mardi 9 juin 2026

Rimbaud et Paul Demeny. Deuxième partie

 

Demeny vers 1890.DR.

Dans sa dernière lettre à Demeny Rimbaud écrivait :

« … brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, brûlez tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai ».
Ainsi quelques mois seulement après avoir confié ses poèmes de 1870 il les reniait en envoyant à Demeny d’autres poèmes dont Les Poètes de sept ans et Le Coeur du pitre avec sa fameuse rime abracadabrantesque.

17 ans après, Demeny confiait à Darzens : « J'ai le triste privilège de l'âge qui m'a fait connaître cet être bizarre alors qu'il sortait à peine du collège et ses premières élucubrations m'ont semblé assez curieuses pour que je les collectionne. »

Le mot « élucubrations » semble montrer que Demeny n’accordait pas de valeur à ses poèmes. Néanmoins il les avait gardés pendant 17 ans et ne les avait pas perdus pendant de nombreux déménagements. Par ailleurs, il leur accordait une certaine valeur marchande puisqu’il en demandait 700 francs à Darzens qui les acheta sans discuter.

Demeny est né à Douai le 18 février 1844. Il avait donc 10 ans de plus que Rimbaud. Brillant élève, il prépara l’École normale supérieure, mais lorsqu’il monta finalement à Paris, il ne devint ni professeur ni magistrat comme il le voulut pendant un certain temps, mais poète, journaliste et libraire. Il habita 18 rue Bonaparte, chez un parent de sa mère. En 1867, il renonce à ses études, se consacre entièrement aux lettres et devient codirecteur de la maison d’éditions la Librairie artistique où il publia en février 1870 son premier recueil de vers, Les Glaneuses qui fut bientôt suivi d’un recueil de sonnets et poèmes, Les Visions (1873).
À propos de ce recueil, Pierre Petitfils remarquait : « Demeny était converti à la Voyance rimbaldienne ! En 1873 il fera paraître chez Lemerre un recueil Les Visions dont le premier poème est titré « Les Voyants » .
Il signale aussi une « Vision d’Ophélie » et un poème « Miniature » dédié à Verlaine. On ne peut douter en effet que Demeny à cette époque était marqué par les poèmes que lui avait confiés Rimbaud.

Ce qui montre que la notoriété de Demeny grandissait c’est la demande que Lemerre lui avait faites, en 1873,  de participer à un hommage à Théophile Gautier sous la forme d’un ouvrage  « Le tombeau de Théophile Gautier » auxquels participaient la plupart des poètes reconnus, ils étaient 83. Il envoya un poème très travaillé :

                       


On remarque l’absence de Verlaine avec qui Lemerre était en froid à cause de sa sympathie pour la Commune.

Rimbaud partait avec Verlaine en juillet 1872. Sans doute avait-il oublié Demeny. Après l’aventure douaisienne, l’aventure parisienne était plus excitante. Verlaine tout de même c’était un poète d’une autre envergure que Demeny. Cependant il est amusant de constater que Demeny sera publié dans la «Renaissance littéraire et artistique» le 31 août 1872 avec un sonnet intitulé : Brouillards du matin  que l’on peut reproduire ici :


Sur les étangs bleus et les marécages,
Flottent, les matins neigeux, des vapeurs
Effleurant les eaux, baisant les herbages,
Versant sur les joncs leurs fades moiteurs.

Je vois, se prenant par leurs verts corsages,
L’Ondine aux seins nus qui dort dans les fleurs,
La Naïade blanche aux grands yeux sauvages,
La sylphide rose aux molles pudeurs.

La troupe tournoie en muette danse,
Les enlacements passent en silence,
Sans un frôlement, dans l’air éternel.

Au premier rayon qui frissonne au ciel,
La ronde, lachant ses fleurs égrenées,
Va, s’évaporant par frêles traînées.         

Tandis que 15 jours après le 14 septembre 1872 le poème de Rimbaud Les Corbeaux était imprimé. 

Et le 28 décembre 1872 on annonçait dans la même revue une traduction en vers Le Lied de la cloche, de Schuler. (A.Lemerre éditeur)
On voit que Demeny avait à présent la faveur de l’éditeur Lemerre et de La Renaissance. Ce qui n’était pas rien pour un jeune poète.

Lemerre caricaturé par Job.DR.

Demeny a-t-il connu le drame de Bruxelles ?
Le 11août 1873 Demeny écrivait dans le XIXe siècle un article « Une soirée de jeunes ». On voit qu’il connaissait bien le milieu des poètes parisien : il reconnaît dans une soirée théâtrale :  Lemerre ( Le Dieu des jeunes poètes) , Clarétie, Camille Pelletan, André Gill, Mérat, Richepin, D’Hervilly .
Le 11 août Verlaine est en prison et Rimbaud a rejoint les siens pour achever sa Saison en enfer. Les poètes que cite Demeny savaient parfaitement ce qu’il en était pour le couple de poètes. Demeny était certainement au courant de cette ténébreuse affaire.                                             

Paul Demeny a été tour à tour rédacteur judiciaire, parlementaire, chroniqueur, critique littéraire et dramatique. Il collabora à une demi-douzaine de journaux, et surtout, il fut codirecteur puis propriétaire de la revue « La Jeune France » en 1878 qui après dix ans d’existence sous ce nom devint « La Revue Libre ». Il a su y attirer l’élite des littérateurs contemporains. Les poèmes de Rimbaud n’ont pas été publiés dans la revue de Demeny « La Jeune France » alors que la plupart des poètes parnassiens y figurent. Parmi les auteurs de sa revue, citons le journaliste et poète Camille Pelletan (1846-1915) qui fit une carrière politique et ministérielle. Dans « La Jeune France », Camille Pelletan avait présenté l’œuvre poétique du parnassien Léon Valade (1841 - 1883) « Avril. Mai. Juin et à mi-côte » édité en 1887 après la mort du poète et avait écrit avec Emile Blémont et Albert Mérat. Il publie au cours de sa carrière plusieurs autres poèmes ainsi que des adaptations en vers pour le théâtre dont celle d’Ivan le Terrible, cinq actes du Comte Tolstoï, en collaboration avec  Georges Izambard, joués à la Gaité. 
Il devait jouir d’une certaine aisance car « l’Écho hebdomadaire illustré » était aussi à lui. En 1888, « l’Anthologie des poètes français du XIXe siècle » édité par Lemerre publiait quelques-uns de ses poèmes. Demeny rédigea beaucoup d’autres poèmes, drames ou romans. Il est aujourd'hui totalement oublié en tant que poète. Mais l'histoire de la littérature a retenu son nom, en raison de la remise entre ses mains du « Carnet de Douai », un recueil de poèmes dont le Dormeur du Val et de la célèbre « Lettre du Voyant ». 
Au moment où Rimbaud disparaît de la scène publique, Demeny poursuit sa carrière littéraire et journalistique. Le 24 mai 1886, La Société des Gens de Lettres le reçoit à l’unanimité comme membre titulaire. Son parrain fut Jules Claretie administrateur de la Comédie française.(Claretie avait reçu un courrier de Valade qui décrivait Rimbaud lors de sa présentation au dîner des Vilains Bonshommes)

Jules Claretie vers 1860.DR.

Demeny avait fait paraître entre temps une mince plaquette de poèmes : « La sœur du Fédéré » (1871) ; un recueil de sonnets : « Les visions (1873), commenté par Claretie dans « L’Illustration » ; un drame en cinq actes écrit avec Izambard « La mort d’Ivan le Terrible » (présenté en 1879). 

On a peu d’éléments sur les dernières années de sa vie. Il a perdu son père décédé à Bruxelles en 1885, sa mère mourut en 1893 à Levallois-Perret.

Paul Demeny vécut d’abord à Douai où il se maria le 23 mars 1871 à l’âge de 27 ans avec Maria Penin née en 1851, âgée de 20 ans.
C’est à ce mariage auquel Rimbaud fait allusion dans sa lettre à Demeny du 17 avril 1871 où il dit : « Oui, vous êtes heureux, vous, je vous dis cela,-et qu’il est des misérables qui, femme ou idée qui ne trouveront pas la Soeur de charité. »
Ici se trouve une énigme. Comment Demeny pourrait comprendre cette allusion aux filles de Saint Vincent de Paul ? On a alors supposé que Rimbaud aurait pu envoyer précédemment son poème Les Soeurs de charité à Demeny.

Maria Penin décédera en 1884 à 32 ans après une brève maladie et les obsèques ont eu lieu le 14 mai 1884 en l’église Saint-Pierre de Montmartre. Elle lui aura donné trois fils. Il se remariera le 31 mars 1887 à Neuilly avec mademoiselle Emma Legrand avec laquelle il aura aussi un fils. 

Il passa la fin de sa vie dans la maison de santé « Villa moderne » 27 route d’Orléans à Arcueil, où il recevait quelques subsides de la Société des Gens de Lettres. C’est ici que Paul Demeny décéda le 30 novembre 1918, à l’âge de 74 ans, un an après son jeune frère Georges. Il fut inhumé le 3 décembre, mais bientôt sa dépouille fut transférée dans l’ossuaire central où il est toujours anonyme, méconnu, oublié. 


Demeny avait plusieurs fois eu l’occasion d’entendre parler de Rimbaud. En 1884 à la parution des Poètes maudits et en 1888 lors de la seconde édition de cet ouvrage de Verlaine. En 1891, La presse avait beaucoup parlé de l’affaire du reliquaire, livre dans lequel il  pouvait lire les poésies de Rimbaud  que Darzens lui avait achetés. Il avait pu aussi apprendre que la fameuse lettre du Voyant fut révélée seulement en 1912 par Berrichon dans La Nouvelle Revue française. Il ne se manifesta jamais contrairement à Izambard qui s’était présenté à Verlaine.

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