A propos du dernier article d’Adrien Cavallaro dans la revue
Verlaine 2025
concernant le titre du recueil Illuminations.
Murphy dans Parade Sauvage N° 20 (12/2004) et Cavallaro dans son dernier article de la ou la ou La Revue Verlaine concluent qu’il faut s’en tenir aux premières publications du recueil pour choisir entre Les Illuminations ou Illuminations. La méthode paraît correcte et raisonnable, qui est une méthode assumée par défaut, que l’on applique dans tout un tas de domaines quand rien de probant ou si peu appert, cela me va. En effet, les recherches faites sur l’occurrence des citations du titre du recueil dans les écrits de Verlaine ne donnent rien : il y a trop de variétés, aucune constance pouvant faire pencher pour Illuminations ou Les Illuminations. Côté Rimbaud, on le sait, il avait bien d’autres choses à faire, silence, il n’a rien à dire.
Donc appliquons la méthode.
Nous prenons la toute première publication du recueil par La Vogue de l’automne 1886. Les trois premières pages sont les suivantes (hors la page du tirage, sans intérêt) :
LES
ILLUMINATIONS
Page 2 :
LES
ILLUMINATIONS
Page 3 : Début de la préface par Verlaine (2e paragraphe, sur trois lignes) :
« Le mot Illuminations est anglais et veut dire
gravures coloriées, - coloured plates : c’est même le
sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »
Je constate (constat dit de gendarme) :
Le mot ILLUMINATIONS est écrit très gros, en très gras, et tout seul sur une ligne, l’article LES en beaucoup plus petits caractères sur une ligne au-dessus – même si également en lettres majuscules. Je me dis que Murphy avait bien raison de douter dans son article de Parade sauvage que le sujet ne valait peut-être pas même un article, le sien, il s’en excuse presque (p. 180 : « Consacrer un article à un article peut paraître disproportionné… »). Pourquoi ? Parce que le lecteur ne retient qu’ILLUMINATIONS : l’article se voit très peu, il est volontairement minimisé par l’éditeur. Quand on s’intéresse autant à la réception de l’œuvre de Rimbaud, je m’étonne que l’on s’intéresse si peu à la réception du titre par les lecteurs, de façon visuelle (il est vrai que les procédés de textique identifiés par Ricardou chez Poe, puis Rimbaud notamment, ne paraissent pas, non plus, avoir beaucoup passionné les exégètes du sens littéral, à tort, tant pis pour eux). Noter comme Ducoffre que ce format est très exactement celui retenu par les éditeurs pour nombre d’ouvrages, notamment pour LES CHATIMENTS (V. Hugo), qui d’ailleurs se serait appelé initialement CHATIMENTS tout court, sans article. Ci-dessous avec article en 1870, mais qu’on ne voit pas car trop petit, aussi :
« Le mot Illuminations est anglais et veut dire
gravures coloriées, - coloured plates : c’est même
le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »
En 1886 Rimbaud est vivant. Verlaine sait bien entendu qu’il est très probable qu’un jour Rimbaud aura sous les yeux l’édition du recueil… dont sa préface fait partie intégrante. Donc ce qu’il dit est nécessairement vrai ; au demeurant, personne ne l’a jamais contesté – il y a certes un peu de flottement sur coloured après painted dans une correspondance, mais soyons indulgents : l’année précédente, il tentait d’étrangler sa mère à Coulommes près Vouziers (1885) !!! Verlaine confirme donc bien qu’il y avait un sous-titre, et implicitement, manifestement, que ce sous-titre était également anglais, comme le titre.
Or, que lisons-nous ? Pure absurdité ! Aussi absurde – décidément ! – que lorsque Verlaine nous présente Rimbaud dans Les poètes maudits je crois : je vais vous présenter un poète que vous ne connaissez absolument pas ; eh bien ce poète, que vous ne connaissez pas, ce qu’il a écrit de meilleur - et de très loin ! - eh bien… est définitivement perdu… vous n’aurez jamais l’occasion de le lire…[passage réécrit] Drôle de façon d’intéresser le lecteur, non ? C’est Verlaine… (avant Vouziers cette fois je crois, et la tentative d’étranglement maternel).
Ici dans la préface de la première édition du recueil Illuminations, Verlaine nous dit que le mot Illuminations du titre est anglais : pourquoi diable est-il donc précédé de l’article LES sur la page précédente ? Mystère…
Puis il nous dit qu’il y a un sous-titre, dont il nous donne le nom, également anglais, coloured plates : pourquoi diable ce sous-titre n’est-il pas inscrit sur la page de titre, sous le titre ? Re-mystère…
Donc Murphy a raison de préciser à la fin de son article (p. 179) :
« Verlaine n’a probablement pas pu dicter aux rédacteurs de La Vogue la présentation des Illuminations ; sinon on peut penser qu’il aurait exigé que l’on imprime le sous-titre dont il fait état dans sa préface […] [Verlaine] a dû être mis devant le fait accompli, n’étant sollicité que lorsque le vrai travail éditorial était déjà achevé. »
Donc, il n’est pas honnête de se prévaloir du fait que Verlaine aurait validé toutes les éditions ultérieures qui présentent le titre LES ILLUMINATIONS avec article, car dans la première publication, il a déjà dit tout ce qu’il avait à en dire, c’est-à-dire ce que pouvait en dire Rimbaud lui-même, qui est tout de même l’auteur ! Si les éditeurs ultérieurs ne reprennent pas systématiquement la préface de Verlaine de la première publication, Verlaine ne va tout de même pas leur courir après pour demander justice (il a bien d’autres affaires de justice à régler).
Le titre LES ILLUMINATIONS et les trois lignes de Verlaine dans la préface sont INDISSOCIABLES.
Ce dont Murphy et Cavallaro ne semblent pas tenir compte, c’est que cette précision sur le titre dans la préface est non seulement vraie, mais nécessaire, absolument nécessaire, puisqu’elle contredit la page de titre et qu’elle est l’expression du choix de l’auteur lui-même. On ne sait pas qui a mis le titre : Verlaine, les éditeurs… Il y a une seule chose qui soit sûre : Rimbaud a voulu appeler son recueil ILLUMINATIONS, mot anglais, et lui donner un sous-titre, anglais lui aussi.
Le choix de Bouillane de Lacoste pour ILLUMINATIONS sans article est un excellent choix, très élégant, que l’on prononce en français mais qui reste ouvert à l’anglais – sans droit de douane nigelfaragien. Pour le sous-titre, malheureusement, dans la mesure où Verlaine a donné deux sous-titres différents, painted ou coloured plates, il serait trop audacieux de rajouter quoi que ce soit, même si coloured, revu et imprimé dans la préface, pourrait tout de même prévaloir, et même si postérieur à painted je crois.
Un retour au titre LES ILLUMINATIONS supposerait, à mon sens, qu’à tout le moins, les trois lignes de la préface qui parlent du titre pour le corriger et le préciser soient systématiquement imprimés avec le titre, même si elles le contredisent, mais précisément parce qu’elles le contredisent.
Il y a aussi d’autres arguments, sans doute inutiles : notamment l’acception de « les illuminations » au temps de Rimbaud, qu’on lit dans les journaux assez couramment – pas rare du tout - et qui renvoie très précisément… aux « fêtes de nuit ». Par exemple à Charleville, on aurait pu dire que Rimbaud était allé admirer « les illuminations en bord de Meuse sur le mont Olympe durant la dernière fête de nuit… ». Ce n’est pas trop son genre peut-être, mais enfin… - et quel est son genre, au juste ? Personnellement, LES ILLUMINATIONS avec article me font penser aux loupiottes des fêtes de nuit, aux loupiottes des guirlandes du sapin de Noël, alors qu’ILLUMINATIONS, sans article, c’est tout de suite plus grand – vers le haut. Les éditeurs qui présentaient le mot en très gros et très gras sur une ligne seule, écarté de l’article, ne pensaient pas autrement que moi je pense.
Et ces trois mentions d’Illuminations sans article du manuscrit de Promontoire ! Manuscrit préparé pour l’impression, seules occurrences de la mention du titre du recueil sur les manuscrits ! Et quel qu’en soit l’auteur au demeurant : Rimbaud lui-même pour la mention au crayon, ou Vanier l’éditeur et ses collaborateurs pour l’ensemble des trois mentions, dont deux à l’encre et celle au crayon ! Ah ! ce manuscrit de Promontoire… Certains pourraient presque souhaiter qu’il n’ait jamais existé ! Mais pourquoi l’écarter de l’analyse ?
Enfin ceci : après la mort de Rimbaud, quelqu’un demandait à Verlaine : - Maître, vous qui l’avez très bien connu, pouvez-vous nous dire enfin pourquoi, dans Voyelles, « a » est noir, « e » blanc, etc. Verlaine répondit, irrité : - Vous savez, Monsieur, moi qui l’ai bien connu… [puis en haussant la voix, mécontent, testant la loi de Murphy avec tous ses problèmes à régler, et se souvenant des dernières crasses du gamin à lui faites :] je peux vous dire qu’il se fichait pas mal que « a » soit noir, « e » blanc… !
Alors imaginez un peu pour l’article du titre !
THE END – FIN
(Occurrence linguistique plutôt rare paraît-il,
où l’on a un article en anglais, mais pas d’article en français.)



.png)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire