dimanche 14 mars 2021

Polémique autour d'un nouveau dictionnaire Rimbaud

7 ans après le dictionnaire Rimbaud de Jean-Baptiste Baronian un nouveau dictionnaire Rimbaud a été publié par les éditions des classiques Garnier. Or voici qu’un article de David Ducoffre au titre provocateur : « N’oublie pas de chier sur le dictionnaire Rimbaud si tu le rencontres (partie 1 : contextualisation) »  annonce une suite qui devrait-être une critique virulente. Le titre de l’article est inspiré d’une lettre de Rimbaud à Ernest Delahaye où il écrivait en juin 1872 : « N’oublie pas de chier sur La Renaissance, journal littéraire et artistique, si tu le rencontres ».


David Ducoffre n’est pas un inconnu des rimbaldiens. Il s’est notamment illustré par des découvertes remarquables sur l’Album zutique dont il est le meilleur connaisseur. Il a participé pendant plusieurs années au blog Rimbaud ivre en publiant des articles référencés par le nouveau dictionnaire. L’article de Ducoffre a été relayé par Alain Bardel sur son site. Et c’est là que la situation devient amusante car Alain Bardel qui a participé au nouveau dictionnaire répond en quelque sorte à Ducoffre en qualifiant le dictionnaire de « génial »


En ce qui me concerne je ne compte pas intervenir dans cette polémique. Néanmoins je désire donner une mise au point sur la notice de Michel Murat qu’il a donnée dans ce dictionnaire sur les Illuminations. 

Voici un premier extrait de sa notice où il explique la question des f bouclés sur les manuscrits de Rimbaud :



« C’est ici qu’intervient l’analyse graphologique, dont Bouillane de Lacoste a été l’initiateur. L’indice le plus probant qu’elle fournit est le f à boucle inférieure droite : celui-ci apparaît dans tous les manuscrits des Illuminations, ainsi que dans les lettres et documents à partir de 1875, alors que les brouillons d’Une saison en enfer, qui datent au plus tard du printemps 1873, montrent encore partout la forme antérieure, sans boucle ou se prolongeant en bas vers la gauche. Il s’agit d’un geste automatisé, plus sûr comme critère de datation que celui auquel recourt André Guyaux dans sa thèse, à savoir l’opposition entre une graphie « sinistrogyre », parfois plus ornée, de certains feuillets isolés (dont «Après le Déluge »), et une graphie « dextrogyre », plus cursive, des poèmes se chevauchant d’un feuillet à l’autre. La graphie du f permet de distinguer deux périodes, mais pour la phase charnière ( fin 1873-1874), nous disposons de très peu de documents autographes »


Dans mon article : « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et la transmission des Illuminations » ( Rimbaud Vivant N° 58, p. 23) j’ai noté que la lettre du 16 avril ne comportait aucun f bouclé par le bas et que par conséquent la mise au net des Illuminations par Rimbaud et Nouveau ne pouvait pas avoir lieu avant le 16 avril. Mais le départ de Londres de Germain Nouveau peu après cette date ne permettait plus de comprendre quand cette mise au net avait eu lieu. Cependant je pense avoir prouvé que cette mise au net a pu avoir lieu au début de l’année 1875 avant le départ de Rimbaud à Stutgardt, car Germain Nouveau avait rejoint Rimbaud à Charleville à cette date.


Voici un second extrait de la notice où Michel Murat rend compte de mon article 


«  dans la lettre du 16 avril 1874 à Jules Andrieu, tous les f sont sans boucle, ce qui est de nature à remettre en cause la datation au printemps 1874 de la copie en collaboration avec Nouveau, dont tous les f sont bouclés (Bienvenu 2019 : 23-28. Bienvenu déduit de cette observation que la copie avec Nouveau a eu lieu à Charleville au début de 1875). Pour maintenir cette datation, il faut supposer que Rimbaud disposait, à un moment donné, de deux f concurrents, comme il pouvait disposer de plusieurs styles graphiques. La graphie de la lettre à Andrieu est très idiosyncrasique, jusqu’à afficher une certaine extravagance. La copie continue des Illuminations est plus sage et régulière : elle a un aspect pré-typographique, et il est possible que Rimbaud ait jugé le f bouclé plus conforme à cet usage. »


Je ne comprends pas ce que Michel Murat veut dire quand il dit que Rimbaud aurait pu se conformer à un usage pré-typographique pour choisir d’écrire avec des f bouclés. Cela a d’autant moins de sens que Rimbaud qui avait publié son livre d’Une saison en enfer savait que les f n’étaient pas bouclés dans cet ouvrage.


f de festin non bouclé dans l'édition originale.

Puis Murat conclut : « Doit-on donner priorité à la graphologie (incertaine) ou à la biographie ( incomplète) ? Entre ces deux hypothèses rien ne permet de trancher »


La démonstration que j’ai donnée, je la maintiens et les arguments de Michel Murat  qui reste dans l’indécision ne me paraissent pas recevables.


Dans mon article, j’avais signalé que l’inscription de Rimbaud à Londres au British Muséum, le 4 avril 1874 montrait un f non bouclé. 


f de Stamford non bouclé.

Je précise ici que Steve Murphy l’avait remarqué dans son tome IV des Œuvres complètes de Rimbaud. Il écrit ceci : « On remarque que le f de Stamford présente la forme non bouclée…dont les manuscrits accessibles des Illuminations ne fournissent pas une seule attestation. Bizarrement, H. de Bouillane de Lacoste n’a pas relevé ce détail frappant dans son commentaire de cette inscription. Il serait sans doute hasardeux d’en tirer des conclusions pour la datation des transmissions des Illuminations […] » Mais ajoute à la fin : «  Il n’est pas absolument exclu que les manuscrits des Illuminations soient tous postérieurs à cette date. »

Murphy ne croyait pas si bien dire puisque je pense que leurs mises au net datent de janvier 1875.


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