Réponse aux notes de lectures d'Alain Bardel sur la « nouvelle édition » poche des « oeuvres complètes » de Rimbaud sous la direction d’Adrien Cavallaro.
M. Alain Bardel aime les tableaux synoptiques, comme tous les bons professeurs. Je suis heureux d’enrichir sa collection. Prenons la première occasion d’annoter des vers de Rimbaud, son premier poème connu en langue française, « Les Étrennes des orphelins », tel qu’il est abordé dans l’édition de la Pléiade des Œuvres complètes et dans la « Nouvelle édition » Folio, et comparons :
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Édition de la Pléiade |
« Nouvelle édition » Folio |
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Publ. : La Revue pour tous, 2 janvier 1870, p. 489-491, sous la rubrique « Poésie ». Le 26 décembre 1869, La Revue pour tous faisait paraître le message suivant dans sa rubrique « Correspondance » : « M. Rim…, à Charleville. – La pièce de vers que vous nous adressez n’est pas sans mérite et nous nous déciderions sans doute à l’imprimer, si par d’habiles coupures, elle était réduite d’un tiers. – Et puis revoyez donc ce vers qui vous a échappé : le cinquième du paragraphe III. » L’auteur a probablement accepté de procéder à ces « habiles coupures », qui correspondent sans doute aux deux lignes de pointillés imprimées à la fin de la partie IV et à la fin de la partie V du poème ; il a peut-être aussi corrigé le vers 40. |
« Les Étrennes des orphelins » paraît dans la [sic] Revue pour tous du 2 janvier 1870, une semaine après un message adressé à « M. Rim… , à Charleville » dans le numéro du 26 décembre 1869, lui demandant de « rédui[r]e d’un tiers » son poème et de reprendre un vers, « le cinquième du paragraphe III ». Les lignes de pointillés par lesquelles s’achèvent les quatrième et cinquième sections en portent peut-être la trace. |
Et voici les notes, dans les deux éditions.
À propos de ces vers de Rimbaud : « La chambre est pleine d’ombres ; on entend vaguement / […] / Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève » :
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Édition de la Pléiade |
« Nouvelle édition » Folio |
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1. Voir v. 20, et Victor Hugo : « Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose » (« Les Pauvres Gens », v. 2, La Légende des siècles, Première série, XIII, 3). 2. Voir Victor Hugo : « On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants » (ibid., v. 7). |
1. Pour les vers 1, 4 et 20, voir Victor Hugo, « Les Pauvres Gens » : « Le logis est plein d’ombre, et l’on sent quelque chose » ; « On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants » (La Légende des siècles, XIII, III, 1859, v. 2 et v 7). |
Les notes suivantes commentent ce vers : « Son refrain métallique en son globe de verre » et, dans le cas de l’édition Folio, les deux vers qui précèdent : « Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or / Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor ».
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Édition de la Pléiade |
« Nouvelle édition » Folio |
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3. Voir François Coppée : « L’heure marche sans bruit sous son globe de verre » (« une sainte », Le Reliquaire, 1866). |
2. « L’heure marche sans bruit sous son globe de verre » (Coppée, « Une sainte », Le Reliquaire, 1866, v. 15). « Mais l’horloge implacable avec son timbre d’or / Recommence » (Coppée, Intimités, VI, 1867, v. 8-9). |
Le vers de Rimbaud : « Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches » fait l’objet des notes suivantes :
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Édition de la Pléiade |
« Nouvelle édition » Folio |
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4. Voir Coppée : « Car mon sommeil était plein de visions blanches » (Le Passant, 1869). |
3. Le syntagme est très courant (voir Baudelaire, « Tristesse [sic] de la lune », Les Fleurs du Mal, 1857, v. 7). On songe surtout à Coppée, ici, dans Le Passant (1869) où Zanetto dit à Silvia : « – Ah ! c’était de vous que je rêvais, / Car mon sommeil était plein de visions blanches » (sc. 2). |
Sur ces deux vers : « On entrait !... Puis alors les souhaits,… en chemise, / Les baisers répétés, et la gaîté permise ! » :
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Édition de la Pléiade |
« Nouvelle édition » Folio |
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5. Voir Coppée : « La gambade faite en chemise / […] La gaieté bruyante est permise » (« Enfants trouvées », Poèmes modernes, 1869). |
4. « La gambade faite en chemise / Sur le tapis, devant le feu, /La gaîté bruyante est permise » (Coppée, « Enfants trouvées », Poèmes modernes, 1869, v. 37-39). |
Et enfin, sur ces deux vers : « Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée, / Toute la vieille chambre était illuminée ; » :
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Édition de la Pléiade |
« Nouvelle édition » Folio |
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6. Voir Coppée : « Le colza sec brûlait, clair, dans la cheminée ; / Toute la vieille chambre était illuminée » (« Angelus », Poèmes modernes). |
5. « Le colza sec brûlait, clair, dans la cheminée ; / Toute la vieille chambre était illuminée » (Coppée, « Angelus », Poèmes modernes, 1869, v. 297-298). |
À ces rapprochements avec des vers de Victor Hugo et de François Coppée, qu’il a trouvés dans l’édition de la Pléiade, notre « nouvel éditeur » en ajoute trois autres, qui ne me semblent pas avoir le même degré de pertinence : si la présence d’un bras « rond » et de l’adjectif « vague » chez deux poètes suffit à justifier un rapprochement, la collecte intertextuelle est sans fin. Il est vrai qu’il faut satisfaire le goût de la quantité de M. Alain Bardel, qui a fait le décompte et qui observe que la « nouvelle édition » contient un plus grand nombre de notes que l’édition de la Pléiade.
Le modèle de l’emprunt clandestin que je fais apparaître dans l’annotation des « Étrennes des orphelins », se répercute dans les deux volumes de cette « nouvelle édition ». Il est systémique. Il affecte également l’établissement du texte, celui en particulier des brouillons d’Une saison en enfer, pour lesquels notre « nouvel éditeur » reprend, sans le signaler, les déchiffrements inédits de ces brouillons qu’Aurélia Cervoni a fournis dans les Œuvres complètes de la Pléiade à partir d’agrandissements fournis par la BnF et qui représentent une importante avancée dans la lecture de ces précieuses ébauches.
Telle est l’éthique de notre « nouvel éditeur ». On appréciera, dans le même esprit, la condescendance ironique avec laquelle il traite des critiques comme Jacques Rivière, Henri Meschonnic, Étiemble, lorsqu’ils ont le tort de n’être pas tout à fait de son avis.
Je me suis demandé : dans ces deux volumes, y a-t-il un espace pleinement original, qui échappe à cette culture de l’emprunt ? J’ai pensé à la préface. Et là, en effet, la parole de l’autre est entre guillemets. Mais que reste-t-il quand on en soustrait les innombrables citations de Rimbaud ? Quelques formules grandioses, frappées au coin de la pensée profonde – « le mouvement de balancier fondamental de cette grande voix de l’amère lucidité » –, dans une prose qui cherche désespérément son style.
On pouvait penser aussi, pour justifier ce bel adjectif, « nouvelle édition », qui me semble un hapax sur la couverture d’un livre de poche, à une conception nouvelle, mais le déroulé des textes est chronologique, sur le modèle de la Pléiade, en plus scolaire et avec quelques subdivisions banalisantes comme « Autres versions ».
Qu’attendre, il est vrai, d’une édition des Œuvres complètes de Rimbaud qui ne donne, de sa correspondance, que des « Lettres choisies » ? Il existe une figure de rhétorique que l’on appelle la synecdoque et qui désigne la partie par le tout. Je suppose que c’est devant elle que nous nous trouvons, ou tout simplement devant des Œuvres complètes incomplètes. Mais il fallait absolument que le titre, sur la page de couverture, soit le même que sur la jaquette de la Pléiade, quitte à faire mentir l’adjectif.
À sa méthode de l’emprunt, notre « nouvel éditeur » associe une stratégie bien connue des prédateurs : il attaque, sur d’autres sujets, l’édition dans laquelle il a puisé l’essentiel de son information, ou il en prend, comme par automatisme, le contrepied. Il faut voir avec quelle jubilation il relève que l’éditeur du Rimbaud de la Pléiade a oublié de mettre un mot en italique dans le livre qu’il a publié il y a quarante ans ! Avec quelle ardeur, contre le même éditeur, il veut inclure l’article, « Les », dans le titre « Illuminations », en dépit de l’acception anglaise du mot, pourvu d’un sous-titre : « Painted Plates », ou « Coloured Plates », comme Verlaine en a témoigné ! Et avec quelle certitude il rétablit le texte fautif de Germain Nouveau, dans « Villes », que l’éditeur de la Pléiade a corrigé ! Son point de vue critique me paraît en effet plus adapté à l’art poétique de Germain Nouveau qu’à celui de Rimbaud.
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