication du silence de Rimbaud, ce qui donne à son étude une portée inédite .