mardi 29 novembre 2022

Un nouveau portrait de Rimbaud

 

Collection Gérard Dôle. DR.

Gérard Dôle vient de publier un livre intitulé : Rimbaud la photographie oubliée aux éditions Terre de brume.


Comme le titre l’indique il s’agit d’une photographie de Rimbaud inédite que l’on peut voir en tête de notre blog. L’auteur explique longuement comment il a été en possession de cette photo. On apprend qu’il vit depuis 50 ans au 10 rue de Bucci à Paris qui est l’endroit où le poète Théodore de Banville avait habité. Gérard Dôle nous raconte qu’il a connu à cet endroit un individu nommé l’Astronome et qui lui  a dit que ses grands-parents ont connu Rimbaud qu’ils avaient hébergé pendant La Commune à cette même adresse. De plus l’Astronome avait offert à Gérard Dôle une photographie de Rimbaud que celui-ci aurait envoyé à ses grands-parents pour les remercier de leur accueil. Cette épreuve réalisée par le photographe Pierre Petit est un portrait carte dont le verso indique la date d’août 73 qui correspond à la date indiquée par Rimbaud pour la fin de la rédaction d’Une Saison en enfer. L’hypothèse de Gérard Dôle est que Rimbaud aura voulu se faire tirer son portrait pour lancer son livre. 


Collection Gérard Dôle. DR.

Le premier problème est que Gérard Dôle écrit que Rimbaud avait trouvé porte de bois chez Banville parce que le parnassien se serait réfugié en province pendant la Commune. Or c’est inexact. En effet on connaît une lettre de Banville du 4 juin 1871 dans laquelle il écrit :  « heureusement j’avais ma mère chez moi et j’étais allé la chercher à temps le jour où l’armée est entrée à Paris ; car si la bataille a été sanglante dans la rue de Bucci que j’habite, elle l’a été bien plus encore rue Saint-André-des-Arts.(…) Enfin l’ordre est rétabli , mais que nous avons vu de sang et de morts, et ensuite quel spectacle de voir tous les monuments de Paris brûlés et ruinés ! »

Donc Banville était chez lui quand Rimbaud aurait sonné à sa porte vers le 29 mai 1871. Rimbaud l’aurait donc nécessairement vu. Mais Rimbaud dans sa lettre à Banville du 15 août 1871 ne mentionne pas cette rencontre et il remercie simplement son maître de lui avoir répondu contrairement à ce que dit Gérard Dôle qui écrit que le parnassien n’avait pas daigné répondre à cette lettre. 


Le second problème est la date d’août 73 indiquée sur la photographie. Gérard Dôle suppose qu’après l’incident de Bruxelles Rimbaud est passé par Paris la première semaine d’août 1873.  On a du mal à croire que Rimbaud ait voulu se faire tirer son portrait à Paris alors qu’il était encore blessé et que la rédaction de son livre n’était pas finie. S’il voulait un portrait pour lancer son livre la date d’octobre 1873, au moment où il va chercher ses épreuves à Bruxelles, aurait été plus crédible. 


Cela dit, on peut trouver la photographie ressemblante et l’on pourrait disserter à perte de vue sur les cheveux, le dessin de la bouche, les yeux, la barbe, etc. Le désir de voir Rimbaud sur cette photo peut créer une conviction chez certains admirateurs du poète.


La seule preuve que nous ayons est le témoignage de Gérard Dôle concernant un ami disparu depuis. La photographie a été expertisée par un spécialiste des photographie du 19e siècle qui affirme que le support est d’époque.


On peut douter qu’une preuve puisse être apportée sur l’authenticité de cette photographie. Elle appartient à la galerie des portraits de Rimbaud comme ceux de Garnier et de Rosman.


Le livre de Gérard Dôle mérite cependant d’être lu par les rimbaldiens. Il remet au goût du jour la participation de Rimbaud à la Commune auquel il apporte beaucoup de documents iconographiques. Surtout, il révèle une lettre inédite de François Coppée qui prouve que ce poète avait été hébergé par Banville pendant la semaine sanglante. Habitent à ce moment-là rue de Bucci : Banville, sa mère, sa femme, son fils adoptif, François Coppée, et s’il faut en croire Gérard Dôle les deux grands-parents de l’Astronome et Rimbaud. Cela fait beaucoup de monde ! 


D’une certaine façon ce livre témoigne de la fascination pour le portrait de Rimbaud. Il met en lumière aussi un photographe dont on parle moins que Carjat : Pierre Petit. Ce dernier fut pourtant célèbre de son temps et Carjat fut son élève.




dimanche 20 novembre 2022

Actualité rimbaldienne, conférence et colloque

 


Thierry Dardart pendant sa conférence


J’ai assisté hier samedi à la conférence donnée par Thierry Dardart à la Société des Poètes français intitulée L’honneur du capitaine Rimbaud. Cette conférence est organisée par l'Association des Amis de Rimbaud  et est une une reprise de celle qui avait été donnée à Charleville le mois dernier par la même association. Elle fait référence à un livre du même titre publié par l’auteur. Cette conférence renouvelle ce que nous savions du capitaine Rimbaud notamment par un regard croisé entre le capitaine et son fils. Les renseignements recueillis sont pour la plupart très précieux, que ce soit ceux relatifs à la carrière de Frédéric Rimbaud dans l’armée française ou ceux sur sa personnalité beaucoup plus complexe qu’on serait tenté de le croire. Le capitaine Rimbaud échappe à l’image du militaire de carrière de son époque. C’est un homme qui s’intéresse à de nombreux sujets comme le montrent ses divers écrits. On apprend que le capitaine n’a pas laissé de testament, « ultime refus de filiation ». Cette conférence a été suivie par de nombreuses questions posées par l’assistance venue nombreuse. Alain Tourneux peut être satisfait de cette conférence qu’il a organisée dans le cadre des activités de l’association des amis de Rimbaud. 


Colloque du Vendredi 18 novembre.

J’ai pu assister vendredi au colloque intitulé « portraits de maudits (XIXe -XXIe siècle) » organisé à l’école normale supérieure de Cachan.


De Gauche à droite Julien Schuh et Jean-Didier Wagneur

C’était un beau sujet et les communications ont toutes été passionnantes. Je n’ai pas vu le temps passer pendant les quatre heures du colloque. La première intervention a été celle de Jean-Didier Wagneur intitulé « Quand. Le poète peint l’enfer , il peint sa vie » quelques approximations. »

L’érudition de Monsieur Wagner est stupéfiante. Il a notamment présenté sa conférence à travers la presse de l'époque. Il faut dire qu’il a été le maître d’oeuvre de la numérisation de Gallica qui est le paradis des chercheurs.


A suivi  l’intervention de Julien Schuh « Maudit par les poètes : Fancisque Sarcey. » Il s’agit ici de montrer la détestation des écrivains poètes pour un homme qui a été critique pendant 30 ans au journal Le Temps. On voit beaucoup de caricatures du personnage.Ce n’est plus les poètes qui sont maudits, mais le critique qui ne les comprend pas. Ces critiques permettent d’une certaine façon de mieux cerner ce que représentent les poètes maudits.


Puis vint l’intervention de Benoît Houzet « Maudit par anticipation : enjeux de la malédiction dans l’iconographie de Tristant Corbière »

Benoît Houzet est connu pour avoir découvert un document manuscrit exceptionnel sur Tristan Corbière : « le livre noir ». Il utilise ce document pour montrer que Tristan Corbière ne s’estimait pas avant la publication de son livre «  les amours jaunes ». Ce livre noir montre que Corbière faisait des dessins et peintures dans lequel il se caricaturait lui-même. Il se trouvait laid : « maudit par anticipation » et maudit par lui-même. Monsieur Houzet est un jeune chercheur brillant et sympathique. Pour information il prépare une thèse sur Corbière sous la direction de Steve Murphy.


à l'extrême gauche Benoît Houzé, Henri Scepi, Eric Dayre.

L’intervention suivante « Photographier le maudit : les portraits de Baudelaire par Nadar » est celle de Eric Dayre qui enseigne à ENS de Lyon. Intervention tout simplement géniale qui présente l’importance de la photographie de Baudelaire de 1855 par Nadar qu’il met en parallèle avec celle de l’atelier de Courbet où Baudelaire est représenté. Son analyse très fine montre que l’auteur des Fleurs du mal n’y est pas représenté suivant les habituels portraits en pied de Nadar. Selon lui l’explication réside entre la rivalité des deux frères Nadar dont le plus jeune serait meilleur photographe et de loin. Intervention fascinante qui ouvre des perspectives pour les chercheurs.


La dernière intervention est celle de l’Américaine  Raisa Rexer « les poètes maudits de Carjat : Rimbaud, Verlaine, Mallarmé »

Intervention d’une spécialiste de littérature et de photographie. Sa présentation des portraits de Mallarmé donne de précieuses remarques notamment sur le fait que Mallarmé ait préféré se montrer d’après le portrait de Manet plutôt que sur une photographie où il semble beaucoup plus jeune. Concernant les portraits de Rimbaud par Carjat je me suis permis d’intervenir en précisant que j’avais résolu complètement le problème des deux photographies de Carjat. J’ai eu le regret de constater qu’Andréa Schellino défendait l’idée maintes fois exprimée que les deux photographies de Carjat avaient été prises le même jour avec des arguments qui n’ont plus lieu d’être. On revient à Berrichon qui disait que les deux photographies avaient été prises à quelques heures d’intervalle. Erreur déjà signalée en 1949 par Pierre Petitfils. Je réalise qu’il est important que je publie une explication détaillée de cet intéressant problème.


Henri Scepi et Raisa Rexer.
 En projection les deux photos de Rimbaud

Je regrette de n’avoir pu assister aux interventions du samedi particulièrement à celle d’Henri Scepi « Fraternité maudite : Vangogh, Artaud et le "monde n’a qu’à la boucler" ». La finesse des analyses d’Henry Scepi est bien connue.


En résumé c’est un colloque passionnant et il faut féliciter Adrien Cavallaro et Andréa Schellino de l’avoir organisé.




dimanche 6 novembre 2022

Eugène Nyon, l’homme qui a répondu à Rimbaud

 

Eugène Nyon

Cet article est la suite du précédent.

On ne s’est pas beaucoup intéressé à l’homme qui avait répondu à Rimbaud dans La revue pour tous. Il s’appelait Eugène Nyon. C’était un homme de lettres qui écrivait notamment des vaudevilles et des textes destinés aux enfants. Son ouvrage le plus connu est Le colon de Mettray destiné à la jeunesse.


Rimbaud a certainement voulu le lire. Or le sujet du livre n’est pas sans rapport avec Les Étrennes des Orphelins. Il raconte l’histoire de deux enfants Joseph 12 ans et Donatien 8 ans. Ces deux enfants sont sans parents. Donatien est orphelin et Joseph a perdu sa mère et est élevé par une belle-mère qui le bat. Il s’enfuit de la maison.


On observe que dans Les Étrennes des Orphelins ce sont aussi  deux enfants.


Dans le livre de Nyon,  Il est question d’une maison de correction Clairvaux abominable et d’une autre qui améliorait le sort des enfants et qui au temps de Rimbaud, était une réussite.


Mettray

Il raconte une suite d’évènements tragiques, mais à la fin on se rend compte que ce n’était qu’un mauvais rêve et tout finit bien.


Rimbaud a repris l’idée du rêve : « un rêve joyeux » , « Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond rond, / Doux geste du réveil, ils avancent le front,/ Et leur vague regard tout autour d’eux se pose…/ Ils se croient endormis dans un paradis rose…


Mais au réveil c’est une terrible déception car ils ne trouvent comme étrennes q’une couronne mortuaire qui leur rappelle que leur mère est morte.



À cela il faut ajouter que Nyon est mort le 29 janvier 1870. Le Gaulois du premier février 1870 précise qu’il était atteint d’un cancer et qu’il s’était alité trois semaines avant. Donc Nyon a répondu à Rimbaud une semaine avant de s’aliter. La revue pour tous n’a pas survécu à la mort de son directeur et ceci explique que Rimbaud n’a pas cherché à écrire à nouveau dans cette revue parisienne qui avait beaucoup de lecteurs.


Gaulois. Premier février 1870

En conclusion Rimbaud avait avant tout une stratégie pour être publié et il avait certainement cherché à se documenter sur le directeur de La revue pour tous.



samedi 22 octobre 2022

Rimbaud et « La revue pour tous »

 


Le 8 août 1892, Isabelle Rimbaud terminait une lettre à Louis Pierquin par cette phrase :


« À propos de vers, voici un petit détail qui vous intéressera peut-être : les premiers qu’il a composés ont été publiés fin 1869 ou commencement 1870 dans un journal hebdomadaire qui s’appelait La revue pour tous. Ces vers étaient intitulés Les Étrennes des Orphelins »


Elle donnait deux informations capitales : l’existence d’une poésie de Rimbaud inconnue à l’époque et par inférence le fait que Madame Rimbaud était abonnée à cette revue bien pensante.


Louis Pierquin était pressenti par l'éditeur Vanier pour écrire une préface aux œuvres de Rimbaud. Il informa immédiatement l'éditeur de l’existence du poème. Vanier le recopia à la Bibliothèque Nationale. Les Étrennes des Orphelins furent publié dans l’édition de 1895 des œuvres complètes de Rimbaud avec une préface de Verlaine.


Après avoir informé Pierquin, Isabelle affirma que son frère n’avait pas voulu être imprimé et que c’étaient ses camarades de classe qui avaient envoyé  le poème à la revue. C’était inexact car le 26 décembre 1869 on trouvait dans la correspondance avec les lecteurs cet entrefilet :


«  M.Rim. à Charleville.- La pièce de vers que vous nous adressez n’est pas sans mérite et nous nous déciderions sans doute à l’imprimer si, par d’habiles coupures, elle était réduite d’un tiers »

  

On ne connait aucun manuscrit du poème et nous ne savons pas quelles coupures Rimbaud a réalisées.


En général les commentateurs ne sont pas enthousiastes pour ce poème comme Jean-Jacques Lefrère qui parle d’une « pièce médiocre et pleurnicharde ». Même Verlaine était réticent à le mettre au début des oeuvres complètes de Rimbaud. 

 

Voici comment il présentait le poème dans la préface de 1895 :


« On a cru devoir, évidemment dans un but de réhabilitation qui n'a rien avoir ni avec la vie très honorable ni avec l'œuvre très intéressante, faire s'ouvrir le volume par une pièce intitulée Étrennes des Orphelins, laquelle assez longue pièce, dans le goût un peu Guiraud avec déjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut du Débordes-Valmore :


             Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !


Cela :

            La bise sous le seuil a fini par se taire,

Qui est d’un net et d’un vrai, quant à ce qui concerne un beau jour de premier janvier !  Surtout une facture solide, même un peu trop, qui dit l’extrême jeunesse de l'auteur quand il s'en servit d'après la formule parnassienne exagérée »


La plupart des commentateurs soulignent que Rimbaud a emprunté des vers surtout à François Coppé.


La revue publiait des poèmes d’auteur connus comme Victor Hugo et même, à la demande de plusieurs correspondants, Baudelaire dont l’œuvre était qualifiée  d’étrange et sinistre ! Ainsi le 15 janvier on pouvait lire le poème Spleen de Baudelaire.




On peut voir aussi à cette date du 15 janvier qu’il était question de la première à l’Odéon de la pièce de François Coppée Le passant. On se souvient que Rimbaud s’était présenté à Verlaine comme « moins génant qu’un Zanneto ». En poursuivant la lecture de la revue on trouve aussi une recension de « l’Homme qui rit » de Victor Hugo avec des extraits évoquant les Comprachicos que Rimbaud a nommés dans sa grande lettre du Voyant.


Il est possible qu’en épluchant la revue on puisse trouver des passages qui ont pu retenir Rimbaud.


Le directeur de la revue qui avait répondu à un courrier de Rimbaud était un certain Thomas Grimm. Il s’entourait de bons collaborateurs comme Jules Andrieu que Rimbaud connaîtra plus tard. Andrieu écrivait régulièrement dans la revue une chronique qui s’intitulait à travers les livres où il parlait de littérature espagnole, anglaise notamment avec une érudition impressionnante.


Thomas Grimm était écrivain et avait publié de nombreux ouvrages. Il ne souhaitait pas imprimer n’importe quel poème et était particulièrement féroce dans sa correspondance pour ceux qui lui fournissaient de mauvais vers. Son idéal était les poètes parnassiens. 


Nous verrons qu’il donnera à Rimbaud une source crédible aux Etrennes des Orphelins.


À suivre…

jeudi 13 octobre 2022

Rimbaud est-il l’auteur de l’article « les Androgynes »?

 Il existait trois publications locales à charleville qu’il ne faut pas confondre. Le courrier des Ardennes dirigé par Pouillard, journal réactionnaire que Rimbaud n’aimait pas. Le progrès des Ardennes dans lequel on sait qu’il a publié Le rêve de Bismarck et Le Nord-Est journal qui verra sa première publication le 1er juillet 1871 et dont nous avons parlé dans notre précédent article à propos de Léon Deverrière qui en était le gérant et Perrin le directeur.

Nous faisons ici état d’un document qui n’a jamais été publié concernant une condamnation de Deverrière pour délit de diffamation à l’encontre de Auguste Pouillard directeur du Courrier des Ardennes. Deverrière avait fait appel d’une décision du tribunal de police correctionnel de Charleville mais l’appel fut rejeté et Deverrière fut condamné à payer 500 francs d’amende et 1500 francs en dommages et intérêt.


DR. BN.

L’intérêt de ce document est qu’il donne des extraits de publications du Nord-Est

Pour prouver qu’il y a eu diffamation.


La question principale qui nous intéresse à présent est de savoir si Rimbaud a pu publier un article dans Le Nord-Est. On se base sur le témoignage de Delahaye qui expliquait que Rimbaud avait d’excellentes relations avec Deverriere à qui il avait soumis des articles, mais Perrin n’en avait pas voulu. Cependant on sait que Delahaye s’est déjà trompé en affirmant que Le rêve de Bismarck n’avait jamais été publié dans Le progrès des Ardennes. L’excellent chercheur Jules Mouquet avait consulté des exemplaires de ce journal à la Bibliothèque Nationale notamment celui du 16 septembre 1871 où il crut trouver un article de Rimbaud intitulé La lettre du Baron de Petdechèvre signé Jean Marcel, et portant entre parenthèses la mention Le Progrès, qui indiquait la provenance du texte reproduit. Cependant, ce n’était pas le Progrès des Ardennes mais Le progrès de Lyon ainsi que l’a montré Marc Ascionne en 1891. Depuis cette erreur de Jules Mouquet il ne semble pas qu’on se soit avisé de rechercher des articles de Rimbaud dans Le Nord-Est.


Il n’y a que deux endroits où l’on peut consulter Le Nord-Est. À la Bibliothèque  Nationale et à la Médiathèque de Charleville.

Le document que nous dévoilons permet de consulter des extraits d’articles du journal. Ainsi le 29 septembre 1871, on trouve l’extrait suivant d’un article dont le titre est les Androgynes


DR. BN.

« La lumière sereine qui commence à nous éclairer offusque l’oeil de ces nocturnes, qui ne se dilate guère que dans les nuits de coups d’État ou dans le crépuscule impérial, si favorable aux bénéfices scrofuleux »


Le mot scrofuleux désignait le prince impérial appelé par dérision Scrofuleux IV faisant allusion à Napoléon IV. Voir la caricature de l'époque ci-dessous :


On peut lire sur le bonnet du prince impérial :
scrofuleux IV. DR.

Notre hypothèse est que Rimbaud pourrait être l’auteur de l’article les Androgynes. Dans la lettre prétendument du 12 juillet à Izambard, Rimbaud écrit « de portenteux bénéfices » qui ressemble à « bénéfices scrofuleux ».


Malheureusement le journal du 29 septembre 1871 n’est pas consultable à la Bibliothèque Nationale ni à la Médiathèque Voyelles.


Dans l’état actuel des choses, on ne peut aller plus loin que de faire état de notre hypothèse. 



dimanche 2 octobre 2022

Où habitait Léon Deverrière ?

DR. Gallica.

Suite à une importante discussion concernant l’article sur le dessin d’Isabelle Rimbaud, Franck Delaunoy a été amené à donner des informations sur Léon Deverrière, notamment qu’il se prénommait Léandre. Ceci m’a incité à faire quelques recherches personnelles.


Le document que l’on voit en tête du blog est une annonce faite dans le courrier de Moselle du 8 juin 1871. On peut lire que l’adresse de Deverrière gérant du Nord-Est est 14 rue Forest. Cela pose un problème, car le 10 juin 1871 Rimbaud écrit à Demeny : écrivez à M. Deverriere 95 sous les allées pour Arthur Rimbaud.



Il convient de rappeler brièvement qui était Deverrière. Il était professeur de rhétorique à l’institution Rossat où Rimbaud avait étudié. Il était arrivé en 1870 donc après qu’Arthur eut quitté cet établissement. Il était très ami avec Georges Izambard qui l’avait invité à Douai pendant la première et la seconde fugue de Rimbaud. Il habitait dans un appartement du 95 cours d’Orléans qu’il avait loué au photographe Vassogne, dont l’atelier était dans la même maison. Rimbaud avait rapidement sympathisé avec cet homme qui était un républicain. Deverrière et un autre professeur Perrin eurent l’intention de créer un journal le Nord-Est. Deverrière avait démissionné et Perrin avait été renvoyé pour sa sympathie communarde, ils étaient libres. Deverrière était gérant et Perrin directeur. Rimbaud ne put jamais y écrire malgré son désir d’être publié à cause de Perrin qui s’y opposait. Le numéro 1 du journal paru le premier juillet 1871. On comprend que des ouvriers étaient nécessaires avant la publication.


Cependant pendant quelque temps, Deverrière avait été une boîte aux lettres pour Rimbaud qui ne voulait  pas faire connaître à sa mère son courrier.


Il n’y a pas de raison de mettre en doute l’adresse donnée par le courrier de Moselle qui reproduit cinq fois la même annonce les 8, 10, 13, 15 et 17 juin.


Je crois qu’il est possible d’avoir une explication de ce problème. Examinons attentivement les boîtes aux lettres que donne Rimbaud dans ses lettres. Le 10 juin, nous l’avons dit, il donne l’adresse de Deverrière au 95 sous les allées.  De même le 12 juillet dans une lettre à Izambard. Le 20 juin à Jean Aicard Il donne pour la première fois son adresse personnelle au 5 quai de la Madeleine. Le 15 août il demande à Théodore de Banville de lui répondre chez Bretagne, Avenue de Mézières.


Mon hypothèse est que Deverrière a changé d’adresse au mois de juin. Pour la lettre de Rimbaud du 10 juin, on peut penser que Rimbaud n’avait pas été prévenu du changement d’adresse. C’est pourquoi il donne son adresse personnelle le 20 juin. Mais direz-vous et le 12 juillet ?


Il se trouve que j’avais contesté cette date du 12 juillet inscrite sur une invraisemblable lettre à Izambard. Je renvoie à mon article. Ceci confirme mon hypothèse. Si la lettre à Izambard est écrite avant juin 1871, alors Rimbaud donne naturellement l’adresse de Deverrière au 95 sous les Allées. Pour le dire autrement, le 12 juillet Rimbaud savait certainement que Deverrière était rue Forest et ne pouvait donc pas donner l'adresse du 95 sous les allées. La lettre du 12 juillet a une date impossible. Cela confirme bien que la lettre du 12 juillet a été falsifiée par Izambard.


Rimbaud s’était peut-être fâché avec Deverrière à partir de la publication du journal, estimant qu’il aurait pu insister davantage auprès de Perrin. Le « merde à Perrin » dans une lettre ultérieure de Rimbaud montre sa rancune à l’égard du directeur du Nord-Est.

vendredi 23 septembre 2022

Vente de la lettre d'Isabelle Rimbaud du 28 octobre 1891

 

DR


L’original de la lettre d’Isabelle Rimbaud du 28 octobre 1891 attestant du retour à la foi de son frère sur son lit de mort est mis en vente le 4 octobre par Ader. L’authenticité du témoignage d’Isabelle Rimbaud a été contestée. En consultant notre précédent article et sa discussion on peut le comprendre.


Information communiquée par Vincent Malausa auteur d'un remarquable article sur les liens entre Rimbaud et Godard intitulé : Face à Rimbaud à paraître dans le prochain numéro des Cahiers du cinéma.

mercredi 14 septembre 2022

Information sur le portrait d'Isabelle Rimbaud

Nous signalons que notre dernier article sur le portrait d'Isabelle Rimbaud suscite une intéressante discussion qui se poursuit jusqu'à ce jour.

vendredi 22 juillet 2022

Histoire du premier faux Rimbaud. Le Dessin d'Isabelle Rimbaud. Mis à jour le 26 juillet.

Source : Jean-Baptiste de Proyart. DR.

La ville de Charleville-Mézières vient de lancer une souscription pour l’achat de l’original d’un dessin connu d’Isabelle Rimbaud qui représente son frère en joueur de harpe. L’histoire de ce dessin mérite d’être racontée. 


La première mention de ce dessin a eu lieu dans la revue La Plume le 15 février 1893 avec un poème de Verlaine intitulé : À Arthur Rimbaud d’àprès un dessin de sa soeur le représentant en costume oriental. Nous savons que ce croquis appartenait à son éditeur Léon Vanier qui le  lui avait montré.


Manuscrit de la seconde version du poème
de Verlaine . DR.

Considérons les deux derniers tercets du poème  dans sa réédition de  Dédicaces en 1894 :



Retenons ce passage : «  Je t’admire en ces traits naïfs de ce croquis,/Don précieux à l’ultime postérité/Par une main dont l’art naïf nous est acquis »


Observons le mot naïf qui désigne Isabelle Rimbaud et dont nous allons par la suite découvrir toute la saveur.


Une lettre de Vanier à Louis Pierquin du 30 janvier 1893 nous donne une information intéressante. L’éditeur de Verlaine écrit qu’il  lui a montré le croquis de la tête de Rimbaud et que Verlaine  avait fait le lendemain son sonnet. On en déduit que Vanier possédait le croquis en janvier 1893 et que par conséquent Isabelle le lui avait communiqué entre novembre 1891 (date de la mort de Rimbaud) et janvier 1893.


La seconde mention du dessin apparaît dans la première lettre de Berrichon le 12 juillet 1896 où il évoque « tel dessin touchant de votre main, le représentant lyre aux mains en Orient à la fin de son épopée vécue »


On apprend de la correspondance qu’Isabelle avait effectivement offert ce dessin à Vanier. Berrichon qui voulait absolument avoir ce dessin pour illustrer un article sur Rimbaud n’a jamais pu y arriver car suite à la mort de Vanier en 1898, sa veuve ne parvenait pas à le retrouver.


Donc en 1898 le croquis se trouvait chez Madame Vanier.


Le dessin d’Isabelle réapparut en 1931 dans le catalogue Blaizot, collection de Mme Heartt. Nouvelle apparition en 1936 à l’exposition du cinquantenaire du symbolisme où l’on trouve la curieuse notice N° 64 : Rimbaud en 1991, à son retour d’Éthiopie. Calque de Paterne Berrichon d’après un dessin d’Isabelle Rimbaud -À Mme Paterne Berrichon. 

Rappelons que Paterne Berrichon est mort en 1922 et que sa veuve avait hérité de tous les documents. Ce calque prouve que Berrichon n’avait pu avoir le dessin original de Madame Vanier mais qu’il avait du en prendre copie chez Vanier puisqu’il l’avait vu chez cet éditeur. En 1948 il est reproduit dans l’iconographie de François Ruchon sur la base du document Blaizot (planche XXIII). En 1954. Il figure à l’exposition de la Bibliothèque Nationale organisée pour le centième anniversaire de la naissance d’Arthur. Le catalogue indique au numéro 483 : 

Rimbaud en costume oriental. Tenant une harpe abyssine. Dessin par Isabelle Rimbaud. Avec comme référence la planche XIII de Ruchon.


Mais en 1967 il figure dans l’album Pléiade confectionné par Pierre Petitfils et le libraire et collectionneur Matarasso. On peut penser que Matarasso avait réussi à avoir l’original. Cependant il n’en avait pas fait don au musée Rimbaud et il ne figure pas non plus dans la vente de 1972 de ses collections. C’est tout récemment que l’on a appris que le libraire Jean-Baptiste de Proyart possède l’original et qu’il s’est entendu avec la ville de Charleville-Mézierre pour le céder au prix de 180 000 euros. 


On peut à présent revenir en arrière pour bien comprendre l’histoire de ce portrait.


En 1930, Marguerite Yerta-Méléra grande amie de Berrichon et d’Isabelle Rimbaud avait publié dans l’édition de luxe de sa biographie de Rimbaud des dessins attribués au poète qu’il aurait réalisés au cours de ses pérégrinations en Afrique. Isabelle Rimbaud avait confié ces dessins à Marguerite Méléra qui entretenait à présent la légende d’un Rimbaud dessinateur. Dans son livre « Résonances autour de Rimbaud » elle écrivait : 


Arthur Rimbaud, en Orient, est un commerçant avisé. Et parfois, sur une feuille de papier à lettres, pour l’édification de sa famille il écrit, il dessine le paysage qu’il a sous les yeux. Voici Aden : «  La pointe du Steamer « , voici dans la fraîche et montagneuse Abyssinie : «  Les environs de Farré », «  La maison de soleillet »,voici « Ankober »; les toucouls, les rondes maisons abyssines paillent de boue des indigènes, parmi les broussailles et les pierres. Et quels dessins ! Sages, léchés, exacts, sans relief, directement inspirés par les illustrations aux récits de voyage qu’à onze ans Rimbaud dévorait dans le « Magasin pittoresque » ou « L’Univers illustré ». 

 

                                               On peut cliquer sur l'image pour agrandir

La Maison de Soleillet présentée comme dessin de Rimbaud. Planche  XII.  Col. JB. DR.

Suite à cette publicité les dessins sont vendus assez cher au cours de différentes ventes pendant assez longtemps. 


Mais une découverte importante est venue d’un grand rimbaldien allemand, M. Curd Hochwadt qui avait trouvé en 1965 en préparant une exposition Rimbaud à Hanovre le modèle exact de plusieurs dessins qui figuraient dans le livre de Madame Méléra. En particulier le dessin de la maison Paul Solleilet à Ankober. Le dessin était signé « Taylor » comme on peut le voir sur notre image. La source provenait d’une revue allemande illustrée de géographie et d’Ethnographie nommée Globus.


La maison de Soleillet, dessin de Taylor. Source : Globus. DR.

Cette signature « Taylor »  (en bas à gauche sur l'image) ruinait la réalisation par Rimbaud de ce dessin car c’était une exacte réplique de celui qui figurait dans le livre de Madame Méléra.

L’information fut divulguée en 1966 par Pierre Petitfils dans la revue Bateau ivre N°20.


Ce n’est que 24 ans plus tard qu’on a trouvé la source véritable de ces dessins dans la revue française « Le Tour du monde » et précisément dans l’article « Un voyage au Choa » de 1889.

La découverte a été faite par Steve Murphy : “J’ai tous les talents !’’ : Rimbaud harpiste et dessinateur », Parade sauvage bulletin, n° 6, novembre 1990, pp. 28-38.


Murphy commence à montrer que le dessin de Rimbaud harpiste a été décalqué par isabelle dans cette revue et qu’elle avait remplacé habilement la tête de l’indigène par celle de son frère (voir image ci-dessous). Puis il montre aussi que d’autres dessins du livre de Méléra ont leur origine dans cette revue.


Bulletin N°6 PS. DR.

C’était là une belle découverte. 


Cependant il existe une pointe qui n’a pas été soulignée par les commentateurs. Pour que ces dessins puissent passer pour des oeuvres de son frère il a fallu qu’elle fasse en sorte que l’on ne voit pas le véritable auteur du dessin, ce qu’elle a fait pour « Taylor » et pour le croquis du harpiste où le nom de l’auteur « Roujat » est soigneusement effacé. Quel montage raffiné !


Dès lors, on comprend qu’Isabelle Rimbaud est tout sauf une naïve dans cette affaire. Son travail de faussaire est admirablement réalisé. Le dessin de Rimbaud en harpiste dépasse l’intérêt de son simple portrait. D’ailleurs on peut se demander si ce portrait ressemblait au poète en 1891. Dans une lettre du 21 avril 1890 Rimbaud écrivait à sa mère : «  Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute. Depuis le temps que ça dure, je crains d'avoir bientôt une tête comme une houppe poudrée. C'est désolant, cette trahison du cuir chevelu ; mais qu'y faire ? »

On est en droit de penser qu’en un an et après d’atroces souffrances sa chevelure a pu encore blanchir. Il est donc probable que Rimbaud avait les cheveux blanc à l’hôpital de la conception à Marseille. Ce n’est pas le cas du Rimbaud jouant de la harpe. On est donc pas certain que ce portrait soit fidèle au Rimbaud de 1891. Elle avait confié à Berrichon d’autres portraits de Rimbaud mais elle-même les jugeait sans valeur et Berrichon les trouvait beaucoup moins intéressants que le portrait à la harpe. À son grand regret il ne pourra jamais l’imprimer. On comprend que ce portrait de Rimbaud jouant de la harpe a une valeur exceptionnelle. C’est le premier faux Rimbaud de l’histoire de la rimbaldie (qui en comporte de nombreux) et un symbole de l’entreprise d’hagiographie de la soeur du poète.



Mise à jour du 26 juillet : 

L’actualité a donc remis en scène le dessin d’Isabelle Rimbaud. Avant d’écrire cet article j’ai voulu lire tout ce que j’avais sur cette question. Lefrère a publié deux livres « Face à Rimbaud » et « Les dessins d'Arthur » où l’on trouve déjà beaucoup d’informations. Je possède ces deux livres. Le document essentiel est l’article de Murphy. Je constatais que je n’avais pas dans ma bibliothèque rimbaldienne les bulletins Parade sauvage. J’ai pu l’obtenir en fichier joint grâce à l’amabilité de Madame Elise Nicolas qui travaille au Musée Rimbaud. Je la remercie vivement ici. Je signale que les bulletins Parade sauvage sont épuisés et qu’il serait souhaitable de les republier.

Je n’avais pas fait attention au rôle du grand rimbaldiste allemand Curd Hochwadt dans la révélation que les dessins publiés par Mme Méléra n’étaient pas de Rimbaud. Je ne sais pas s’il existe un catalogue de son exposition réalisée à Hanovre en 1965. J’ai pu consulter la revue Globus que je ne connaissais pas et qui me semble très intéressante.

J’ai relu la correspondance entre Berrichon et Isabelle Rimbaud. J’ai consulté tous les catalogues d’expositions et références iconographiques que je possède. J’ai pleinement réalisé l’incroyable travail de faussaire d’Isabelle Rimbaud que je n’avais pas assez mesuré. L’idée de remplacer une tête par celle de Rimbaud au moyen d’un calque est en avance par rapport aux procédés actuels qui permettent de le faire en deux clics. 

Certes, les mensonges d’isabelle Rimbaud ont été dénoncés depuis longtemps. Etiemble l’avait fait. Plus récemment Yves Reboul notamment a écrit, en 2009, dans Rimbaud en son temps un article intitulé « Isabelle  Rimbaud et l’aveu qu’il s’est trompé » où il dénonce ses impostures. Cependant il omet de signaler le travail de faussaire de la soeur du poète pour ce fameux croquis.