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jeudi 3 avril 2014

Rimbaud ou le meurtre du père Hugo, par Jacques Bienvenu

                                                                        

               

L’importance de Victor Hugo pour Rimbaud n’est plus à démontrer, mais elle a pris un tour saisissant depuis qu’Yves Reboul, dès 1985, a proposé de voir dans L’Homme juste l’auteur illustre des Misérables. Cette étude marque, à mon sens, un triomphe de l’analyse critique et ses conséquences incalculables sont encore à mesurer aujourd’hui. Dans la lettre du « voyant » adressée à Demeny le 15 mai 1871, Rimbaud se livrait à quelques critiques bien connues à l’égard d’Hugo : « trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovas et de colonnes, vieilles énormités crevées. » Il le trouvait trop « cabochard ». Mais la critique restait nuancée : le jeune poète reconnaissait qu’« il a bien du vu dans les derniers volumes » et ajoutait  « Les Misérables sont un vrai poème ». La vraie surprise est que deux mois plus tard, en juillet, dans L’Homme juste, l’opinion de Rimbaud change dans un sens radical. Ce sont même des insultes que profère Rimbaud contre l’auteur des Châtiments. L’explication de cette évolution donnée par Yves Reboul est que Rimbaud, qui  avait entre temps appris l’écrasement de la Commune par les versaillais,  ne supportait pas la position de Hugo qui implorait le pardon des communards après les avoir attaqués. Les arguments de Reboul sont décisifs. Je renvoie à la dernière version de son article de 1985 recueilli dans Rimbaud dans son temps.[1]
Dans son ouvrage L’Art de Rimbaud, Michel Murat évoque avec beaucoup de pertinence cette évolution du poète de Charleville vis-à-vis d’Hugo : « Pour prendre l’exemple de la veine hugolienne de Rimbaud, on peut décrire le rapport entre Le Forgeron, L’Homme juste et « Qu’est-ce pour nous » comme un processus quasi linéaire de radicalisation. »[2]

Le mathématicien et poète Jacques Roubaud publiait, en 1978,  un livre - La Vieillesse d’Alexandre -  qui donnait au poème « Qu’est-ce pour nous » un rôle décisif dans l’histoire de la poésie. Il se plaçait d’un point de vue peu compris à l’époque, celui de la métrique, et jugeait que  ce poème marquait le moment précis d’une « catastrophe » : la destruction de l’alexandrin. Il expliquait que certaines caractéristiques du vers alexandrin concernant la césure à l’hémistiche y étaient « massivement » niées. Par ailleurs, il exprimait l’idée d’un rapport entre la parole du poème, qui est destruction, et la destruction métrique. Il invente l’équation : alexandrin = ordre social. Ainsi détruire l’alexandrin équivaut à détruire l’ordre social. On trouve ici la pensée typique d’un mathématicien habitué à trouver une structure commune à deux schèmes distincts et à les relier.


Mais il est un autre aspect de l’étude de Roubaud qui doit être relevé car il relie aussi la révolution poétique de Rimbaud à celle de Hugo.  
Il écrit :
« La pierre de touche est l’alexandrin hugolien tel, par exemple, qu’il apparaît dans un livre contemporain, L’Année terrible. Il n’y a pas à ce moment, de prosodie plus avancée dans la voie du brouillage métrique que celle là ». Il explique que chez Rimbaud,  la destruction métrique se fait dans le cadre d’une prosodie « hyper-hugolienne », qui est celle de presque tous les alexandrins de Rimbaud.

C’est la raison pour laquelle je suis tenté de prolonger l’équation de Roubaud par l’équation : alexandrin  = Victor Hugo : détruire l’alexandrin c’est aussi détruire le mètre du Maître c'est-à-dire Hugo lui-même. Tel est la voie que j’entreprends aujourd’hui et que  j’aimerais relier à mes travaux précédents sur… le Petit Traité de poésie de Théodore de Banville. Ceci est d’ailleurs déjà préfiguré par cette judicieuse remarque de Michel Murat dans sa nouvelle édition de L’Art de Rimbaud :
« Qu’est-ce pour nous… peut être lu comme une destruction « rageuse » de l’alexandrin romantique, celui de Hugo, que le Petit Traité de poésie française  de Banville venait d’ériger en paradigme. »[3]
À noter que la remarque de Murat concernant le traité de Banville a été ajoutée dans la seconde édition.  C’est un fait, en effet, que Banville avait pris pour  modèle l’alexandrin de Hugo dans son traité. Ainsi, dès le début de son ouvrage, l’auteur des Odes funambulesques commence à dire que la Bible et l’Evangile du versificateur doit être La légende des Siècles, puis suivent dans le traité,  de nombreux éloges et parfois des critiques qu’il fait en s’excusant avec déférence. Enfin, il termine ses leçons de versification en disant qu’on est poète en raison de l’admiration que l’on éprouve pour Victor Hugo. On ne peut guère aller plus loin dans  la vénération.




Cependant, Banville exprimer dans le chapitre V de son Traité, l’idée que son maître qui avait effectué une révolution poétique aurait dû aller plus loin. Citons ce passage essentiel qui sera repris au moment où on parlera des symbolistes et des décadents.

« Quel malheur que cet Hercule victorieux aux mains sanglantes n’ait pas été un révolutionnaire tout à fait, et qu’il ait laissé vivre une partie des monstres qu’il était chargé d’exterminer avec ses flèches de flamme ! Il pouvait lui de sa puissante main, briser tous les liens dans lesquels le vers est enfermé, et nous le rendre absolument libre mâchant seulement dans sa bouche écumante le frein d’or de la rime ! Ce que n’a pas fait le géant, nul ne le fera, et nous n’aurons eu qu’une révolution incomplète. »

Comme je l’ai prouvé, c’est précisément au moment où Rimbaud est en contact avec Banville, en novembre 1871, que le chapitre V du Traité reprend dans l’Echo de la Sorbonne. Il est donc infiniment probable que c’est à ce moment que Rimbaud a pu prendre connaissance de ce texte.
                                       
Le Petit journal,  9 novembre 1871
                   
 L hypothèse, que je vais développer à présent,  est que l’orgueilleux poète de 17 ans, suite à cette lecture, relève le gant et décide que Lui, Rimbaud, sera le vrai poète révolutionnaire qui va libérer le vers !
Enfoncer le père Hugo deviendra l’une de ses priorités. N’oublions pas qu’à cette époque Hugo revenait à Paris après 20 ans d’exil, c’était un personnage considérable. Son livre L’Année terrible était annoncé, certains extraits avaient paru dans la presse.
Jacques Roubaud va nous aider à comprendre ce qu’il fallait entendre par révolution incomplète.
Dans son chapitre intitulé « La révolution hugolienne », Roubaud explique que Hugo avait créé les conditions d’un nouvel alexandrin, mais il ajoute : « et c’est là un fait capital il s’arrête en chemin, en ce sens qu’il ne détruit jamais complètement la possibilité d’un marquage à la position 6. » En d’autres termes, le fameux trimètre de Victor Hugo, même, s’il affaiblit la césure,  ne la supprime jamais complètement. Ainsi, la césure  ne coupera jamais un mot à l’hémistiche comme le font par exemple plusieurs vers de Rimbaud dans le poème de destruction métrique : « Qu’est-ce pour nous … »
Voici deux vers qui se succèdent dans ce poème, on indique par le signe | la césure qui coupe le un mot au milieu, ce que Hugo n’avait jamais fait dans les milliers d’Alexandrins qu’il a écrit :

Europe, Asie, Amé | rique, disparaissez.[4]
Notre marche venge | resse a tout occupé

Le lecteur peu accoutumé à ces questions de métrique doit comprendre que Rimbaud lui-même écrivait en novembre 1870 à Izambard qu’il avait repéré une « forte licence » dans les Fêtes galantes avec le vers : « Et la tigresse épou | vantable d’Hyrcanie ». C’est lui-même qui marque comme je le fais la coupure (voir notre reproduction infra) et on peut comprendre que ceci n’est pas anodin pour la compréhension de l’évolution de la technique de Rimbaud concernant l’alexandrin. En novembre 1870 Rimbaud n’avait pas l’intention d’attaquer aussi violemment l’alexandrin à sa césure.

observer la barre verticale de Rimbaud placé à la césure

Une autre étude plus ancienne (1909) de Philippe Martinon avait déjà bien précisé cette question mais en relevant l’importance de Banville. Benoît de Cornulier dans sa thèse soutenue en  1979[5]  après les travaux de Roubaud, s’est dit-il inspiré de l’étude de Martinon qui dit à propos de Hugo :

« Il respecte la césure, c’est vrai, en l’affaiblissant, comme l’autre respectait la loi en la tournant. Mais pourquoi la respecte-il ? Pour la forme, sans plus, et, il faut oser le dire, par timidité ! Il crée un rythme nouveau, mais il n’ose pas aller jusqu’au terme logique de sa réforme. Il s’entête à vouloir sauver les apparences. Les grands révolutionnaires sont parfois les gens les plus timides en dehors de leur objet principal. V. Hugo révolutionne le rythme, mais il respecte la césure, parce qu’il respecte la prosodie, superstitieusement, comme la grammaire. »

On observe que, de Banville en 1871, en passant par Martinon en 1909, puis Roubaud en 1978, un élément essentiel qui appartient à l’histoire de la prosodie a été mis en relief. On peut dire que couper un mot à l’hémistiche, à l’époque de Rimbaud, est un acte anti-hugolien. Mais le plus étrange dans cette histoire est que le premier vers révolutionnaire qui ne respecte pas cette césure, c’est Banville qui l’a osé …
Comment ? Lui, prosterné devant Hugo, il  aurait eu ce moment de folie - unique dans toute son œuvre - de se révolter contre son Maître ? Le contexte d’ailleurs est à préciser. Nous sommes en 1861 dans La Revue fantaisiste où Banville et son ami Baudelaire rivalisaient dans des tentatives nouvelles. Banville publiait Améthystes,[6] ce recueil oublié, qui ne respecte pas l’alternance en genre des rimes tandis que Baudelaire dans le même temps écrivait des petits poèmes en prose.
Voici ce vers de Banville dans La Reine Omphale :

Où je filais pensi | vement la blanche laine. [7]

Je crois que les métriciens actuels, n’ont pas vraiment accordé à ce vers l’importance qu’il méritait. La date de 1861 est bien mentionnée par Philippe Martinon, mais elle n’est pas retenue par Cornulier dans sa thèse, qui donne 1866. Cette date de 1861 sera même niée comme une tromperie volontaire ( ! ) de Banville dans  l’ouvrage Critique du vers de Jean-Michel Gouvard publié en 2000[8].  
On voit bien que la césure à l’hémistiche dans le vers de Banville, ne peut plus exister et on comprend que Leconte de Lisle ait put dire en 1891 que Banville avait « déplacé » la césure. En fait, comme le note Philippe Martinon : «  ce fut une tentative unique d’un vers révolutionnaire chez Banville qui le changera en 1875 dans une nouvelle édition,  parce qu’il s’était repenti de s’être écarté des traces de son  Maître ».



Le vers en question ne passera pas inaperçu[9] surtout après la publication des Exilés en 1866. Il sera suivi par un grand admirateur et ami de Banville, Mallarmé, qui avait lu La revue fantaisiste. Il écrivit deux vers qui s’apparentent au vers de Banville comme le remarque Cornulier toujours dans sa thèse :
Accable belle indo | lemment comme les fleurs ( L’Azur)
à me peigner noncha | lamment dans un miroir ( Hérodiade)
Mais lorsque Rimbaud écrira à Paris le vers suivant qui est lui aussi à l’évidence à l’image du vers de Banville :
Eclatent, tricolo | rement enrubannés.
Cornulier ne verra plus le vers de Banville, comme si celui-ci n’existait plus, mais il supposera même que le poème a été écrit par Verlaine. On peut  comprendre l’hypothèse de Cornulier. On sait que Verlaine qui suivait lui-aussi les innovations métriques de Banville qu’il admirait, avait avant Rimbaud osé couper un mot à la césure d’un alexandrin. Que Verlaine ait joué un rôle à Paris dans l’élaboration d’une nouvelle poétique et que des conversations aient eu lieu entre les deux poètes c’est bien évident. Néanmoins, je pense que c’est Rimbaud qui a écrit Ressouvenir et qu’il ne pouvait ignorer le vers des Exilés qu’il avait lu.
Significatif aussi le fait que Michel Murat écrive à propos de ce vers de Ressouvenir : « Rimbaud place au milieu un long adverbe, semblable à ceux qui chez Baudelaire occupaient tout un hémistiche »[10]. Baudelaire n’a jamais fait de vers ainsi décrit, et Murat a confondu avec ceux de Mallarmé que nous avons cités plus haut. Il ne peut pas avoir confondu Baudelaire avec Banville car il parle de plusieurs vers. Ce qu’il faut retenir de ce lapsus, c’est l’oubli du vers anti-hugolien de Banville.
En revanche, Michel Murat ne se trompe pas à propos de L’Homme juste. Concernant le vers :
Cependant que silen | cieux sous les pilastres
Il note que Rimbaud pastiche juste avant ce vers une rime de La Légende des Siècles et  ajoute :
« Mais Hugo n’aurait jamais écrit un tel vers, avec « que » 4eme […] et césure au milieu d’un mot : silen-cieux. » [11]
 On voit donc qu’à la violence de l’attaque contre Hugo, prouvée par Yves Reboul, se joint une attaque métrique anti-hugolienne.
Il existe, à mon sens,  une autre étape anti-hugolienne entre l’homme Juste et « Qu’est-ce pour nous », qui est le Bateau-ivre. (Ce poème célèbre a été, comme on le pense maintenant, écrit à Paris[12]).  Si Rimbaud est en marche pour la révolution prônée par Banville Il me semble que Le Bateau ivre présente des indices qui vont dans le sens d’une destruction de l’alexandrin. Rival d’Hugo, Rimbaud veut l’écraser, montrer qu’il est plus fort que lui. Il a été prouvé que ce fameux poème totalise toutes les audaces métrique d’Hugo en les dépassant avec les deux fameux vers anti-hugoliens bien connus :
Je courus ! et les péninsules démarrées
N’ont pas subis tohu-bohu plus triomphants

Attaque contre la fameuse césure à l’hémistiche qui fait dire à J.M Gleize à propos de ces deux vers : « Quand le bateau se libère on croit entendre craquer la coque de l’Alexandrin ». Il est possible que le mot péninsule coupé en deux à la césure soit un clin d’œil au mot pensivement de Banville, les deux mots commençant tous les deux par « pen[13] ». À cela il faut ajouter un pastiche de ce qui caractérisait Hugo selon Banville, la rime riche. Notamment les rimes gigognes (incluses l’une dans l’autre) que l’on trouve à foison : cibles/ impassibles ; marées / démarrées ; sures / vomissures ; Lyres / délires ; peaux / troupeaux ; nasses/ bonaces ;anses/ Hanses ; eau/oiseau ; triques/ électriques ; noirs / entonnoirs ; iles / exiles ; mer/ amer ; mai/ embaumés ; lâche/ Flaches ; lames / flammes. Hugo s’était fait une spécialité de ce procédé ludique et Banville l’avait justement parodié dans ses Odes funambulesques. Par ailleurs, maintes allusions à Hugo ont déjà été relevées depuis longtemps dans ce poème.

Mais l’un des aspects du génie de Rimbaud et non des moindres est que la parodie est, pour lui, un système de création. L’originalité du Bateau ivre le montre.

Rimbaud a voulu montrer, en particulier à Banville, qu’il serait plus fort que Hugo, le vrai révolutionnaire capable de libérer le vers. C’est en termes d’opposition qu’il faut considérer la relation Rimbaud-Hugo. Rimbaud a eu à un moment la volonté d’écraser  Hugo et même de l’anéantir. Le poème « Qu’est ce pour nous… » est la mise à mort finale dans un parcours hallucinant qui passe par l’Homme juste et Le Bateau ivre. Enfin ce n’est peut-être pas  un hasard si le seul témoignage direct que nous ayons de Banville sur Rimbaud précise qu’il lui avait demandé un jour « s’il n’allait pas être bientôt temps de supprimer l’alexandrin ! »[14]





[1]Yves Reboul,  À propos de L’Homme Juste, Classiques Garnier, 2009, p.147.
[2] P.27 dans les deux éditions. Je note à présent A1 l’édition Corti 2002 et A2 l’édition Corti 2013.
[3] A2,p.50 pour cette citation avec mention du traité(voir infra). Sinon A1,p.58.
[4] Dans son fameux chapitre V, Banville dit que Hugo avait trouvé la formule moderne de l’alexandrin « comme toutes les autres Amériques »( p.95). Je me demande si le mot Amérique coupé en deux dans ce poème là n’est pas une allusion au texte de Banville.
[5] J’ai pris le parti dans cet article, pour ce qui concerne les travaux de Benoît de Cornulier, de ne citer que sa thèse de 1979. Je le fais car elle a été soutenue après les travaux de Roubaud qui ont commencé dans les années 1970. L’un des articles de Roubaud cité par Conulier est en ligne, il date de 1974.Il faut lire l’avant - propos de la thèse de Cornulier : « La méthode d’analyse métrique employée ici  ne prétend pas être originale ; elle ne fait que développer et systématiser des arguments dont on trouve des esquisses dans certaines études, comme celle de Martinon (1909), Rochette ou la thèse de Morier 1943-1944. »  En effet, les idées métriques essentielles de Cornulier se trouvent dans les ouvrages cités, comme la remarquable thèse d’Auguste Rochette sur l’alexandrin hugolien (1911). Ainsi, l’idée du métricien de Nantes qui est de conserver une lecture 6-6 à un trimètre est reprise de Rochette. Observons cependant, qu’il n’est pas question de Roubaud dans les travaux antérieurs cités dans l’avant-propos. Tout se passe comme s’il n’existait pas. Pis encore, les rares fois où Roubaud est mentionné, il est critiqué.Par ailleurs, cette thèse comporte la matière de plusieurs publications futures de Cornulier. Son livre Théorie du vers, écrit à la même époque, en est issu. Dans son dernier ouvrage De la métrique à l’interprétation, l’article intitulé L’alexandrin n’est, précise en note le métricien, qu'une  version localement retouchée d’un article de 1978. L’auteur ajoute même qu’une version plus complète se trouve dans sa thèse de 1979.  Cette thèse a l’avantage d’être un  plus facile à lire que d’autres publications du même auteur. Il a eu la bonne idée de la mettre en ligne sur son site, et tout le monde peut ainsi y avoir accès.  Certains rimbaldiens, qui n’entrent pas volontiers dans le point de vue technique du métricien sont prudents. Pour ma part,  j’observe que lorsque Cornulier passe de la métrique à l’interprétation il n’est pas convaincant. Le métricien a ses thuriféraires, dans un petit cénacle où on se cite entre amis dans des publications confidentielles. Il serait temps d’ouvrir un peu le champ de la discussion. Je suis très réservé sur ses analyses, notamment sur celle du poème « Qu’est-ce pour nous… » qui a masqué ce qu’en disait Roubaud de vraiment génial. Ce dernier  avait ouvert une voie, Cornulier s’y est engouffrée, sans l’avouer, sauf  à critiquer son prédécesseur. Il en est  résulté, à mon sens, un recul pour les études rimbaldiennes.
[6] Qui ne sera en revanche pas oublié de Verlaine et Rimbaud et qui permet, selon moi, de comprendre le non respect de l’alternance en genre comme dans le poème « Qu’est-ce pour nous … ».
[7] Je ne donne pas la notation classique  + à la césure volontairement, pour mieux marquer la coupure. J’utilise la notation de Rimbaud…
[8] P. 216.Une page entière avec des explications sur le fait que Banville avait antidaté son poème. J-M Gouvard fait partie de « L’école de Nantes ». Que penser de ces métriciens qui ne connaissent pas La Revue fantaisite, cette revue capitale dans l’histoire des audaces métriques ? Signalons une autre erreur : le vers de Rimbaud rectifié depuis 1998 : Forêts, soleils, rios, savanes ! –Il s’aidait, est donné encore sous son ancienne forme avec « rives » au lieu de « rios », deux ans après  la vente Jean Hugues qui permit la bonne lecture. En fait, les vers de cette nature apparaissent notamment dans le poème « Qu’est-ce pour nous… », vers anti-hugoliens eux aussi.
[9] Martinon signale un vers de Madame Blanchecotte un peu antérieur, mais historiquement, c’est le vers de Banville qui sera remarqué par les poètes ainsi que l’attestent leurs commentaires et imitations concernant cette audace.
[10] A1,p.49 et A2,p.43.
[11] A1,p.48 et A2,p.42
[12] Voir surtout : Steve Murphy, Logiques du bateau ivre, « Rimbaud et la Commune », Classiques Garnier, 2010, p. 501-505.
[13] Toujours dans sa thèse de 1879,  l’hypothèse intéressante de Cornulier consistant à dire que la césure « conservée » à l’hémistiche donne un effet de mimésis du « lâcher tout » peut être comprise comme un moyen d’en remontrer à Banville, en donnant un effet de sens à sa césure, et donc de montrer qu’il surpasse Banville dans l’audace.
[14] Le National, 16 mai 1872

dimanche 10 mars 2013

Chronologie des poèmes de Rimbaud de 1868 à 1870, par David Ducoffre


 
Début mai 1868 : Épître en vers latins félicitant le jeune Prince Impérial de sa première communion. Texte perdu.
(Rimbaud est alors en classe de troisième. Les 60 hexamètres n’ont jamais refait surface, mais cet envoi audacieux qui fit scandale peut éclairer certains aspects de créations ultérieures : la nouvelle Un cœur sous une soutane, Les Premières communions ou L’Eclatante victoire de Sarrebrück. Il est impossible de déterminer en quoi cette épître a pu déplaire : insolence de la démarche, propos peu ou prou déplacés, ou critiques. Nous ne savons pas.)

6 novembre 1868 : « Ver erat… »
(Parution le 15 janvier 1869 dans  Le Moniteur de l’Enseignement secondaire, spécial et classique : Bulletin officiel de l’Académie de Douai. « Imitation libre » en temps limité (trois heures et demie) en classe de seconde sur quelques vers d’Horace (Ode IV, livre III)[1]. Symbolique essentielle de l’élection du poète qui va marquer l’écriture de Rimbaud. Les 59 hexamètres de la composition et leur publication sont très en avance sur la production rimbaldienne en vers français qui nous est connue.)

Janvier-mai 1869 : « Jamque novus… »
(Parution le 1er juin 1869 dans Le Moniteur… Composition en classe de seconde, développement à partir du poème en octosyllabes L’Ange et l’enfant de 1828 du nîmois Jean Reboul, boulanger qui s’adonnant à la poésie fut encensé par les poètes romantiques : Lamartine, etc. Le poème latin de Jean Reboul et cette composition latine même, 55 hexamètres, sont des sources du poème Les Etrennes des orphelins, mais en avance de plusieurs mois, d’un an peut-être.)

Vers le milieu de l’année 1869 : « Olim inflatus… »
(Parution le 15 avril 1870 dans Le Moniteur… 46 hexamètres, traduction libre en classe de seconde d’un extrait de 41 alexandrins du poète Jacques Delille (L’Homme des champs, chant II) : récit du combat d’Hercule et du fleuve Acheloüs d’après Les Métamorphoses d’Ovide.)

2 juillet 1869 : Jugurtha
(Parution le 15 novembre 1869 dans Le Moniteur… 83 hexamètres sur le sujet « Jugurtha », composition en temps limité, de six heures du matin à midi, dans le cadre d’un Concours de Vers latins de l’Académie de Douai. L’idée d’une charge ou non contre l’Empire dans ce poème est débattue parmi les critiques rimbaldiens. Le barrage de la langue et la difficulté qu’il y a à mettre à jour des intentions ironiques rendent les conclusions délicates, d’autant que le poème a reçu le premier prix et que le sujet était imposé. Il faudrait encore songer à distinguer l’ironie et les signes d’insincérité de la part de Rimbaud, ce qui n’est pas la même chose. Un lycéen peut vouloir se démarquer politiquement, à ses risques et périls, dans un écrit scolaire, mais, malgré les traductions des partisans d’une lecture polémique de la composition latine, il reste qu’il n’est pas possible d’en affirmer le caractère subversif. Les conditions ne sont donc pas réunies pour clore le débat.)

(juin-juillet ou) Octobre-décembre 1869 : Invocation à Vénus
(Parution le 15 avril 1870 dans Le Moniteur… Traduction des 25 premiers vers du De rerum natura de Lucrèce. Seule l’année 1869 est précisée. Rimbaud est alors soit en classe de seconde, hypothèse d’une composition en juin-juillet, soit en classe de première, hypothèse d’un exercice d’octobre-décembre 1869. Ce sont les premiers vers français connus de Rimbaud, mais ils ont la double particularité de relever de l’exercice scolaire et du plagiat. Rimbaud a démarqué la traduction en alexandrins du premier livre du De rerum natura de Sully Prudhomme, éditée par Alphone Lemerre à la date du 22 mai 1869 (ce qui invite à considérer la seconde hypothèse de datation comme plus plausible). La supercherie est passée inaperçue. Ce poème a joué un rôle déclencheur pour certaines images des Etrennes des orphelins et pour la composition de Credo in unam. Mais il faut rappeler que seul le début de l’œuvre de Lucrèce est d’une telle poésie. L’auteur latin témoigne ensuite d’une philosophie matérialiste incompatible avec l’idéalisme romantique, le dualisme même, de Credo in unam. Le plagiat d’hémistiches et de vers de Coppée des Etrennes des orphelins pourrait être de très peu postérieur au plagiat de Prudhomme.)

Septembre-décembre 1869 : Les Etrennes des orphelins
(Parution le 2 janvier 1870 dans La Revue pour tous. Bien qu’il soit difficile d’imaginer que Rimbaud ait anticipé de quatre mois le nouvel An, il s’inspire du poème de Victor Hugo Les Pauvres gens dont certains vers sont réécrits. Paru initialement dans la première série de La Légende des siècles en 1859 (soit dix ans auparavant), le poème Les Pauvres gens figure dans la livraison du 5 septembre 1869 de La Revue pour tous. Les réécritures et plagiats du poème Les Etrennes des orphelins invitent à penser que Rimbaud possède alors personnellement tous les recueils de François Coppée parus jusque-là, mais aussi sa pièce Le Passant, et la traduction de Lucrèce par Sully Prudhomme. Un entrefilet de La Revue pour tous adressé à « M. Rim…, à Charleville » demande une réduction d’un tiers du poème adressé avant publication, ainsi que la correction d’un vers faux. Le très court espace de temps entre le 26 décembre et le 2 janvier pose une énigme : la version que nous connaissons a-t-elle été remaniée par Rimbaud lui-même ? L’idée d’un courrier personnel adressé à Rimbaud avant le 26 décembre n’est pas à exclure, mais nous ne saurions trancher.)

Janvier-mars 1870 : « Tempus erat… »
(Parution le 15 avril 1870 dans Le Moniteur…, puis réédition le 15 juin 1870 dans un périodique de Montpellier Le Cahier d’honneur, Revue de l’enseignement secondaire. 43 hexamètres, traduction de 40 vers du poème Le Christ à la scie, légende d’Eugène Mordret (Récits poétiques, Ledoyen, 1856). L’emploi, au demeurant anachronique, par George Hugo Tucker de l’ouvrage de J.-N. Adams The Latin Sexual Vocabulary (Duckworth, Londres, 1982) pour déterminer une lecture obscène des vers latins de Rimbaud ne nous paraît ni raisonnable, ni probant. Il faudrait présupposer une connaissance du latin argotique par Rimbaud, ce qui relève de l’enchantement. Comme dans le cas du Dictionnaire érotique moderne de Delvau, beaucoup de mots d’usage courant peuvent, selon le contexte, être employés avec une connotation sexuelle, par jeu. Il ne suffit pas de brandir des manières de définitions érotiques de mots courants pour parler d’obscénités cachées dans un poème. C’est le poème qui doit amener à l’interprétation sexuelle, pas les mots d’un dictionnaire. En revanche, l’idée de comparer les expressions latines de Rimbaud et celles érotiques d’auteurs tels que Catulle, Horace, pourrait apporter des résultats ponctuels, sous réserve d’investigations plus approfondies. Quant à la relation entre la mère et son enfant, elle est commune à « Tempus erat » et aux Poètes de sept ans, ce qui peut servir à opposer la figure de Jésus à celle du poète de sept ans.)
Voir aussi l’article de Romain Jalabert sur le blog Rimbaud ivre à propos d’une réédition de ce poème latin.

Janvier-mars 1870 : Verba Apollonii de Marco Cicerone
(Parution le 15 avril 1870 dans Le Moniteur… Discours en prose latine.)

[Nota Bene : 15 avril 1870, parution dans la même livraison du Moniteur… de quatre textes de Rimbaud : Invocation à Vénus, « Olim inflatus », « Tempus erat », Verba Apollonii de Marco Cicerone.]

(février ou) Avril 1870 : Charles d’Orléans à Louis XI. Datation resserrée en fonction d’un argument d’autorité.
(Il s’agit d’un devoir scolaire conservé par Izambard, professeur de Rimbaud de janvier à juillet 1870 seulement, mais celui-ci considère que cet exercice n’a pu être soumis à l’élève qu’en février ou en avril 1870, le mois de mars étant peut-être exclu du fait de l’investissement dans les productions latines, plutôt qu’en fonction d’une période de vacances… d’un mois ! Il s’agit d’une épître teintée de rhétorique judiciaire, ce qui la rapproche du déploiement rhétorique de Verba Apollonii de Marco Cicerone. Le texte est un pastiche relatif des écrits de langue française des XVe et XVIe siècles. Quelques pièces sont à ajouter au dossier. Izambard a conservé également la fin d’un travail de recherche sur Léopold Robert, avec la fin d’un texte de Musset et une note de Jules Claretie, mais aussi un mot écrit adressé au professeur afin de solliciter le prêt de divers ouvrages probablement liés à la confection d’un devoir autour du XVe siècle, il est notamment question de « Roi des Ribauds », de « Francs-Taupins » et des « fous des rois de France ». Ces documents ne sont pas datés malheureusement. Néanmoins, une lettre de la mère de Rimbaud du 4 mai 1870 au professeur Izambard nous apprend que celui-ci a prêté quelques jours auparavant un exemplaire des Misérables de Victor Hugo à son fils et qu’il est question de contrôler désormais les ouvrages qui lui seront communiqués. Le mois d’avril semble bel et bien avoir été déterminant dans l’évolution poétique de Rimbaud.)

Mars-20 avril 1870 : « Par les beaux soirs d’été… » (Sensation)
(Envoi d’une version sans titre de ce poème dans une lettre à Banville datée du 24 mai. Mais la transcription est accompagnée d’une date de composition « 20 avril 1870 ». La version de septembre transmise à Demeny porte un titre (Sensation), mais la date de composition alléguée est contradictoire : « Mars 1870 ». La lettre envoyée à Banville a le mérite d’être plus proche des faits et la datation fournie s’inscrit à cinq jours de distance de la consécration pour Rimbaud que fut la publication de quatre de ses textes primés dans Le Moniteur…, le 15 avril. Mais Rimbaud a pu vouloir resserrer les dates de composition des trois poèmes envoyés à Banville, autrement dit alléguer un rythme de production plus soutenu. Rimbaud n’avait-il pas conservé la mention du « 20 avril » sur sa copie personnelle du poème, avant de le remanier en septembre ? Plusieurs versions de ce court poème se seraient-elles succédé de mars à avril 1870 ? Cela semble de peu d’importance. Le fait de ne pas trancher entre ces deux dates ne devrait pas gêner la réflexion critique rimbaldienne. Sensation développe le motif de la Nature possédée comme une Femme, lequel ne pouvait s’appliquer à la figure maternelle de Vénus dans Credo in unam, le poème dont ces deux quatrains sont idéologiquement solidaires.)

29 avril 1870 (mai 1870) : Credo in unam (Soleil et Chair)
(Envoi du poème dans la lettre à Banville datée du 24 mai 1870. La date précise du « 29 Avril » ne précède que de deux jours le début du mois de mai, ce qui nous amène à la considérer comme fiable. La version qui nous est parvenue, comme pour Ophélie ou « Par les beaux soirs d’été… », date objectivement de sa transcription autour du 24 mai, mais Rimbaud a pu remanier au cours du mois de mai un poème qui connut une première forme aboutie le 29 avril. Les datations « 20 » (« Par les beaux soirs d’été… ») et « 29 Avril » ont un caractère scrupuleux, et suggèrent une composition rapide du poème Credo in unam. Le plagiat de Prudhomme a été publié le 15 avril avec trois compositions latines, ce qui a dû précipiter la composition de Credo in unam qui porte significativement un titre latin, comme s’il s’inscrivait dans le prolongement des pratiques scolaires. L’approche d’Izambard quant à ce poème qu’il confond avec une œuvre non terminée en juillet (Le Forgeron, voir plus bas) tend à exclure l’idée que Credo in unam soit lié à une préparation plus poussée en classe, latine ou non. Précisons par ailleurs que la traduction du début du De rerum natura de Lucrèce est une source problématique au poème Credo in unam, puisque ce dernier poème exprime une pensée incompatible avec la philosophie matérialiste de Lucrèce. Credo in unam est par ailleurs un texte essentiel pour comprendre toute la symbolique poétique ultérieure de Rimbaud. Les nombreuses réécritures qu’il comporte ne permettent pas de le mésestimer et de le réduire à un centon parnassien.)

15 mai 1870 : Ophélie
(Trois versions nous sont parvenues du poème. Celle, peut-être antérieure, remise à Izambard et celle de septembre 1870 remise à Demeny ne sont pas accompagnées d’une mention de date. En revanche, le poème est daté du « 15 mai 1870 » dans la lettre du 24 mai adressée à Banville, ce qui nous fait considérer cette date comme fiable.)

[Nota Bene : envoi d’une lettre à Banville le 24 mai 1870 avec trois poèmes, et ces trois poèmes seulement : « Par les beaux soirs d’été… », Credo in unam et Ophélie. Il convient d’insister sur la visée, pleine de culot, du poète débutant. Rimbaud espère que ces trois poèmes en vers français seront publiés dans une prochaine livraison du second Parnasse contemporain, dans la livraison ultime de préférence. Credo in unam est une réponse positive au poème L’Exil des Dieux de Banville qui se situait à peu près au début du premier Parnasse contemporain de 1866, mais aussi au poème Les Cariatides du premier recueil homonyme de Banville, dont il reprend le symbole de paix des oiseaux sur les colonnes ou cariatides d’un temple. Mais cet ensemble de trois poèmes est tout autant symétrique de la consécration des quatre devoirs parus ensemble dans Le Moniteur du 15 avril.]

Avril-Juin 1870 : Bal des pendus. Datation resserrée hypothétique, mais fort plausible.
(Il est impossible de dater avec précision le poème Bal des pendus dont la seule version connue, remise à Demeny, est de septembre 1870. En écartant le bouclage par un quatrain d’octosyllabes répété au début et à la fin du poème, celui-ci se compose toutefois de neuf quatrains d’alexandrins à rimes croisées ABAB, tout comme Ophélie et A la Musique, tandis que le sujet quelque peu médiéval nous rapproche du devoir scolaire Charles d’Orléans à Louis XI qui a été remis à Izambard, en février ou avril selon le témoignage de ce dernier. Le poème pourrait dater de cette période février-avril, sinon dater de juillet-août, à moins qu’il ne date de septembre même. L’énigme est posée. Notre datation hypothétique présente la fenêtre la plus plausible, étant donné la forme du poème, son substrat médiéval et un pic probable des prêts de livres par Izambard en avril 1870. Izambard ne semble pas avoir possédé de manuscrit de ce poème, ce qui aurait été un beau défi après les reproches faits par la mère d’Arthur au professeur (lettre sur le prêt des Misérables d’Hugo, le 4 mai). Cependant, dans Rimbaud tel que je l’ai connu, il aime à citer Bal des pendus et Le Buffet, et donne l’impression erronée que c’est lui qui a transmis les manuscrits de ces deux poèmes à Darzens par une parenthèse de son premier chapitre. La seule transcription manuscrite connue a l’intérêt de pouvoir être datée par les faits de septembre 1870. Or, la datation présente un enjeu pour la compréhension du poème, puisque Steve Murphy en a proposé une lecture satirique en fonction de la défaite de Sedan, mais une lecture qui ne s’impose pas en l’état actuel de nos connaissances.)

(fin juin –) Début juillet 1870 (août éventuellement) : A la Musique.
(Le poème n’est connu que par deux versions non datées. Le poème est composé de neuf quatrains d’alexandrins à rimes croisées (sauf le premier) comme Ophélie et Bal des pendus. Or, quelle influence poétique a pu déterminer Rimbaud à composer trois poèmes sur ce même modèle ? Le sujet de la pièce A la Musique est tiré d’un fait réel. Comme le disent la suscription du manuscrit remis à Izambard (« – Place de la Gare, tous les jeudis soirs, à Charleville ») et le vers 4 du poème (« les jeudis soirs »), il est question d’une chose vue et régulière, les concerts du 6e de ligne qui, « à partir du jeudi 2 juin », eurent lieu de façon hebdomadaire sur la place de la gare à Charleville. La « Valse des fifres » n’est autre que la « Polka des fifres » ou « Polka-mazurka des fifres » de Pascal, interprétée, sans doute avec succès, par le même régiment tant à Charleville qu’à Mézières, et tout aussi régulièrement, à tout le moins du 2 juin au 10 juillet. Un programme de concert du Courrier des Ardennes (reproduit dans le volume iconographique Album Rimbaud de la Pléiade) nous apprend que le jeudi 2 juin 1870 la musique du 6e de ligne allait interpréter une « Polka des fifres » de Pascal, programme qui ne doit pas être confondu avec un autre du dimanche 10 juillet à Mézières, qui, lui aussi évoqué dans la critique rimbaldienne, a l’intérêt de témoigner que cette « polka-mazurka » plaisait et continuait d’être jouée. En revanche, et ceci nous différencie des positions de la critique rimbaldienne actuelle, nous estimons que la première annonce n’indique pas seulement le programme du 2 juin, mais date le début d’une prestation hebdomadaire, ce qui justifie la transcription de ce précieux témoignage en note[2]. A proximité d’une ville de garnison, située dans l’est de la France, il est normal de voir un « orchestre guerrier » et des « pioupious » à Charleville en temps de paix. Le poème parle d’un spectacle habituel. Deux éléments laissent planer pourtant l’idée d’une allusion, ou bien à des tensions entre la France et l’Allemagne au sujet de la candidature du Prince de Hohenzollern au trône d’Espagne du 21 juin au 12 juillet 1870, ou bien au déclenchement extrêmement rapide de la guerre franco-prussienne dans un grand enthousiasme arrogant et naïf du côté français, à partir du 13 juillet. L’alliance « La musique française et la pipe allemande » disparaît de la version remise à Demeny quand la guerre n’est plus faite au nom de l’Empire, mais au nom de la République. Demeurent en revanche les « traités » énigmatiques, discutés par les « retraités », qui pourraient évoquer ou bien les alliances internationales pour empêcher le Prince de Hohenzollern de monter sur le trône, ou bien les traités d’alliance possibles de la France avec l’Autriche (humiliée par la Prusse en 1866) et l’Italie, voire un traité de neutralité de la Belgique débattu entre la France et l’Angleterre au début du mois d’août. Ces « traités » ne nous semblent pas pouvoir être assimilés aux traités entre Etats allemands de 1866, et à plus forte raison de novembre ( !) 1870, comme cela est souvent prétendu. Rimbaud a transformé le sujet de ce poème en scène de « patrouillotisme » dans un long passage d’une lettre à Izambard du 25 août 1870, ce qui pourrait inviter à dater le poème de 1870, sauf qu’Izambard lui-même n’a jamais considéré ce lien entre le poème et la lettre et a toujours fait entendre que le poème datait plutôt du mois de juin 1870, prétendant même que le dernier vers d’A la Musique viendrait de l’un de ses propres poèmes, ce qui reste toutefois impossible à prouver.)

Vers Juin 1870 : Panso (Sancho) asellum mortuum lacrymis prosequitur laudibusque gratis. Texte perdu.
(Composition de vers latins, fin d’année en classe de première pour Rimbaud. La guerre a interrompu la publication du Moniteur…)

17 Juillet 1870 : Aux morts de Valmy (« Morts de Quatre-vingt-douze… »). Datation et titre en fonction d’un argument d’autorité.
(La seule version connue du poème est datée du « 3 septembre 1870, à Mazas », mais il s’agit d’une datation factice et symbolique qui participe de l’imaginaire du poème. Reste que l’unique manuscrit date de septembre 1870. Toutefois, Izambard prétend avoir connu de ce poème une première version intitulée Aux Morts de Valmy. Rimbaud la lui aurait remise le lundi 18 juillet « après la première classe ». Dans la version sans titre remise à Demeny, le poème est précédé d’un extrait (cité approximativement) d’un article de Paul de Cassagnac paru dans le journal Le Pays et auquel s’opposent les 14 vers de Rimbaud. Or, la date de parution de l’article est bien le samedi 16 juillet. Rimbaud aurait composé ce poème le 17 juillet. N’imaginant pas Rimbaud relire la presse de juillet dans les premiers jours de sa sortie de prison en septembre (il se trouve alors à Douai, et non à Charleville, qui plus est !), la présence de cette épigraphe rend très fiable le témoignage d’Izambard. La version Demeny serait simplement quelque peu remaniée. Il s’agirait du premier sonnet connu de Rimbaud, mais il s’agirait aussi du premier des six poèmes, tous des sonnets, ayant pour sujet la guerre franco-prussienne. Rimbaud dénonce l’amalgame de la propagande entre bonapartistes et républicains pour encourager à une guerre déclenchée avec beaucoup de légèreté. Comme le poème Le Forgeron, ces six sonnets sont par ailleurs saturés de reprises des Châtiments de Victor Hugo qui ont dû être lus et fort appréciés à cette époque.)

Fin-juillet 1870 : Le Forgeron. Datation resserrée, mais hypothétique.
(Izambard n’a pas possédé une version complète du poème Le Forgeron et il a pensé par ailleurs que le poème Soleil et Chair aurait été composé durant l’été 1870, parce qu’il avait le souvenir que Rimbaud était alors pris par la composition d’un long poème qu’il n’avait pas encore terminé, lorsqu’Izambard quitta Charleville le 24 juillet. Notre connaissance actuelle d’une version de Credo in unam attestée par une lettre à Banville du 24 mai 1870 nous invite à penser qu’Izambard confond avec Le Forgeron. Les variantes entre le manuscrit d’Izambard et le manuscrit de Demeny confortent l’idée d’une composition du milieu de l’été 1870. L’influence des poèmes épiques et politiques d’Hugo est fortement sensible, avec la réappropriation de nombreux éléments de style des Châtiments, de poèmes de La Légende des siècles, voire du poème Turba, future pièce de L’Année terrible publiée dans Le Rappel en juin 1870. Le Forgeron semble également une réplique à la plaquette La Grève des forgerons de François Coppée parue à la fin de l’année 1869.)

27 juillet 1870 : Vénus Anadyomène.
(Cette date figure sur le manuscrit d’Izambard qui, soit l’a reçu par lettre, soit l’a reçu à Douai avec le texte de la nouvelle Un cœur sous une soutane, soit l’a découvert chez lui à son retour, puisque Rimbaud avait accès à son appartement pour lire, en demandant simplement au propriétaire de lui prêter les clefs. Vénus Anadyomène serait le deuxième sonnet de Rimbaud. Jusque-là, il pratiquait les poèmes à rimes plates et les suites de quatrains. Il y a une erreur fondamentale de cadence dans le manuscrit remis à Izambard (succession de deux rimes masculines vers 8 et 9), laquelle sera habilement corrigée par une inversion des vers 7 et 8 dans le manuscrit Demeny. Ce problème de cadence invite à penser que Rimbaud ne composait guère de sonnets auparavant, puisque c’est une faute de débutant.)

Juillet-début août 1870 : Comédie en trois baisers (Trois baisers, Première soirée). Argumentation ci-dessous pour une composition antérieure au 24 juillet.
(Le poème a été publié sous le titre Trois baisers le 13 août 1870 dans la revue La Charge. Mais Izambard en a possédé également un manuscrit et une autre version sera transmise à Demeny en septembre (Première soirée). Les trois versions comportent des variantes. Or, certaines leçons du manuscrit d’Izambard font retour dans le manuscrit remis à Demeny. La version publiée dans La Charge semble avoir été révisée, indépendamment de l’auteur. La direction de la revue peut avoir été à l’origine de retouches : par exemple, le titre raccourci pour pouvoir être transcrit sur une ligne en majuscules. Mais, la censure s’est exercée sur les vers eux-mêmes. Izambard a-t-il joué ce rôle auprès de son élève ? Izambard prétend avoir critiqué le dernier vers originel du poème A la Musique qui aurait été : « Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres… » Ce n’est pas impossible, encore que le vers originel de Rimbaud fut sans doute différent de ce qui a résulté du souvenir et de la recréation d’Izambard, des décennies plus tard, mais la correction est frappante de « – Elle eut un long rire très mal » (manuscrit d’Izambard) à « Elle eut un doux rire brutal » (vers paru dans La Charge). Parmi d’autres variantes, on remarque que la formule fortement érotique : « qui la fit rire / D’un bon rire qui voulait bien… », revient dans la version Demeny, alors qu’elle a été nettement affadie pour la publication dans La Charge : « Elle eut un rire, / Un bon rire qui voulait bien… » Les manuscrits d’Izambard et Demeny comportent un très beau vers expressif : « Le rire feignait de punir !... », qui devient le malhabile : « Elle feignait de me punir ! », dans le texte imprimé. Les nombreux amendements invitent à penser que la version livrée à des fins de publication a été révisée par Izambard avant son départ le 24 juillet 1870. Nous publierons ultérieurement tout un dossier sur les poèmes et textes parus dans La Charge qui ont pu inspirer Rimbaud, parfois même plus d’un an après : quintils ABABA, humour de l’Album zutique)

Août 1870 : Le Mal
(Manuscrit non daté remis en septembre à Demeny, mais le poème évoque comme actuels les combats entre les armées prussiennes et françaises, toutes deux aux ordres d’un roi. Le Mal, au singulier, a un sens métaphysique et vise l’Eglise dans les tercets, par-delà le pacifisme des quatrains auquel il ne faut pas limiter son intérêt. Le sonnet date nécessairement du mois d’août. Comme avec « Morts de Quatre-vingt-douze… », la forme mondaine du sonnet est assez surprenante pour traiter satiriquement une telle actualité politique et Rimbaud va s’ingénier à persévérer dans cette veine.)

Juillet-Août 1870 : Un cœur sous une soutane (nouvelle). Datation hypothétique.
(Nous observons des échos patents avec Vénus Anadyomène et Le Mal : par exemple, une mention commune « (s’)endort » à la rime, en sachant, et nous pensons aux travaux de Bienvenu sur la rime « dort » :: « d’or », qu’il y a allusion à Banville dans les vers de la nouvelle, ou, autre exemple, des expressions proches de Vénus Anadyomène (« sentent un peu », « ses yeux émergeaient de sa graisse », description de la « Vierge au bol » avec « omoplates » et « reins »). Le titre annonce Le Châtiment de Tartufe : « Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous / Sa chaste robe noire », d’autant que la préposition « sous » figure en fin de ligne sur la première page manuscrite de la nouvelle : « fit battre mon cœur de jeune homme sous / ma capote de séminariste », ce qui semble à l’origine de la rime du sonnet. La nouvelle a pu être laissée chez Izambard en son absence, lors des allées et venues de Rimbaud seul, au mois d’août. Dans la mesure où la mère d’Arthur a protesté contre le prêt du roman Les Misérables dans sa lettre du 4 mai, il ne devait pas être évident de composer et conserver le récit Un cœur sous une soutane sous le toit maternel. La solitude de l’appartement d’Izambard est un autre argument important pour plaider une composition dans le courant du mois d’août.)

15 août 1870 : Ce qui retient Nina (Les Reparties de Nina)
(Poème daté du 15 août 1870 sur le manuscrit de la première version. Comme l’a montré Steve Murphy, des pliures révèlent que le poème a dû être envoyé dans la lettre à Izambard du  25 août 1870, sachant que cette lettre évoque la création récente d’un poème joint à l’envoi.)
Voir aussi notre article Nina et Ninon sur le blog Rimbaud ivre.

[Nota Bene : lettre du 25 août 1870 à Izambard qui atteste l’existence d’une composition récente, Ce qui retient Nina selon toute vraisemblance, et qui témoigne d’une réécriture en un court passage en prose de l’idée satirique du poème A la Musique, transposée dans un contexte de guerre, à moins d’envisager l’hypothèse tout de même délicate d’une composition également récente du poème A la Musique.]

[Nota Bene : nombreux poèmes manuscrits remis à Demeny, 15 en septembre et 7 en octobre. Voir aussi notre article sur le blog Rimbaud ivre : La Légende du « recueil Demeny ».]

Août-Septembre : Remaniement des 8 poèmes précédemment envoyés à Banville et Izambard.
(Les 15 premiers manuscrits remis à Demeny comportent l’ensemble des poèmes en vers remis auparavant à Banville et Izambard, soit un total de 8 poèmes. Tous ont été remaniés, mais il n’est pas évident de dater ces remaniements d’août ou septembre 1870, sauf, en l’ajoutant à cet ensemble suite au témoignage d’Izambard, dans le cas de « Morts de Quatre-vingt-douze », antidaté, et sauf dans le cas du poème A la Musique, dont un remaniement au moins est visiblement lié au basculement de la situation politique après le 4 septembre.)

Septembre 1870 : Rages de Césars / Le Châtiment de Tartufe. (après le 5 septembre)
(diptyque sur la chute de Napoléon III, deux sonnets. Un article du Monde illustré, est-ce une coïncidence ?, conjoint à l’époque les deux mêmes références : Napoléon III fumant le cigare après la défaite de Sedan, en traversant le lieu des combats après sa reddition, puis, dans le cas de l’emprisonnement à Wilhelmshöhe, citation du célèbre refrain « Le pauvre homme » du Tartuffe de Molière. La tartufferie de l’Empereur fait l’objet de dénonciations constantes dans les ouvrages de Victor Hugo (Châtiments, Napoléon le petit, Histoire d’un crime), ce dont Rimbaud s’inspire en son sonnet qui a pour modèle Fable ou histoire des Châtiments. Steve Murphy a relevé, en se fondant sur le second quatrain et le premier tercet, un acrostiche terminé par la morsure des initiales de la signature « Arthur Rimbaud » en bas du manuscrit, acrostiche qu’il n’est pas raisonnable d’attribuer à un hasard pour le moins extraordinaire : « Jules Ces…ar ». Rages de Césars, sonnet contemporain, rappelle lui-même à l’attention cette célèbre identification propagandiste. Le château de Saint-Cloud a été bombardé et incendié le 13 octobre 1870, mais l’argument apparaît peu pertinent pour la datation. Le « fin nuage bleu » n’évoque pas tant la destruction du château qu’il ne met en relation les beaux souvenirs de Napoléon III avec une Liberté qui, loin d’avoir été soufflée, flambe ardemment jusque dans le « cigare en feu » de l’empereur déchu. Il s’agit d’un poème sur les rages impuissantes et vaniteuses d’une fin de règne, d’un persiflage même, le « Compère en lunettes » n’étant autre que le chef officieux du gouvernement impérial Emile Ollivier qui avait dit accepter la guerre « d’un cœur léger ». Avec L’Eclatante victoire de Sarrebrück, Le Châtiment de Tartufe et Rages de Césars sont non seulement trois poèmes sur l’actualité de la guerre franco-prussienne, mais trois caricatures de Napoléon III, apparemment toutes composées après sa chute.)

20 septembre 1870 : Les Effarés.
(Datation manuscrite, et donc poème douaisien. C’est le seul poème qui trouvera grâce aux yeux de Rimbaud en juin 1871. Nous remarquerons qu’il en envoie une version à Jean Aicard dans une lettre sans date avec un timbre du 20 juin 1871. Dans une lettre du 10 juin 1871, Rimbaud avait demandé à Demeny de brûler tout ce qu’il lui avait confié en 1870. Il y a fort à parier que Rimbaud a détruit ses propres manuscrits de poèmes de 1870 en juin 1871 et qu’il a envoyé à Jean Aicard la seule pièce qu’il ait daigné conserver de sa première époque, n’hésitant pas à l’antidater « Juin 1871 », peut-être bien pour des raisons politiques.)

29 septembre 1870 : Roman.
(Datation manuscrite qui laisse penser que Rimbaud était encore à Douai le 29 septembre. Selon la lecture de référence de Christophe Bataillé, le poème a tout l’air d’avoir un cadre douaisien, notamment la production de bière supposée par les odeurs de la ville. Cette pièce étant loin d’une improbable autodérision, selon nous, le modèle du mauvais poète ne serait autre que Paul Demeny, qui faisait alors la cour à une très jeune femme qu’il mit enceinte à peu près à ce moment-là et qu’il épousa rapidement après. Sur le manuscrit de Soleil et Chair, un mot d’adieu de Rimbaud souhaite à Demeny une « Bonne espérance » qui semble être la réussite de son idylle amoureuse, idylle qui pourrait même expliquer l’absence de Demeny au moment du départ de Rimbaud. Dans sa lettre du 17 avril 1871, Rimbaud fera allusion au mariage de Demeny en parlant pour la première fois du motif de la « sœur de charité » à trouver en ce monde.)

Octobre 1870 : Rêvé pour l’hiver, Le Buffet, L’Eclatante victoire de Sarrebrück, La Maline, Au Cabaret-Vert, Ma Bohême (Fantaisie), Le Dormeur du Val.
(7 sonnets recopiés et composés à Douai après les étapes belges de cette nouvelle fugue. La datation « 7 octobre » de Rêvé pour l’hiver fait partie du poème et n’en date pas la composition. Cette datation est à rapprocher de celle symbolique de « Morts de Quatre-vingt-douze… », et il s’agit probablement de la date à laquelle Rimbaud a de nouveau fugué depuis Charleville. Il est impossible de déterminer s’il a existé des versions antérieures du poème Le Buffet, ni du sonnet L’Eclatante victoire de Sarrebrück qui, par son sujet, ne peut pas être antérieur au mois d’août en tout cas. Or, les deux poèmes sont datés du mois d’octobre par l’auteur, l’un est même relié à la ville de Charleroi. Seul Ma Bohême n’est pas daté, mais il évoque au passé les « bons jours de septembre ». Le poème Rêvé pour l’hiver s’inspire de l’alternance de vers d’un sonnet Au Désir du recueil Les Epreuves de Sully Prudhomme, que Rimbaud dit avoir relu dans sa lettre à Izambard du 25 août 1870. Son sujet (le rêve amoureux dans un train) et son incipit avec une césure sur la préposition « dans » invitent fortement à penser à une influence du poème VII de La Bonne chanson de Verlaine, recueil dont il n’est pas pleinement prouvé qu’il n’a pas été mis en vente en 1870 et dont des exemplaires circulaient de toute manière, sachant qu’un certain Bretagne était désormais un ami commun de Rimbaud et Verlaine. Le poème obscène L’Eclatante victoire de Sarrebrück comporte une faute d’orthographe courante à l’époque que certains rimbaldiens prétendent intentionnels, comme si le nom n’était pas déjà clairement germanique en soi. Les quatorze vers de cette pièce reproduisent la caricature de « patrouillotisme » du poème A la Musique sur un champ de bataille, nouvelle manière d’accabler la tartufferie de l’Empire qui avait exalté cette victoire sur le territoire allemand le 2 août, deux jours avant que la guerre ne prenne son véritable profil si fatal à la France. Le poème hypnotique Le Dormeur du Val est conçu à partir de répétitions, celle d’une vision d’un homme saisi dans le sommeil pratiquement phrase après phrase : « un soldat… dort », « Il dort », « il fait un somme », « Il dort dans le soleil », et celle d’un don de lumière liquide par la Nature, relative après relative, groupe prépositionnel après groupe prépositionnel : « où chante une rivière… D’argent », « où le soleil… Luit », « qui mousse de rayons », « nuque baignant dans le frais cresson bleu », « dans son lit vert où la lumière pleut », « dans le soleil ». S’il accentue l’idée triste d’un drame dans sa chute, les « deux trous rouges au côté droit », le poème développe non pas l’euphémisme du soldat qui est mort, mais au contraire l’idée que la Nature l’accueille et le ressuscite en elle, tel un Christ, ce qui a très bien été saisi par Jean-François Laurent. Ce n’est pas un poème pacifiste proche du Mal qui dénonçait la guerre au profit de rois brigands, c’est un poème républicain à rapprocher des « Millions de Christs aux yeux sombres et doux » du sonnet « Morts de Quatre-vingt-douze… » La datation importe donc quant à la compréhension de ce poème quelque peu à part dans l’ensemble des sonnets consacrés à la guerre franco-prussienne, puisque c’est le seul qui tourne la page de l’Empire pour s’intéresser à la guerre menée par la République.)

Novembre 1870 : Le Rêve de Bismarck (Fantaisie).
(Récit en prose décevant qui reprend des éléments du poème Rages de Césars pour passer d’une caricature de Napoléon III à une autre de Bismarck. La fin du sonnet avec le « fin nuage bleu » devient ici tristement prosaïque « fallait pas rêvasser ». Ce poème a été publié le 25 novembre dans le Progrès des Ardennes. Le sous-titre « (Fantaisie) » commun avec Ma Bohême n’est pas nécessairement une allusion exclusive à une frange du mouvement Parnassien, puisque ce sous-titre a un sens pour les non-initiés à la poésie, vu qu’il apparaît aussi dans le programme musical du « 6è de ligne » en juin et juillet 1870 (voir la note à propos du poème A la Musique). Un peu avant la prose de Rimbaud, le 14 octobre, le rival Courrier des Ardennes a publié un article de Victor Hugo intitulé Aux Parisiens sur la résistance de Paris qu’il n’est pas inintéressant de rapprocher du Rêve de Bismarck. Le fait que ce récit soit signé du nom d’emprunt Jean Baudry, qui vient d’une pièce de Vacquerie, le beau-fils de Victor Hugo, témoigne de l’affiliation idéologique nette de Rimbaud avec la pensée du grand romantique. C’est l’époque de l’amitié avec Izambard, le professeur admirateur d’Hugo qui revendique avoir initié Rimbaud, et à Hugo, et à Banville.)

Ici s’arrête notre chronologie.


[1] Développer le sujet indiqué par Horace dans les vers suivants (Ode IV, livre III).

Me fabulosae, Vulture in Appulo,
Altricis extra limen Apuliae
Ludo fatigatumque somno
Fronde novâ puerum palumbes
Texere……………………………
…………….. Ut premerer sacra
Lauroque, collataque myrto,
Non sine Dis…………………
[2] « A partir de jeudi prochain, la musique du 6e de ligne se fera entendre de sept heures à huit heures et demie du soir : le jeudi, place de la Gare, à Charleville, et le dimanche, à la Couronne-de-Champagne, à Mézières. / Programme du jeudi 2 juin. / 1° Marche solennelle, Zinnen. / 2° Les Bavards (quadrille), Offenbach. / 3° Faust (grande fantaisie), Gounod. / 4° Les Songes dorés (polka-mazurka), Strauss. / 5° La Traviata (grande fantaisie), Verdi. / 6° Polka des Fifres, Pascal. / 7° Aux Bords du Rhin (grande valse), arr. par L. Brasart. » Malheureusement, le premier encart iconographique de la biographie Arthur Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère (Fayard, 2001) offre le programme du « Dimanche 10 Juillet 1870 » à Mézières, ce qui permet d’apprécier la constance des concerts, mais la liste n’a plus cette fois la même consistance héroïque titre après titre : Marche triomphale, L’Etoile du Nord (1ère et 2ème fantaisie), Duo de la reine de Chypre, Polka-mazurka des Fifres, Si j’étais Roi (fantaisie), Les Roses (grande valse). » Pour nous, les mentions « à partir » et « le jeudi » annoncent explicitement le caractère hebdomadaire du spectacle.