lundi 30 janvier 2017

Rimbaud et Babel, par Jacques Bienvenu. (Mis à jour le 30 janvier)


Photo JB. Dimanche 29 janvier. DR.

Je réservais la traduction.
Arthur Rimbaud, Alchimie du verbe.

Je viens de voir la remarquable exposition Après Babel, traduire qui se trouve en ce moment au MUCEM à Marseille. Le thème de la traduction y est traité de manière géniale.

Rimbaud aurait pu figurer dans cette exposition à plus d’un titre : lui, le latiniste virtuose, recopiant des mots anglais, espagnols et allemands quand il était poète et qui disait après avoir quitté l’Europe : « Je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l'Europe. Hélas ! À quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues, et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire. »

Voici quelques images de cette exposition où le lecteur verra d'autres liens qui peuvent être faits avec le poète.


Enluminures, illuminations. Photo JB.DR


Je est un autre. Photo JB. DR


Poe, Baudelaire, Mallarmé. Photo JB. DR.

J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. 

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements. 





vendredi 27 janvier 2017

La photographie d'Aden classée comme supercherie dans le Monde Hors-Série du 25 janvier 2017


Le Monde. DR.


Le Monde Hors-Série du 25 janvier publie un important dossier de 122 pages consacré à Rimbaud : Arthur Rimbaud le génial réfractaire. Il comporte différentes sections intitulées notamment : Textes Choisis, Entretien, Débats, Hommages. Le tout agrémenté  de nombreuses illustrations et même d'un lexique. 

Dans la section Débats un article attire notre attention : il est intitulé Images et supercheries. Il est signé par Monsieur Amaury da Cunha, diplômé de l'École Nationale Supérieure de la photographie. Il a écrit de nombreux textes critiques sur la photographie et la littérature. Il évoque  dans son article l'iconographie rimbaldienne et le coup de théâtre de 2010 provoqué par la publication d'une photographie censée représenter Rimbaud à Aden en 1880. Elle  avait été  retrouvée par deux libraires. 

Monsieur da Cunha revient sur la polémique bien connue qui a suivi cette publication. Il précise, en citant l'auteur d'un livre, que cette image ne faisait que renforcer la légende rimbaldienne. Puis il poursuit :

 « Cela étant, la légende est démentie catégoriquement par le spécialiste Jacques Bienvenu, qui a identifié avec Daniel Courtial, deux personnages sur la photo, ce qui exclue la présence de Rimbaud sur le cliché. »  

Le lecteur est invité à lire une légende qui explique l’impossibilité pour Rimbaud de figurer sur la photographie : 


Le Monde. DR.

C’est la première fois que, dans un grand média, cette photographie est remise clairement à sa place. On se contentait, en général, de publier la photo en signalant, parfois discrètement, qu’elle était l’objet de discussions. Nous ne cachons pas notre satisfaction car nous étions profondément  engagés dans ce débat. Le lecteur peut parcourir notre blog pour s’en convaincre et consulter notre article décisif du monde.fr publié en... 2011.


Jacques Bienvenu

mercredi 25 janvier 2017

Le Président et la photographie de Rimbaud.



Le 20 janvier, un jour avant la conférence que je viens de donner à la Société des Poètes Français, le Président Hollande effectuait une visite au musée Rimbaud. On le voit sur la photographie prise à cette occasion dans la salle réservée aux manuscrits précieux. On observe qu’il est à côté de la photographie Carjat de Rimbaud bien visible derrière la vitre. C’est la photographie que j’avais retrouvée et qui avait fait l’objet d’une donation par la fondation Catherine Gide. J’avais expliqué que cette photographie est la meilleure reproduction connue de ce cliché Carjat, lors de la conférence que j’avais donnée en 2015 à la médiathèque Voyelles de Charleville. Elle est conforme à la photographie de l’original qui se trouve depuis peu à la Bibliothèque nationale. De plus, elle comporte au dos une attestation d’Isabelle Rimbaud ce qui en fait l’un des documents les plus prestigieux du Musée Rimbaud.


Le texte qui mentionne mon travail de recherche n’est pas visible car il se trouve juste en bas de l’endroit où la photographie est exposée.




lundi 23 janvier 2017

Succès pour la conférence "Rimbaud au Coin de table"





Salle comble à la Société des Poètes Français pour une conférence qui annonce le renouveau de l'Association des amis de Rimbaud qu'Alain Tourneux est en train de réaliser. La présence d'André Guyaux et d'Aurélia Cervoni, maîtres d'oeuvre de la Pléiade Rimbaud, a été remarquée. Pierre Brunel grippé s'est excusé pour son absence. Louis Forestier en déplacement à Tours a tenu à me faire savoir qu'il regrettait de ne pouvoir venir. Je donnerai prochainement des indications sur les recherches que j'ai effectuées pour la préparation de cette conférence.

samedi 7 janvier 2017

Conférence : "Rimbaud au Coin de table", par Jacques Bienvenu (mis à jour le 18 janvier)



Coin de table. DR.

À la faveur de l’exposition Fantin-Latour. À fleur de peau au musée du Luxembourg, l’Association des amis de Rimbaud et son nouveau président Alain Tourneux organisent, le samedi 21 janvier à 16H 30, la conférence « Rimbaud au Coin de table » par Jacques Bienvenu.

                   16 rue Monsieur le Prince, 75006 Paris à La Société des Poètes Français.


Sujet : Histoire et préhistoire du tableau Coin de table de Fantin Latour. Présentation des personnages, leurs liens avec l’aventure rimbaldienne.

Nombre de places limité.

Mise à jour du 18 janvier

La conférence est destinée en priorité aux membres de l'association des amis de Rimbaud. Néanmoins les non-membres sont acceptés dans la mesure des places disponibles. Il n'y a pas de réservation possible pour cette conférence.

dimanche 13 novembre 2016

Musée Rimbaud : Actualités (mis à jour le 4 janvier).


La photographie Carjat de Rimbaud, que j’avais retrouvée, vient d’être exposée à nouveau au Musée Rimbaud après avoir été montrée une première fois au moment de l'inauguration de 2015. Elle comporte au dos une attestation d’Isabelle Rimbaud qui fait de ce document une pièce unique. J’ai expliqué lors de la conférence que j’ai donnée l’an dernier à la médiathèque Voyelles que cette photographie est la meilleure reproduction connue de ce cliché de Carjat. Elle est  conforme à la photographie de l’original qui se trouve depuis peu à la bibliothèque nationale, information dont j’avais réservé la primeur lors de ma conférence.


Photo Carole Galtier. Musée Rimbaud, le 12/11/2016.DR.

Le Musée Rimbaud a pu acquérir, le 7 novembre, 19 lots de la vente de la belle  bibliothèque du regretté Claude Jeancolas. Il s’agit d’ouvrages qui viennent compléter la très riche collection du fonds Rimbaud que possède le Musée.



La collecte organisée pour l’achat du revolver de Verlaine par le Musée Rimbaud, lors de la vente aux enchères du 30 novembre, se poursuit et peut être suivie sur le site de la fondation du patrimoine.

Il serait important que l’information qui concerne le registre, jusqu’alors introuvable, sur lequel serait mentionné l’achat par Verlaine de cette arme soit confirmée. Le site les Inrocks avait publié que : “Le pistolet porte bien sur la crosse le numéro 14096 qui correspond à celui inscrit sur le registre de l’armurerie, en face duquel figure le nom de Verlaine lorsqu’il l’a achetée.”  On aimerait qu’une photographie de ce registre qui garantit l’authenticité du revolver soit publiée. On peut consulter sur ce sujet notre précédent article.


Mise à jour du 15 novembre

Suite à un contact téléphonique réalisé le 15 novembre avec Madame de Conihout, Directrice du Département des Livres et Manuscrits à CHRISTIE’S Paris, nous sommes en mesure d’apporter enfin une information précise concernant le registre de l’armurerie. Le site les inrocks avait écrit :

Pour Isabelle de Conihout, l’origine de l’arme ne laisse place à aucun doute : “Le pistolet porte bien sur la crosse le numéro 14096 qui correspond à celui inscrit sur le registre de l’armurerie, en face duquel figure le nom de Verlaine lorsqu’il l’a achetée.” 

Il fallait préciser que cette affirmation provient de la famille de l’armurier et du vendeur qui avaient vu le registre autrefois. Mais, celui-ci n’a toujours pas été retrouvé. 

Pour le problème de la perte du registre : voir l’explication donnée par Monsieur Bousmanne dans notre article du 27 octobre.

Mise à jour du 1er décembre :

Le revolver de Verlaine a été vendu hier chez Christie’s au prix de 434.500 euros. Le Musée de Charleville n’a pas eu les moyens de l’acquérir. La souscription lancée par la ville natale de Rimbaud n’avait recueilli qu’une somme modeste. Nous pensons qu’il n’y a pas à regretter que le Musée n’ait pas eu à dépenser une fortune pour ce revolver. Rappelons que des dons remarquables ont eu lieu ces dernières années au Musée Rimbaud. Celui de la famille Bardey comprenant notamment le manuscrit autographe de la notice de l’Ogadine de Rimbaud ; la belle montre d’explorateur de Rimbaud offerte par les héritiers de Paterne Berrichon ; la reproduction de la photographie de Rimbaud par Carjat, attestée par Isabelle Rimbaud, offerte par la Fondation Catherine Gide et qui figure en tête de cet article. 

Mise à jour du 13 décembre :

Vente Rimbaud à Brest le 18 décembre.

Mise à jour du 18 décembre

Des dessins attribués à Rimbaud n’ont pas trouvé preneur à Brest hier. L’authenticité de ces dessins ne semble pas suffisamment établie.

Mise à jour du 4 janvier 

FR3 Culture. DR.


Le musée Rimbaud est fermé jusqu’au 16 janvier. La dernière acquisition du musée : un carnet dans lequel sont collées des épreuves d'un article de Verlaine de 1888, consacré à Arthur Rimbaud, sera exposée à partir du mois de mars. Il s'agit du manuscrit de l'article intitulé Arthur Rimbaud paru dans Les Hommes d'aujourd'hui, n°318, du 17 janvier 1888. Voir notre photo ci-dessus.

Je remercie Carole Galtier pour son cliché de la photographie Carjat réalisée au Musée Rimbaud.
JB

mercredi 2 novembre 2016

Entretien avec Olivier Bivort.



Olivier Bivort. DR.


Jacques Bienvenu :
Pouvez-vous nous parler de votre parcours universitaire avant vos fonctions actuelles de professeur de littérature française à l’Université « Ca’ Foscari » de Venise ?

Olivier Bivort :
Je suis parti en Italie à la fin de mes études de philologie romane à l’Université libre de Bruxelles. J’ai été longtemps lecteur de français à l’Université de Vérone avant de devenir maître de conférences à l’Université de Trieste, puis professeur. J’enseigne aujourd’hui la littérature française à l’Université « Ca’ Foscari » de Venise.


Siège de l'Université "Ca' Foscari" à Venise
JB :
Vous avez donc commencé vos études supérieures par l’équivalent de ce qu'on appelle en France « lettres modernes »,  à l’Université libre de Bruxelles comme André Guyaux (voir notre entretien). L’intérêt que vous avez pour la poésie de Rimbaud date-t-il de cette époque ?

OB :
Ma passion pour Rimbaud date de mon adolescence et principalement de ma lecture d’Une saison en enfer. J’avais été intrigué, au lycée, par un commentaire du « Lagarde et Michard » sur le sens de Adieu, lu comme une capitulation, un déni de révolte et d’ambition poétique. Je n’avais pas du tout ce sentiment-là : j’y percevais au contraire un nouvel élan, à la fois lyrique et personnel, vers d’autres mondes, d’autres possibilités. La phrase « à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes » me faisait rêver. La pensée poétique de Rimbaud est toujours en tension, prête à rebondir. Quand il écrit dans la lettre du Voyant que  la poésie « sera en avant », il ne lui donne pas de fin et il ne se donne pas de finalité. Sa conscience de l’échec, quand elle est exprimée,  ne va jamais sans une volonté de repartir, sans un désir de se régénérer : « Départ dans l’affection et le bruit neufs ! » Cette question ne m’a pas lâché : plus tard, bien plus tard, j’ai essayé d’y répondre dans un de mes premiers articles.
                                                                                           
                                                                                             JB :
Commentaire de Adieu du « Lagarde et Michard »
La datation relative d’Une Saison en enfer et des Illuminations est l’un des grands problèmes des études rimbaldiennes. On ne sait toujours pas encore aujourd’hui si les poèmes des  Illuminations ont été totalement ou en partie écrits après Une saison en enfer. Quelle est votre position sur cette énigme chronologique ?

OB :
Il faut rappeler que ce qu’on appelle « la question chronologique » s’est imposée dans les études rimbaldiennes après la publication de la thèse de Bouillane de Lacoste, en 1949. Jusque là et pour la majorité des lecteurs, il ne faisait pas de doute que Rimbaud donnait son congé définitif à la littérature dans Une saison en enfer. Or les conclusions de Bouillane de Lacoste ont bouleversé cette perspective : en montrant que Rimbaud avait recopié une partie de ses poèmes en 1874, il déplaçait les limites de son œuvre et contraignait les lecteurs à revoir les étapes de son évolution, beaucoup moins linéaire que ce qu’on pensait. L’étude de la chronologie de l’œuvre de Rimbaud, très complexe, montre en tout cas que le poème en prose n’est pas pour lui l’ultime étape d’un processus qui fait suite à l’abandon du vers : Delahaye fait même mention de poèmes en prose que Rimbaud aurait lus chez leur ami Bretagne, en 1870 ! Parallèlement à une évolution du vers, il y a une évolution de la prose chez Rimbaud, des Déserts de l’amour aux Illuminations. Aujourd’hui il y a un consensus, qui me semble acceptable, qui veut que la composition et la mise au point des Illuminations s’étendent sur deux, voire sur trois années, sans conflit avec Une saison en enfer. C’est d’ailleurs ce qu’affirmait Verlaine : « ce livre fut écrit de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne. » Verlaine est parfois évasif, mais n’oublions pas que c’est à lui que Rimbaud avait confié un manuscrit de ses poèmes en prose !

Photo JB.
JB :
L’importance de Verlaine dans la compréhension de l’œuvre rimbaldienne est très grande et il faut en limiter le sujet. Rappelons que vous êtes un spécialiste de Verlaine comme en témoignent vos éditions de ses œuvres poétiques dans la collection « Classiques » du Livre de poche. Vous écrivez que « les deux poètes ont travaillé parallèlement, ont collaboré à l’occasion ; [et qu’] ils se sont ouvert de nouveaux horizons ». Pouvez-vous nous parler de ce moment où en 1872  les « vers nouveaux » de Rimbaud répondent aux Romances sans paroles de Verlaine ?

 OB :
Verlaine a été en contact avec Rimbaud pendant près de deux ans, et en particulier en 1872 : cette année-là, ils sont ensemble à Paris, en Belgique et en Angleterre. Ils ont donc eu l’occasion de partager des idées, de confronter leurs œuvres respectives et même de se censurer : Rimbaud aurait déconseillé à Verlaine d’insérer les poèmes sur Mathilde dans son futur recueil. Verlaine voulait d’ailleurs dédicacer son livre à Rimbaud, « ces vers ayant été faits lui étant là et m’ayant poussé beaucoup à les faire ». Du point de vue poétique, les affinités ne manquent pas entre les poèmes des Romances sans paroles et les vers que Rimbaud écrit à partir du mois de mai 1872. Voyez par exemple l’intérêt que les deux poètes portent à des genres appartenant à la « petite » littérature, comme les chansons populaires : Rimbaud en parle dans « Alchimie du verbe », le chapitre d’Une saison en enfer qu’il consacre précisément à sa poétique de 1872, et Verlaine, qui est un grand amateur de chansons, en fait souvent état dans sa correspondance. Ils en utilisent tous les deux les ressources : des vers courts, une rythmique soutenue, des répétitions, une apparente simplicité, une légèreté de ton. Plus que d’influence, il est préférable de parler d’expérience partagée, d’une esthétique commune qui se vérifie surtout sur le plan des formes et de l’expressivité, chacun conservant son autonomie, sa sensibilité et sa personnalité dans le choix des contenus.

JB :
Cependant, il semble que Verlaine n’appréciait pas les poèmes « seconde manière » de Rimbaud, or c’était justement ceux que Rimbaud avait écrits en sa compagnie. Qu’en pensez-vous ?

 OB :
Dans les Poètes maudits, après avoir cité la première strophe d’Éternité, Verlaine écrit que, dans ses « derniers vers », le poète en Rimbaud « disparaît », tout en précisant qu’il entend par là le « poète correct » « dans le sens un peu spécial du mot ». Il ne faut pas se méprendre sur cette censure apparente. En fait, les réserves de Verlaine portent essentiellement sur la versification de Rimbaud, ce qui ne l’empêche pas de trouver ses vers « superbes » et de louer leur « beauté mystérieuse ». Car Verlaine est un novateur qui opère dans les limites d’une tradition, celle du vers français ; ce  n’est pas un conformiste mais ce n’est pas non plus, comme l’est Rimbaud, un iconoclaste. S’il qualifie les vers de 1872 de « vers libres, très libres », c’est parce que, pour lui, Rimbaud n’a plus observé ces attributs essentiels et nécessaires du vers français que sont la mesure et la rime, tout en continuant d’écrire des poèmes « en vers » ; et c’est pourquoi ce sont Les Effarés, Les Assis, Les Chercheuses de poux ou Le Bateau ivre qu’il retient parmi les « chefs-d’œuvre » de l’œuvre en vers de Rimbaud, et ceci en vertu de leur « versification impeccable ».


Photo JB.
JB :
Le vers de onze syllabes apparaît simultanément dans les poèmes de Verlaine et Rimbaud au moment de leur compagnonnage. Peut-on attribuer à Marceline Desbordes-Valmore l’usage de ce mètre particulier ? Plus généralement que pensez-vous de l’importance de cette poétesse douaisienne dont vous avez montré qu’elle avait inspiré Rimbaud ?

OB :
Dans le chapitre des Poètes maudits qu’il consacre à Marceline Desbordes-Valmore, Verlaine écrit que c’est elle qui « le premier d’entre les poètes de ce temps, a employé avec le plus grand bonheur des rythmes inusités, celui de onze pieds entre autres ». Il est très probable que la « redécouverte » de ce vers par Rimbaud et puis par Verlaine se soit faite par l’intermédiaire de l’œuvre de la poétesse de Douai. Rimbaud en premier : c’est lui qui aurait « forcé » Verlaine de lire toute l’œuvre de Marceline, alors que celui-ci n’y voyait qu’un « fatras avec des beautés dedans ». Rimbaud s’essaie au vers de onze syllabes dès le printemps 1872 : Larme, La Rivière de cassis, Michel et Christine, « Est-elle almée » » sont en tout ou en partie écrits dans cette mesure alors qu’elle n’apparaît qu’une seule fois dans les Romances sans paroles. Rimbaud témoigne d’ailleurs de son intérêt pour l’œuvre de Marceline à cette époque : au dos d’un manuscrit de Patience d’un été (une autre version de Bannières de mai), il transcrit un vers de C’est moi, un poème de Desbordes-Valmore publié pour la première fois en 1825 : « prends-y garde, ô ma vie absente ! » Le lyrisme mélancolique de la poésie féminine l’attire (souvenons-nous de son inclination pour Louisa Siefert) mais il est aussi sensible à la manière de Marceline, notamment à la grande variété de mètres et de rythmes qui caractérise ses poèmes. En revanche, le nom de Marceline Desbordes-Valmore n’apparaît qu’en juin 1873 sous la plume de Verlaine, dans une lettre à Émile Blémont : Verlaine recommande la lecture de Pleurs et de Pauvres fleurs à son correspondant et cite en exemple quelques vers de Dormeuse (qu’il intitule Berceuse !), un poème qui alterne des vers de cinq et de sept syllabes. Rappelons que sa propre Berceuse, dans Cellulairement, est composée en vers de cinq syllabes. Il est un fait qu’on attribue le plus souvent à Verlaine le mérite d’avoir promu l’usage du vers impair dans la poésie moderne, suite au succès de son Art poétique : « De la musique avant toute chose, /Et pour cela préfère l’Impair » ; et il est vrai qu’il a pratiqué l’impair avec constance dès les Poèmes saturniens. Mais il semble bien que ce soit Rimbaud qui ait tiré parti de l’hendécasyllabe avant que Verlaine ne se l’approprie et, par ailleurs, ne lui reconnaisse cette précellence : c’est en vers de onze syllabes qu’il compose Crimen amoris, un poème magnifique écrit en juillet ou en août 1873, en prison, à Bruxelles, dans lequel il glorifie la geste d’un « Satan adolescent » qui a tous les traits de Rimbaud.


Marceline Desbordes-Valmore 
Fin du poème C'est moi de Desbordes-Valmore

JB :
Vous avez organisé le colloque Rimbaud poéticien à Venise en novembre 2013 et vous êtes l’un des quatre organisateurs du prochain colloque sur Rimbaud qui aura lieu à la Sorbonne en mars 2017. À ce titre, comment voyez-vous l’avenir de la recherche rimbaldienne ?

OB :
J’ai eu la chance de profiter d’un beau moment de l’histoire des études rimbaldiennes, celui où, pendant les vingt dernières années du xxe siècle, la philologie, la textualité, l’herméneutique étaient au centre du discours critique. On organisait à l’époque presque un colloque par an : c’était sans doute excessif et pas toujours fructueux mais ça permettait des échanges, des mises au point, un partage des connaissances. Un certain épuisement des études sur Rimbaud, qui est peut-être le contrecoup de l’époque précédente, a caractérisé le début des années deux mille : sans généraliser, de nombreuses redites, le repli sur la biographie et l’iconographie, l’éloignement des textes « canoniques » me semblent témoigner d’un manque d’objectifs définis. Il est vrai que cette désorientation épistémologique a touché l’ensemble de la critique universitaire. Aujourd’hui, on assiste à un regain d’intérêt pour le Rimbaud zutiste et pour la parodie en général. C’est un aspect relativement important qui mérite d’être approfondi mais qui a parfois pour effet de projeter une lumière déformante sur les autres parties de l’œuvre. Cette tendance à généraliser des grilles de lecture en fonction d’un motif ou d’une pratique limités dans le temps et dans l’espace de l’œuvre n’est pas nouvelle : elle continue de faire les beaux jours de la critique partisane, qui défend tel ou tel point de vue en l’appliquant à l’ensemble du corpus. Il est difficile d’imaginer l’avenir ! Dans leur appel à communication, les organisateurs du prochain colloque ont lancé quelques suggestions dans l’espoir de ranimer le dialogue entre les chercheurs et de relancer les études rimbaldiennes. Cela n’empêche pas, bien heureusement, que la « machine » rimbaldienne continue de produire chaque année son lot de post, d’articles et de livres.

JB :
Pensez-vous que les nouveaux moyens informatiques (catalogues en ligne, Gallica, moteurs de recherches, etc.) ont bouleversé la recherche sur Rimbaud  ?

 OB :
Je ne pense pas qu’on puisse parler de véritable bouleversement. La bibliothèque digitale universelle qui est en train de se développer sur le web s’enrichit chaque jour et elle permet de consulter en temps réel des millions de documents de toute espèce. Les moteurs de recherche, encore très élémentaires, nous aident à effectuer en un instant une recherche qui nous aurait occupés des semaines en bibliothèque. Mais cette énorme masse d’informations nous donne aussi l’illusion d’avoir accès à un savoir total ; or, pour rester dans le domaine français, nous sommes loin d’avoir à notre disposition tous les documents, manuscrits et imprimés produits dans cette langue. La plus grande découverte rimbaldienne de ces dernières années ne s’est pas faite grâce au web : il a fallu qu’un amateur  tombe chez un libraire sur une collection du Progrès des Ardennes pour que l’on retrouve Le Rêve de Bismarck qui y sommeillait depuis 1870 ! Les « humanités digitales » sont encore au berceau : ce sont les moyens d’accès à l’information qui ont changé, beaucoup moins les perspectives de recherche. Les logiciels associés à des bases de données comme Gallica nous permettent d’affiner nos connaissances dans des domaines très traditionnels comme la réception, l’intertextualité et l’histoire littéraire : une mine pour les auteurs peu connus, ce qui n’est pas le cas de Rimbaud. Les outils informatiques me semblent plus performants dans le champ textuel : les bases de données comme Frantext et les répertoires de formes sont de précieuses ressources pour l’analyse. Il serait souhaitable de construire une bibliothèque virtuelle de la critique rimbaldienne, indexée, dynamique et collective, qui offrirait une bibliographie régulièrement mise à jour et rassemblerait la totalité des études sur le poète. Pour l’instant, on ne peut qu’inviter les chercheurs à mettre en ligne leurs travaux, en accès libre et gratuit. S’il y a quelque chose qui doit être au cœur des humanités digitales, c’est bien le partage du savoir.

 JB :
Comme nous l’avons dit au début de notre entretien, vous enseignez la littérature française à Venise. Que peut-on dire de la réception de Rimbaud en Italie ?

OB :
Rimbaud a été connu très tôt en Italie, dès les années 1880, grâce à un jeune critique napolitain, Vittorio Pica, qui s’était mis en contact avec Verlaine. C’est à Pica que l’on doit, par exemple, la première exégèse de Voyelles. À l’époque, l’attention des écrivains italiens qui se réclament de la modernité est tout entière tournée vers la France et le symbolisme, qui leur offrent de nouveaux modèles. C’est ainsi que Rimbaud devient une sorte de catalyseur des mouvements d’avant-garde italiens au début du siècle. La première monographie consacrée à Rimbaud hors de France est italienne : elle est publiée à Florence en 1911 par Ardengo Soffici, artiste et poète francophile en étroite relation avec Apollinaire. Il faut souligner que Rimbaud a toujours captivé les poètes italiens, de Montale à Pasolini, à Luzzi... La littérature française moderne subit un coup d’arrêt pendant la période fasciste (1923-1943) et ce n’est qu’après la guerre que renaît l’intérêt pour Rimbaud en Italie, tant du point de vue éditorial qu’universitaire. La biographie de Rimbaud par Enid Starkie est traduite en italien en 1950, trente ans avant sa version française ! C’est alors que se forme une véritable « école rimbaldienne » italienne, active pendant toute la deuxième moitié du xxe siècle : composées d’excellents chercheurs comme Mario Matucci, Ivos Margoni, Sergio Solmi, Mario Richter et Sergio Sacchi, elle va contribuer à approfondir la connaissance de l’œuvre de Rimbaud par de très nombreux travaux en français et en italien (éditions commentées, livres, articles, comptes rendus…). Plusieurs colloques autour de Rimbaud seront organisés en Italie à partir des années quatre-vingt, et une grande exposition lui sera consacrée à Gênes en 1998. Il ne faut pas oublier que Rimbaud a aussi partie liée à l’histoire coloniale de l’Italie : on doit à Carlo Zaghi un livre important sur Rimbaud in Africa, malheureusement peu connu en France.


Vittorio Pica
 JB :
Sur la vie africaine de Rimbaud nous avons de précieux témoignages d’explorateurs et de commerçants italiens. Que vous inspire cette seconde vie du poète ? Comment expliquez-vous le silence poétique de Rimbaud ?

 OB :
La vie de Rimbaud en Afrique m’intéresse d’un point de vue historique et biographique, sans plus. Je ne vois dans son aventure coloniale ni le reflet de sa poésie, ni celui de sa révolte. Je ne crois pas à l’idée romantique d’une « œuvre-vie » qui ferait de cette expérience le prolongement de sa période littéraire, ni de celle-ci une anticipation de son destin ; celui qui voulait changer la vie a simplement changé de vie. Sa fin tragique me touche et m’émeut, bien sûr, mais je suis ses aventures comme je suivrais celles d’autres explorateurs de l’époque, à la différence que, contrairement à ses collègues qui le fréquentaient à Aden ou à Harar sans rien savoir de sa vie passée, je sais qu’il ne s’intéressait plus à « ça ». Ce qui m’amène à la deuxième partie de votre question. J’essaierai d’y répondre en m’arrêtant sur quelques éléments qui m’aideront à préciser ma pensée. 
La question du  « silence » de Rimbaud a été abordée très tôt dans l’histoire, au moment même où le poète décidait de s’éloigner de la littérature. En avril 1875, Verlaine écrit à Delahaye que les nouvelles idées de Rimbaud, avec qui il a eu de violentes discussions un mois auparavant, « ne parviendront à faire de lui qu’un “monstre” d’impuissance, d’improduction et d’illogisme. » Il lui reproche évidemment son athéisme, mais aussi son positivisme, et il en pressent déjà les conséquences sur le plan de la création. C’est que Rimbaud a choisi une autre voie, qui n’est plus celle de la littérature : le 14 avril 1875, il demande à Delahaye des renseignements sur le « bachot » en sciences qu’il a l’intention de préparer. Et il est en Allemagne pour apprendre l’allemand, par pour batifoler. En octobre 1875, Verlaine envoie au même Delahaye un poème (inséré plus tard dans Sagesse) où il parle explicitement de Rimbaud et de son changement de cap, regrettant le gaspillage de ses forces et le sacrifice de ses dons à la « Science » (qu’il écrit entre guillemets et avec une majuscule, par mépris) au nom de la « fadaise actuelle », c’est-à-dire des idées progressistes de son temps, qu’il méprise encore davantage. « Ta parole / Est morte de l’argot et du ricanement / et d’avoir rabâché les bourdes du moment » écrit encore Verlaine, insistant cette fois sur l’orgueil et l’arrogance de son ami, et peut-être déjà sur son mépris pour la poésie.


Dessin de Verlaine, lettre à Ernest Delahaye du 24 mars 1876.

Un sursaut d’orgueil peut être le fruit d’une déconvenue – la défaite nous rend parfois superbes – mais cette attitude appartient au caractère de Rimbaud qui la manifeste à plusieurs reprises dans son œuvre (dans Génie, l’orgueil est dit « plus bienveillant que les charités perdues » !) Rimbaud n’est pas un rêveur : c’est un homme d’action qui se fixe des objectifs et qui, en les poursuivant, prend peu à peu conscience de ses limites. Et il ne se satisfait ni d’un succès, ni d’un échec. Il veut être constamment en avant, comme la poésie qu’il présageait dans la lettre du Voyant. Il me semble que la détermination avec laquelle il a décidé de couper les ponts avec la littérature (et avec le monde de la littérature, c’est tout aussi important) réponde à cette exigence, quelle qu’ait été, pour lui, l’issue de son expérience poétique, une expérience qu’il a menée à son terme. Je ne pense pas que ce soient le regret d’une carrière manquée ou la faillite de sa poésie qui aient dicté ses choix. Bien des passages d’Une saison en enfer et des Illuminations expriment à la fois le pressentiment d’une fin et un désir de renouveau, ce qui empêche à mon sens de statuer sur son œuvre en termes de réussite ou d’échec et d’assigner à son acte la valeur d’un renoncement. Je laisserais en définitive la parole à Verlaine qui, dans Les Poètes maudits, écrivait : « que M. Arthur Rimbaud […] soit assuré de notre complète approbation (de notre tristesse noire, aussi) en face de son abandon de la poésie, pourvu, comme nous n’en doutons pas, que cet abandon soit, pour lui, logique, honnête et nécessaire. »

JB :
Nous arrivons au terme de notre entretien. Pour conclure, pouvez-vous nous dire si vous avez  des projets de publications concernant Rimbaud et Verlaine ? 

OB :
Je termine une édition critique d’Amour et de Parallèlement, de Verlaine, à paraître au Livre de poche « Classique » et je travaille à une édition commentée de l’œuvre de Rimbaud, en italien, pour la collection des « Classiques français » de l’éditeur Marsilio. 

Les principaux travaux d'Olivier Bivort sur Rimbaud et Verlaine sont librement accessibles en ligne à cette adresse. On peut lire aussi l'article Un puzzle inachevé dans le dossier du Magazine littéraire de novembre 2016 : Verlaine, Rimbaud, un couple scandaleux.