jeudi 10 août 2017

Le livre du père (Dossier «Solde»), par Jacques Bienvenu



Collection Jacques Bienvenu. DR.

Rimbaud a écrit dans le poème Solde : « ce qu’ignore l’amour maudit et la probité infernale des masses ». Depuis la seconde pléiade sur Rimbaud la majorité des éditeurs corrige une supposée faute d’orthographe du poète et rectifie en : « ignorent ». On voit bien en agrandissant le manuscrit que la correction au crayon n’est pas de Rimbaud.



Intuitivement j’étais persuadé que « le prodigieux linguiste » avait volontairement écrit « ignore ». Je pense avoir trouvé une raison merveilleuse à cette orthographe de Rimbaud.
Il faut d’abord savoir qu’il existe, ce qui est peu connu, une grammaire ayant appartenu au père de Rimbaud sur laquelle le capitaine avait écrit :

 « La grammaire est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines ». 

Rimbaud a écrit au-dessus de la maxime de son père : 

«  Pensez tout ce que vous voudrez 
 Mais songez bien à ce que vous direz ! ». 

Un excellent article d'Olivier Bivort nous avait alertés sur l’importance de ce document en 2004. Une quarantaine d’annotations autographes de Rimbaud y figure.

Dans cette grammaire, que visiblement Rimbaud a méditée, on trouve l’explication de l’accord du verbe que Rimbaud a effectué dans le chapitre qui traite de cette quetion : 



                                     Cliquer sur l'image pour l'agrandir

« Il doit suffire pour faire comprendre que l’emploi du pluriel ou du singulier, dans les verbes, dépend entièrement des vues de l’esprit, et que vouloir contraindre les écrivains à n’employer jamais que le premier, c’est mettre des entraves au génie, c’est priver la langue de ses ressources, de son infinie variété; en un mot, c’est vouloir que les pensées se jettent dans le même moule. Comme le dit avec beaucoup de sens un écrivain, il y a deux classes d’hommes, ceux qui ont du génie et ceux qui en sont privés ».

Suivent deux exemples où les deux sujets sont situés après le verbe comme dans Solde :

À Paris règne la Liberté et l’égalité … (Montesquieu)

Mais pourquoi, dira-t-on, cet exemple odieux
Que peut servir ici l’Égypte et ses faux Dieux ? (Boileau)

La raison du verbe au singulier  dans la phrase de Solde est donnée ici : 

« Lorsque l’on considère SÉPARÉMENT chaque partie d’un sujet multiple, on met le verbe au singulier ». C’est ce que Rimbaud a fait en considérant séparément l’amour maudit et la probité infernale des masses .

Remarquons dans le texte de la grammaire l’importance du mot génie répété deux fois. 

8 commentaires:

  1. Votre première image renvoie à votre collection personnelle. Possédez-vous cette grammaire ?

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  2. La reproduction que j’ai donnée est de bien meilleure qualité que celle du catalogue de la vente Lucien-Graux de 1957. Elle me permet de donner une transcription plus juste de la phrase de Rimbaud.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  4. Avez-vous remarqué que j’ai récemment complété mon article à la fin ?

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  5. Qui oserait prétendre que « Je est un autre » contient une faute de conjugaison ?
    Arthur Rimbaud n’a pas pris de liberté vis-à-vis de la langue, il en a exploité la richesse et les subtilités jusqu’à un point tellement plus élevé que celui où nos habitudes paresseuses nous contraignent, que rares nous sommes à en percevoir la portée et l’infini spectre des pensées qu’il a cherché à exprimer et à offrir à ceux qui savaient les reconnaître. Question de prégnance. Fécondité de ses mots.
    Absolument ou infiniment moderne, tel un tableau cubiste, comment envisager que ce qui est offert à l’œil profane, est un détournement ou une erreur de perception ?
    « Pensez tout ce que vous voudrez
    Mais songez bien à ce que vous direz ! »
    Mise en garde, s’il en est, cette phrase à elle seule nous interdit d‘outrager, galvauder sa pensée.
    Quelle vanité anime donc les correcteurs auto-proclamés ? De quel droit ?
    Les annotations du livre de grammaire sont tellement riches qu’elles nous prouvent, si besoin était, que non seulement il exploitait magistralement la langue française mais qu’il la dépassait avec génie.

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  6. Merci pour votre message pertinent. À côté du livre du devoir qui serait la Bible, il y avait le livre du père absent : la grammaire nationale. Madame Rimbaud ne devait pas ignorer que son fils consultait et annotait ce livre. D’un point de vue psychologique, l’importance du père de Rimbaud prend avec cette grammaire une dimension nouvelle que je suis en train de réaliser.

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  7. Cet article est vraiment très intéressant. Je vais sans tarder explorer le reste de ce blog ! Je remercie la personne qui m'en a signalé l'existence.
    Pour ne parler que du sujet du présent billet, je considère que l'accord au singulier, tel que l'avait fait Rimbaud initialement, n'est pas incorrect. Il peut très bien s'agir d'un latinisme : accord avec le sujet le plus proche.
    En revanche, lorsque M. Bienvenu écrit : « la majorité des éditeurs corrige » et « Une quarantaine d’annotations autographes de Rimbaud y figure », ces accords-là relèvent d'une forme bien actuelle (trop actuelle) d'hypercorrection. Il faudrait : la majorité (ou la plupart) des éditeurs corrigent ; et : une quarantaine d'annotations y figurent.
    La preuve, c'est que si, dans la suite, apparaissait une reprise pronominale ou une reprise au moyen d'un adjectif possessif, cette reprise serait faite au pluriel, nécessairement ("ils", comme "éditeurs", ou "elles", comme "annotations", etc.).

    P.S. : le maximalisme incantatoire de Mme Galtier m'a diverti.

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  8. Ce message soulève l’excellente question de l’accord latin. D’autant plus importante que le seul éditeur récent de Rimbaud qui respecte le manuscrit de « Solde », Pierre Brunel, justifie le singulier du verbe « ignore » par l’accord latin sans autre explication. Mais l’accord latin que l’on donnait dans les grammaires latines du temps de Rimbaud ne peut se faire que si les sujets expriment des idées semblables. Peut-on dire que « l’amour maudit » et « la probité infernale des masses » expriment des idées semblables ? Cela me semble douteux. Par ailleurs, je ne trouve dans aucun texte latin de Rimbaud un exemple où il aurait utilisé l’accord latin.

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