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| DR.Éditions du Seuil |
« L’étrange, il faut y insister, est bel et bien que les spécialistes de Rimbaud - à quelques rares exceptions près - ne s’arrêtent guère sur ce voyage guerrier ». En fait ce n’est pas le seul ouvrage sur la question : il existe un livre de Jamie James intitulé Rimbaud à Java, le voyage perdu que l’auteur cite longuement. Un autre livre intitulé Mais qu’allait faire à Java Arthur Rimbaud de Jean Rocher, plus récent qui date de 2020 mais qui n’est pas mentionné par Hervé Mazurel dans sa bibliographie. Il faut citer aussi le livre capital préfacé par Alain Borer : Jean Degives et Frans Suasso, De Charleville à Java, Arthur Rimbaud soldat et déserteur de l’Armée coloniale des Indes néerlandaises. Jean-Jacques Lefrère ne consacre à cette désertion qu’une dizaine de pages, ce qui justifie pleinement qu’on lui consacre cette longue étude de 425 pages. Il faut savoir qu’Hervé Mazurel est historien. C’est un universitaire, agrégé d’histoire, docteur de l’université Paris1 Panthéon Sorbonne et habilité à diriger des recherches en histoire contemporaine. Précisément c’est ce coup d’oeil d’un historien sur la vie de Rimbaud qui peut être utile. Il veut passer de la biographie à l’histoire et espère voir « émerger des perspectives inédites et renouvelées sur cette existence » et que la vie du poète pourrait s’éclairer d’un jour nouveau.
Pour les amateurs de Rimbaud la question qui se pose est de savoir si ce livre apporte des éléments nouveaux sur la vie de Rimbaud.
La première information qui semble nouvelle est dans le chapitre Félix « l’Africain » ou le spectre de Biribi (page75) ; il concerne le blog Rimbaud ivre et un article de Franck Delaunoy dont Monsieur Mazurel fait l’éloge dans sa note 20 : « De ses enquêtes fouillées, l’érudit rimbaldien Franck Delaunoy pourra sans doute faire un prochain livre ». L’article en question date du 21 mai 2024 et est intitulé : Un article très important de Franck Delaunoy qui donne notamment une nouvelle vision d’Une Saison en enfer.
Le second document qui pourrait « bouleverser en profondeur la biographie rimbaldienne » concerne aussi le blog Rimbaud-ivre. À la page 103 Hervé Mazurel donne une image d’un document qu’il analyse et où le nom de Rimbaud est mentionné sur une archive de la justice militaire versaillaise. Il ajoute que ce document est presque totalement méconnu et ajoute en note (25) « Après coup, je n’en ai trouvé mention que sur le site Rimbaud-ivre qui présente hélas, un bien trop bref et allusif article de Franck Delaunoy » et il donne en note l’article intitulé Rimbaud et la Commune qui date de 2021.
Il faut remercier Hervé Mazurel d’accorder à Franck Delaunoy la place qu’il mérite dans la recherche rimbaldienne.
Avant de poursuivre, il convient de signaler plusieurs erreurs et imprécisions que je relève dans son texte. Ainsi, au tout début de l’ouvrage, il cite un passage de Rimbaud que je reproduis à l’identique :
« Ma journée est faite ; je quitte l’Europe.
L’air marin brûlera mes poumons ;
Les climats perdus me tanneront.
Nager, broyer l’herbe, classer, fumer surtout ;
Boire des liqueurs comme du métal bouillant,
- Comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux. »
Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer
Il ne faut pas écrire « classer » mais « chasser ». Il ne faut pas écrire « Boire » mais « boire ». Il ne faut pas écrire « Comme » mais « comme ».
De même au chapitre 3 page 73 je recopie à l’identique des vers de Rimbaud :
« Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour sur l’infini du ciel bleu
Qu’écarlates ou verts, près du roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu. »
Rimbaud, « Le mal »
Il ne faut pas écrire « sur » mais « par », il ne faut pas écrire « roi » mais « Roi » ; après « raille » et « feu » il faut mettre un point-virgule et non une virgule ou un point.
Ce n’est pas « Rimbaud » mais « Arthur Rimbaud » comme le montre la signature sur le manuscrit.
Que n’a-t-il fait relire son texte par un spécialiste de Rimbaud ! Mais encore plus surprenant est que l’historien écrit « Adolphe Tiers » sans « h » à la page 49 ! Il y a vraiment un problème de relecture du texte pour laisser passer une telle coquille.
Page 48, Hervé Mazurel indique que le lieu de la première communion de Rimbaud est Méry. Aucun biographe ne précise ce lieu qui est situé à 45 km de Charleville. Il faudrait alors supposer qu’après la cérémonie Madame Rimbaud et ses enfants soient retournés à Charleville pour prendre la photo ce qui est tout de même peu crédible. L’auteur ne donne pas sa source. En 2020 René Guitton dans son livre Les cent mots de Rimbaud indique au mot « Dieu » que la communion eut lieu à Méry sans donner de source. Ce livre figure dans la bibliographie de Mazurel. Est-ce dans cet ouvrage qu’il a trouvé Méry ? Ici, ce n’est pas un problème de relecture mais bien une imprécision de l’historien.
Il faut examiner à présent la méthode historique d’Hervé Mazurel. Dans son chapitre 11 il se place aux frontières de l’histoire et de la fiction et imagine trois scénarios possibles pour décrire la cavale de Rimbaud après sa désertion. Il utilise toutes les ressources de son érudition d’historien pour déterminer le climat, la faune, les villes, les paysages et même les odeurs. Le lecteur à l’issue de ces trois descriptions a l’impression de voir Rimbaud dans sa cavale.
Il explique que redonner toute son importance au voyage à Java c’est sortir du seul face à face entre la France et l’Afrique. L’opposition entre un « Rimbaud des Indes » et un « Rimbaud d’Afrique » permet de revoir la biographie du poète qui fait de « l’Afrique l’unique horizon de l’exil rimbaldien ».
Hervé Mazurel sait réinvestir des travaux anciens. Ainsi son chapitre 4 est la reprise d’un article en ligne HÉROÏSME ET EXOTISME. LE MILITAIRE À L'ÉPREUVE DES LOINTAINS (1820-1914) réalisé en 2013 dans lequel il intercale habilement des passages sur Rimbaud.
À la page 19, il cite dans Alchimie du verbe « de voyages de découvertes dont on n'a pas de relations » et il donne comme référence la note 13 :
Arthur Rimbaud, « Délires II-Alchimie du verbe », Une Saison en enfer, Paris Gallimard(1873) 2023, p.45
Le lecteur a du mal à comprendre qu'il s'agit de L'édition du cent cinquantenaire dans la collection Poésie / Gallimard. Mais pourquoi citer cette édition très particulière alors qu'il est naturel de donner l'édition de référence la Pléiade ?
Le livre d’Hervé Mazurel est important car il nous montre l’enjeu que peut représenter le voyage de Rimbaud à Java, beaucoup plus que ne l’avaient fait les biographes. Il ouvre la voie à des recherches sur ce sujet. À la fin de son ouvrage il montre les dangers d’une mauvaise utilisation de l’IA. On peut se demander d’ailleurs s’il n’a pas eu la tentation d’utiliser Chatgpt. Ma conviction est que l’IA permettrait probablement de progresser sur la connaissance du voyage de Rimbaud à Java.
Il a voulu écrire un « roman vrai » qui s’oppose aux falsifications de l’histoire . Ce livre est un laboratoire qui lui permet de vérifier sa conception d’un historien qui ne doit pas tricher avec les faits et qui a une méthode scientifique. Il précise que la fiction est possible si elle est contrôlée. Chaque page renvoie à des notes érudites qui font de ce livre un document unique, irremplaçable sur le sujet qu’il aborde.
Hervé Mazurel est allé beaucoup plus loin que les biographies précédentes sur le voyage de Rimbaud à Java. Il ne fait aucun doute que ce livre est un événement pour tous ceux qui s’intéressent à Rimbaud.
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Pour la sensibilité coloniale de Rimbaud qui l'aurait poussé vers les guerres éponymes du côté de Java, il est dommage qu'un historien dit "des sensibilités" n'aient pas approfondi le ressenti de la population française et plus particulièrement ardennaise au temps de Rimbaud. L'historien rappelle à juste titre le sentiment de fierté nationale qui a été celui de la population française, mais c'était dans les premiers temps de la colonisation (par exemple l'Algérie 1830). Mais le temps passant et les décès des fils s'accumulant, la population n'a pas pu ne pas réagir à la prise de conscience que c'est lui, le peuple, qui payait le prix du sang, avec ses fils. La colonisation, c'est la France qui mange ses enfants, et le peuple finit par le comprendre. J'aurais attendu de l'historien qu'il nous indique vers quelle date, selon lui, on pourrait placer cette bascule. Car si au temps de la Commune 1871, Badinguet déchu est si impopulaire, c'est aussi pour toutes ces campagnes extérieures incessantes qui se succèdent et se superposent même à certains moment, dont le peuple a payé le prix. Comment la petite histoire d'Arthur Rimbaud peut-elle nous renseigner sur les sensibilités du peuple qui ont influencé la grande histoire ? Eh bien, s'agissant de Rimbaud, c'est son prof de musique à Charleville, qui avait perdu son frère Théophile au Mexique âgé de 20 ans (on n'a pas retrouvé son corps, les registres indiquent : "Disparu lors de la campagne du Mexique"), mais c'est aussi le frère d'un autre ami de Rimbaud à Londres, Jules Andrieu, Samson, qui était apprenti photographe chez le frère de Nadar, et qui décèdera lui aussi âgé de 21 ou 22 ans je crois au Mexique... Quand Rimbaud se rend à Java, il ne peut pas avoir, ni Théophile, ni Samson en tête je pense... Puis son oncle Félix était mort aussi de ses dix ans de bagne colonial, et un autre oncle socialiste qui avait été déporté en Algérie après la révolution de 1848 (il était mort peut de temps après son retour à Vouziers, affaibli comme Félix, et sa famille avait d'ailleurs été indemnisée plus tard avec l'avènement de la 3e République). Bref, c'est toute cette histoire de mort liée à la colonisation que Rimbaud emportait avec lui à Java. Je ne peux pas imaginer qu'il n'ait pas eu l'intention de déserter dès son embarquement je crois... Un autre point sur un autre sujet a retenu mon attention à la lecture du bouquin : il est dit je crois qu'aucun Rimbaud ni aucun homonyme de Rimbaud n'a été poursuivi pour participation à la Commune de Paris 1871 (je crois que c'est ce que l'historien dit, mais il faudrait vérifier). Malheureusement si ! Il y en eut même plusieurs ! Ce qui, au demeurant, pourrait expliquer bien des choses !!! Bonne journée à vous.
RépondreSupprimerDans mon précédent mail, s'agissant de la répression de la Commune de Paris par l'armée versaillaise, je veux dire "homonyme" au sens large, ou plus précisément "homophones", car je me souviens par exemple qu'un Rimbault, secrétaire d'un commissaire de quartier, a été recherché, il y en a trois ou quatre comme cela. Songeons que Verlaine n'a échappé à l'arrestation que parce que son nom était mal orthographié (Merlaine) ! La justice militaire savait que les patronymes pouvaient être mal orthographiés, et elle n'avait pas l'état civil de la très grande majorité des communards arrêtés, donc par exemple, pour " Emile Jacoby", elle a raflé, pour un même grief, tous les Jacoby/Jacobi, ou même Jacob, qu'elle a trouvé à Paris dès le lendemain de la Commune. Tous aux pontons ! D'où le très grand nombre de non-lieux lors des jugements, mais qui ne correspondent pas une clémence particulière de l'infâme Thiers avec un "h". Verlaine a eu de la chance : durant dix ans jusqu'à l'amnistie, Versailles n'a jamais envisagé que Merlaine puisse être Verlaine ! Merlaine, personnage qui n'a jamais existé, a été condamné par contumace à la déportation en enceinte fortifiée, alors que Verlaine se baladait toujours avec Rimbaud laeti et errabundi !!! Si Verlaine avait été déporté, on n'aurait pas eu plus de Saison que d'Illuminations sans article peut-être haha.
RépondreSupprimerTropisme de l'historien. L'auteur appartenant à l'Université de Bourgogne, il se désole dans son ouvrage qu'une plaque commémorative ne soit pas même apposée sur la maison que le Capitaine Rimbaud habitât, à Dôle ou Dijon, nous ne nous souvenons plus bien. Nous faisons cette proposition de plaque : "Ici vécut un père qui abandonnât sa femme avec quatre enfants, la dernière âgée de quelques mois seulement." Une universitaire de l'ancienne région Champagne-Ardenne.
RépondreSupprimerMerci pour votre message.C'est à Dijon que le capitaine Rimbaud habitait. Le regret d'Hervé Mazurel est à la page 91 de son livre. Votre proposition de plaque est à soumettre aux autorités compétentes !
SupprimerLe frère (aîné) des soeurs GINDRE de Douai (Louis Joseph) était également mort dans une expédition extérieure de Badinguet, la guerre de Crimée, à laquelle participa le père de Rimbaud comme l'on sait, tout de suite après sa naissance, de 1855 à 1856. Le musée de la Chartreuse de Douai conserve un médaillon de Louis Joseph, réalisé par le sculpteur René FACHE, qui épousa la soeur aînée des GINDRE. FACHE réalisa également un buste de Georges IZAMBARD, le professeur de RIMBAUD, à l'âge de 5 ans en 1853, aujourd'hui conservé par le musée de la Chartreuse de Douai sous la forme d'un plâtre ; a bronze a également été coulé. Bref, toutes les familles avaient une bonne raison de considérer que Badinguet méritait les galères.
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