lundi 18 mai 2026

Rimbaud et Paul Demeny. Première partie

 

Revue dont Demeny est l'éditeur et le rédacteur en chef


En septembre 1870 Rimbaud rencontre à Douai le poète Demeny une première fois chez les demoiselles Gindre. Il était en compagnie de son ami Izambard le professeur de Rimbaud.

Rimbaud lui remit au cours de deux visites à Douai une liasse de 20 poèmes. On a dit que Rimbaud espérait une publication de ses poèmes, car Demeny était copropriétaire d’une maison d’édition « La librairie Artistique » où Demeny avait publié un recueil de poèmes Les Glaneuses. Rimbaud le savait, car il avait lu ce livre qui figurait dans la bibliothèque d’Izambard auquel Rimbaud avait eu accès. On a dit aussi que Rimbaud n’avait pas apprécié ce recueil, car il avait dit à Izambard : « J’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses,-oui, j’ai relu ce volume. » 

L’expression « je suis descendu » a conduit les critiques à penser que Rimbaud méprisait la poésie de Demeny, mais ce n’est pas sûr, car il prit la peine de relire le recueil et d’autre part il  pouvait avoir apprécié certains poèmes.


Dans la presse on peut signaler une critique des Glaneuses dans le Constitutionnel du 16 août 1870 qui se terminait après des critiques de forme par un éloge des qualités poétiques de Demeny. Rimbaud qui disait à Izambard qu’il consultait la presse avait-il lu cet article du Constitutionnel ?


Rimbaud avait écrit plusieurs fois à Demeny après sa première rencontre : notamment le 17 avril 1871 où il écrit qu’il dépouille la correspondance au Progrès des Ardennes. Il raconte aussi son voyage à Paris où il précise qu’il est passé à la « Librairie Artistique » en prétextant que c’était pour chercher l’adresse de Vermersch.

Puis c’est la fameuse lettre du Voyant du 15 mai 1871.

On a pas remarqué qu’en mai 1871 Demeny publiait un livre à sa « Librairie Artistique » intitulé La Soeur du fédéré qui est l’histoire d’une femme qui raconte qu’elle assiste à l’exécution de son frère par les versaillais. 



Cette sympathie pour un communard pouvait renforcer l’amitié de Rimbaud pour Demeny.


En janvier 1872 Demeny devient éditeur d’une revue Le Triboulet dont il est aussi le rédacteur en chef (voir la photo en tête de l'article). Cette revue réserve une surprise : le 20 octobre 1872, il est présenté une poésie d’un certain « Elis » sous le chapeau : poésies écornifistibulantes, tintimaresques et surtout : abracadabrantesques.



Ce qui semble évident est que Demeny qui avait reçu Le Coeur du pitre dans une lettre de Rimbaud du 10 juin 1871 ait emprunté ce mot fameux à Arthur.

Mais ce n’est peut-être pas aussi simple. En effet on sait depuis 2015 grâce à Bernard Vassor que abracadabrantesque se trouve dans un livre de Mario Proth publié en 1865 intitulé  Vagabonds. Or il se trouve que cet écrivain est natif d’une banlieue de Douai comme le signale Bernard Vassor :


« C'est peut-être parce que (Ernest) Mario Prot (1835-1891), journaliste, écrivain était né dans une banlieue de la Ville de Douai (Sin-le-Noble) ville où Arthur Rimbaud séjournait quand il écrivit "Le Coeur supplicié" en mai 1871 (dans une lettre adressée à Georges Izambard, son professeur de rhétorique le 13 mai 1871).

Comme nous pouvons le constater, la date d'édition du roman de Mario Proth est antérieure de 6 ans à la production du texte de Rimbaud. »


Le fait que Proth soit douaisien amène à penser que Demeny connaissait ses ouvrages et notamment Les vagabonds qui était son livre le plus connu. Dès lors, il devient  très probable que Demeny ait prêté ce livre à Rimbaud quand il était à Douai. Il devait savoir que le mot abracadabrantesque y figurait et son texte satirique dans le Triboulet était un clin d’oeil à Proth. 

Rimbaud s’est-il inspiré du livre pour écrire sa lettre du Voyant ?  Jean-Marc Hovasse, qui a écrit récemment une étude sur Proth, trouvait que Les vagabonds était une « fantaisie indigeste de 328 pages bien tassées » et « un interminable bavardage. »

Proth lui-même dit que son livre est une fantaisie ( mot rimbaldien qui figure tout de même dans la lettre du voyant). Un an après avoir lu le livre, je crois que Rimbaud s’est surtout souvenu du mot abracadabrantesque qui l’a frappé et qui rimait avec funambulesques, les odes de Banville. En 1870 Rimbaud était loin encore de sa nouvelle poétique et il est illusoire de voir dans Les Vagabonds une source d’inspiration pour la lettre du Voyant.

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