dimanche 7 novembre 2021

Rimbaud et Salammbô

 

DR.

Le Mucem à Marseille propose en ce moment une remarquable exposition sur Salammbô, le célèbre  roman de Flaubert. On y montre quelle fut l’influence de ce roman sur les écrivains et artistes en y dévoilant notamment des oeuvres picturales inspirées par Salammbô.


Rappelons que le roman de Flaubert se situe trois siècles avant JC. C’est un ouvrage qui plongeait les lecteurs dans un monde qu’ils ne connaissaient pas et qui est  loin de celui de Madame Bovary. Flaubert dit avoir voulu fixer un mirage. La scène se place principalement à Carthage. Flaubert reconstitue cette ville dont il n’avait que des connaissances archéologiques. Les scènes qu’il décrit sont celles de batailles d’une très grande violence où les corps sont déchiquetés où les cadavres abondent. Certaines descriptions sont atroces. 


Il se trouve que la dernière lettre de Rimbaud récemment révélée nous plonge dans l’univers du  livre de Flaubert.


Dans cette lettre à Jules Andrieu, Rimbaud explique qu’il a en tête un ouvrage historique qui se situe à une date très ancienne. Il veut compulser des travaux d’archéologie. Il demande à Andrieu une date de paix sur l’ensemble Grec-Romain-Africain. Il pense à des illustrations  et il précise : « dates plus ou moins atroces : batailles migrations, scènes révolutionnaires : souvent un peu exotiques ». Exotique : c’est bien ce que Flaubert a voulu faire dans son ouvrage : dépayser ses lecteurs.


Mais il y a mieux. Le poète cite nommément Salammbô. Voici le passage concerné de la lettre :


En peu de mots (!) une série indéfinie de morceaux de bravoure historique, commençant à n’importe quels annales ou fables ou souvenirs très anciens. Le vrai principe de ce noble travail est une réclame frappante ; la suite pédagogique de ces morceaux peut être aussi créée par des réclames en tête de la livraison, ou détachées. — Comme description, rappelez-vous les procédés de Salammbô : comme liaisons et explanations mystiques, Quinet et Michelet : mieux. Puis une archéologie ultrà-romanesque suivant le drame de l’histoire ; du mysticisme de chic, roulant toutes controverses ; du poème en prose à la mode d’ici ; des habiletés de nouvelliste aux points obscurs. – Soyez prévenu que je n’ai en tête pas plus de panoramas, ni plus de curiosités historiques qu’à un bachelier de quelques années — Je veux faire une affaire ici.

On est en droit de se demander si Rimbaud n’a pas été, préalablement à cette lettre, inspiré par Salammbô dans son oeuvre. Au moment où il écrit à Jules Andrieu la Saison en enfer est écrite. Comme je l’ai montré, les Illuminations ont été mises au net avec Germain Nouveau en janvier-février 1875 à Charleville. Il serait utile de rechercher quels textes du poète peuvent être inspirés par Salammbô. Mais c’est une autre affaire !

samedi 23 octobre 2021

Rimbaud catholique ?

 


Les rapports de Rimbaud avec la religion catholique ont été longuement étudiés. On se souvient de Claudel et de son célèbre « mystique à l’état sauvage ». Isabelle Rimbaud est la première a avoir défendu la thèse d’un Rimbaud catholique.


Pourtant si l’on se base sur l’oeuvre du poète, il écrivait vers 1871 des poèmes violemment hostiles à sa religion. Mais, comme le disait sa soeur, blasphémer c’est croire et cela ne prouvait rien. Une saison en enfer parle beaucoup du Christ mais le texte est difficile et ambigu sur ce sujet.

Si l’on s’en tient à ce que Rimbaud a écrit dans  sa lettre à Delahaye en février 1875 cette fois ce n’est pas ambigu : « Verlaine est arrivé ici l’autre jour, un chapelet aux pinces. Trois heures après on avait renié son Dieu et fait saigner les 98 plaies de N. S. » 

Ce qui semble être le plus probant est la lettre de Rimbaud du 25 mai 1882 à sa famille dans laquelle il écrivait : « […]heureusement que cette vie est la seule et qu’on ne peut s’imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci  ! » . Rimbaud savait qu’il s’adressait à sa mère et à sa soeur qui étaient très dévotes. Celles-ci lui avaient répondu par retour de courrier qu’elles s’inquiétaient beaucoup de sa missive et lui donnaient des conseils. Pour les rassurer il répondait «  si je me plains, c’est une espèce de façon de chanter ». 

Il est utile de rappeler que j’ai redaté la lettre du 25 mai, ce qui permet de mieux comprendre la suite des lettres.

Il ne semble pas que Rimbaud dans sa période africaine ait marqué le moindre intérêt pour sa religion. Au contraire, il  est attesté que Rimbaud a manifesté un grand intérêt pour l’islam. On a retrouvé récemment un Coran qu’on  lui avait offert ( probablement Bardey). Il s’était mis en tête vers 1887 de commenter le Coran quand il était en attente de ses armes avant de partir chez Ménélik. Cela d’ailleurs n’avait pas été toujours très apprécié. Enfin que dire de sa conversion in extremis à l’hôpital de Marseille ? Il n’y a que le témoignage de sa soeur. On a prétendu qu’elle avait menti ce qui est douteux. On ne saura sous doute jamais la vérité sur ce sujet.

vendredi 8 octobre 2021

Rimbaud et les 150 ans de la Commune

DR.

Les sympathies de Rimbaud pour la Commune sont connues. Berrichon signale  dès 1922 que les poèmes de 1871 sont inspirés par les événements de la Commune.

Éditions de la Banderole.DR.

Sa participation effective à ces évènements est un problème toujours non résolu, même si elle est probable. 

La question la plus intéressante est de savoir si des textes plus tardifs du poète peuvent être interprétés comme communards.

On se contentera de poser la question pour Une saison en enfer qui est de 1873. Où est la Commune dans ce texte ?  Il est beaucoup plus question du Christ, de l’évangile dans le chef-d’oeuvre de Rimbaud. Cependant il est attesté que Rimbaud et Verlaine fréquentaient des poètes communards en juillet 1873. Les critiques récents voient dans « Mauvais sang » sa présence où l’on trouve écrit cependant: « je ne puis comprendre la révolte ». 


Il serait utile qu’un article intitulé : la présence de la Commune dans Une saison en enfer voie le jour.

mardi 21 septembre 2021

Le Bateau ivre a 150 ans


On peut commander aux éditions l'Harmattan le livre :

Le Bateau ivre a 150 ans

Sous la direction de Pierre Brunel, Giovanni Dotoli, Arnaud Santolini, Mario Selvaggio

Articles de :


Un beau livre avec de très belles illustrations en couleur.


dimanche 29 août 2021

Les enseignements du porte-feuille de Rimbaud

Le but de cet article est de préciser les premières lettres de Verlaine à Rimbaud trouvées dans le porte-feuille de Rimbaud lors de son audition à Bruxelles après le drame du 10 juillet 1873.

Il est significatif de voir que Rimbaud avait conservé dans ce fameux porte-feuille des lettres de Verlaine qui dataient de plus d’un an. On a peu souligné ce fait qui montre l’importance pour Rimbaud de sa relation avec Verlaine.


La première lettre est datée sans certitude par Pakenham en mars 1872 :


DR. Gallica.

Suis une lettre datée du 2 avril 1872 :



DR. Gallica.


Puis une troisième lettre écrite du Cluny et datée par Pakenham du 28 ou  29 avril : 




DR. Gallica.


Enfin trouvé dans le fameux portefeuille le poème de Verlaine « Le bon disciple » daté de mai 1872


DR. Gallica.

On comprend que ce poème ait eu son rôle dans la condamnation sévère de Verlaine par les juges belges.


vendredi 30 juillet 2021

Histoire des dessins de Verlaine et retour sur la lettre du 18 mai 1873

Cliquer sur l'image pour agrandir

Les dessins de Verlaine ont une histoire mal connue. Verlaine avait conservé toutes les lettres qu’il avait reçues de Germain Nouveau et Delahaye, puis il avait découpé les dessins. Ils étaient séparés des lettres auxquelles ils avaient appartenu et dont ils constituaient l’illustration. Il donna  à la fin de sa vie les dessins à Laurent Tailhade qui les vendit au collectionneur Doucet. Ce trésor se retrouva donc à la Bibliothèque Doucet. En 1949 le conservateur demanda à Jean-Marie Carré, connu pour avoir écrit une Vie de Rimbaud, de classer les dessins. Carré accepta et à la suite publia un ouvrage intitulé « Autour de Verlaine et Rimbaud ». Dans son introduction Carré écrivait que si Verlaine les avait conservés au cours d’une existence errante et irrégulière, c’était après les avoir soigneusement découpés, et il s’était même appliqué à raturer, au verso, les passages des lettres qu’il lui eût été impossible de supprimer sans mutiler les croquis. Certains lui apparaissaient, sinon compromettants, du moins inutilement révélateurs pour des yeux indiscrets. La plupart des dates avaient disparu.

Il semble que Rimbaud ait pris l’habitude d’illustrer ses lettres à la suite de sa correspondance avec Verlaine. Ainsi la lettre de « Laïtou » est la première de Rimbaud que nous connaissons illustrée. De plus le langage des lettres était une sorte d’argot et de patois. Ils se complaisaient à de monstrueuses démonstrations du plus simple vocabulaire. Delahaye se mit au diapason des deux amis. Verlaine avec « son accent parisiano-ardennais » comme il le dit lui-même rend malaisée l’identification des êtres, des lieux et des choses.


C’est la difficulté que nous avons rencontrée avec la lettre du 18 mai 1873. 


Il ressort de la recherche précédente que le quatrain sous le monarque est celui-ci


Vive notre grand Monarquô

Féculard et fils premierô

Sur son front il a la marquô

Qui prédestine au cimiérô ! ( ter)


Le personnage Dupont est un séminariste qui a été élève avec Rimbaud au collège de Charleville. Son nom apparaît au palmarès des prix de la classe de seconde et de rhétorique.


Palmarès classe de seconde. DR.

Palmarès classe de rhétorique. DR.

La phrase sous le miroir qui représente un joueur de billard (qui est ce personnage ?) ne donne qu’un mot sûr : « béliard ». Des interprétations ont été données. Voir les commentaires des précédents articles.


vendredi 23 juillet 2021

Les mystérieux dessins des lettres de Verlaine à Rimbaud du 15 et du 18 mai 1873 (dernière mise à jour le 27 juillet)

DR. Médiathèque Voyelles.

Dans notre précédent article, nous avons obtenu d’importants éclaircissements sur les dessins de la lettre du 18 mai 1872. Grâce à de nombreux commentaires, des explications ont été apportées. Ainsi, il est avéré que DUPONT (écrit au miroir) est un séminariste que Rimbaud a connu au collège. Le monarque représente Verlaine en Napoléon III. Il rejette dans des coupelles du caca. Le quatrain sous le monarque a été très modifié par rapport à la version donnée par Pakenham. Une discussion disputée a donné raison à Franck Delaunoy sur le mot  « cimier ». Le débat me semble de bon niveau. Il faut signaler à ce sujet les excellentes interventions de David Ducoffre. On espère que des verlainiens participeront au débat. Il ne faut pas minimiser l’importance de cette recherche. La lettre du 18 mai 73 représente un moment capital des relations Verlaine-Rimbaud. Rimbaud est en train d’écrire sa Saison en enfer. Verlaine veut publier le recueil Romances sans paroles avec une dédicace à Rimbaud. Pourtant le drame de Bruxelles n’interviendra que deux mois après. La lettre de Verlaine est la dernière connue avant ce fameux drame. Déchiffrer ce que Verlaine a écrit sur les dessins peut nous donner des informations capitales. Il reste encore des énigmes. Par exemple : qui est le nommé Béliard sous le dessin de gauche ? Pourquoi ce jeu de Miroir ? 


Afin d’aider au débat je publie la lettre de Verlaine à Delahaye qui a été écrite 3 jours avant par Verlaine et qui comporte d’importants dessins bien commentés cette fois par Pakenham. Mais notre version que nous publions grâce à l’obligeance de la  Médiathèque Voyelles est bien meilleure pour la qualité des dessins.


La lettre comporte quatre feuillets. Le premier donné en tête de notre article : deux dessins. En haut de la page « Nous » , c'est à dire Verlaine et Delahaye de chaque côté du panneau-frontière, chacun laissant tomber leur pipe et pleurant; du côté « Pelchique », Verlaine a reçu une lettre et se lamente : Quoi ! Nul dessein de vous. ho! ho! hi hi hi »; du côté «  Frince », Delahaye pleure en s’écriant : «  oh c’remord! ». En dessous « Lui », Rimbaud, en haut de forme, est attablé devant un verre et deux bouteilles, et fume tranquillement la pipe en s’écriant « ah merde ! »


DR.Médiathèque Voyelles

En page 2, Verlaine annonce : « j’envoie sans retard mon livre (Romances sans paroles) À Claye à Paris-Dans un mois ça sera imprimé [Dessin : autoportrait à la manière d’un médaillon de la Renaissance, avec la légende : « PAOLO VERLANIO POETA FORESTIERE » ] et à vous envoillié avec une belle affaire en forme de dédikasse » [ DESSIN : Verlaine en paysan empérruqué présente Romances sans paroles à Delahaye ]

En page 3 , sous le titre « Salon de 1873-galerie des refusés » deux DESSINS : statue de Verlaine nu avec une feuille de vigne, tenant un drapeau (O Rus ! »), et sur le socle l’inscription : » L’ENNUI jehonville faciebat »; un tableau signé «  P.V.faciebat, représente une paire de fesses d’où sort un énorme étron qui se répand sur une ville avec la légende : «  destruction de Charleville,ses imprimeurs et ses journalistes.


Les commentaires des dessins sont de Michael Pakenham.


On donne aussi le quatrième feuillet de la lettre :



DR.Médiathèque Voyelles.

Mise à jour 26 juillet : suite au commentaire de Franck Delaunoy du 24 juillet 12h 22 je publie deux dessins de Verlaine :

Ancienne collection Matarasso. DR.

Album Verlaine p. 71.

J’ajoute quelques précisions : 


C’est en 1930 que l’on a pu consulter le dossier de l’affaire de Bruxelles détenue par la Bibliothèque Royale de Belgique. La quasi-totalité du dossier avec des fac-similés a été publiée pour la première fois par André Fontainas en 1931. C’est de sa publication que nous avons extrait les documents concernant la lettre de Verlaine du 18 mai 1873. La publication la plus complète et la plus récente est celle du remarquable catalogue de l’exposition « Verlaine cellule 252. Turbulences poétiques » qui eu lieu en 2015-2016. J’ai eu le plaisir d’aller à cette exposition. Le catalogue réalisé par Bernard Bousmanne est une référence très précieuse pour les chercheurs. On y trouve une magnifique reproduction des dessins de la lettre de Verlaine de 1873 p. 63-64. Il est utile de donner ici les commentaires du dessin par Bernard  Bousmanne : « Dans sa réponse, Paul se dessine une première fois attablé dans le café fumant la pipe, avec à l’arrière un joueur de Billard. Une seconde illustration le montre en roi avec la légende : « Vive notre grand monarquô/ Féculard et fils premierô/Sur son front il a la marquô/Qui prédestine au limiérô ! (ter).


On voit que Bernard Bousmanne avait donné déjà toutes les corrections que nous avons publiées à l’exception de « limierô » qu’il ne change pas.


Mise à jour du 27 juillet :


Voici le dessin agrandi qui pose un gros problème. On lit correctement les mots « phameux » et « béliard », mais quelle est leur signification ? Qui est le joueur de billard dans la glace ? 


DR.Bibliothèque Royale de Belgique.