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| Source : Bnf , édition de 1870. |
À la fin du poème Ce qu’on dit au Poète
à propos de fleurs, Rimbaud écrivait :
- Et pour la composition
De Poèmes pleins de mystère,
Qu’on doive lire de Tréguier
À Paramaribo, rachète
Des tomes de Monsieur Figuier
-Illustrés ! – Chez Monsieur Hachette !
Marcel Coulon qui avait fait connaître ce poème en
1925 précisait en note à propos de Figuier :
« Il est tout à fin certain que quelqu’un des ouvrages de cet excellent
vulgarisateur scientifique est largement responsable de cette longue
divagation. Notre poème est le produit du heurt des Odes funambulesques et
des Merveilles de la Science. »
Néanmoins, depuis cette date, les chercheurs n’ont, à
ma connaissance, rien trouvé de significatif concernant un livre de Figuier
qui aurait pu inspirer Rimbaud. On mentionne parfois un ouvrage sur
l'alchimie publié dans les années 1860, cité surtout par ceux qui pensent que
l'auteur d' Alchimie du verbe s'est intéressé à
l'ésotérisme. Le conseil du poète donné pour la composition de
poèmes pleins de mystère a été considéré le plus souvent comme une boutade.
On se propose ici, sur un exemple précis, de montrer
qu’il pourrait en être un peu autrement.
Trois strophes avant la mention du nom de Figuier dans le poème, on trouve ce
vers : « Blancs, verts, et
rouges dioptriques, » avec le mot dioptrique, terme
scientifique appartenant au vocabulaire de l’optique. Tout
récemment David Ducoffre a attiré notre attention sur ce vers et
plus précisément sur un passage entier du poème en soulignant
certains mots, je donne le dernier quatrain de ce passage avec les
soulignements de David Ducoffre.
[…]
De tes noirs Poèmes, −
Jongleur !
Blancs, verts, et rouges dioptriques,
Que s’évadent d’étranges fleurs
Et des papillons électriques !
Il y voit un lien avec les couleurs des voyelles inventées par Rimbaud
et estime être le premier à avoir fait ce qu'il considère comme une
trouvaille remarquable. En fait, il a été précédé en ce sens par Jacques
Gengoux qui faisait du sonnet Voyelles une sorte
de clé ésotérique de la poésie de Rimbaud. On reproduit ci-dessous un
passage du volumineux livre de Jacques Gengoux, La pensée poétique
de Rimbaud, Nizet, 1950.
Pour Gengoux le mot dioptrique est associé au sceptre solaire et
pour Ducoffre c’est un peu la même chose, mais il va plus loin que son
illustre prédécesseur. Pour Ducoffre il est acquis que Rimbaud connaissait
la trichromie additive pour laquelle les couleurs primaires sont le bleu
le vert et le rouge. Toutefois les couleurs primaires historiquement ont été au
départ le bleu le rouge et le jaune, comme celles des peintres.
Ce n’est qu’après, au moment de la photographie en couleur, que les trois couleurs primaires bleu verte et rouge se sont imposées. Quand Ducoffre écrit : « En fait, la trichromie additive rouge vert bleu vient directement de Newton, ce sont les trois couleurs primaires, et la trichromie soustractive rouge bleu et jaune c'est en réalité les trois couleurs secondaires » ( article cité, vu à la date du 3 janvier 2014) cela n’a pas de sens. En outre, Ducoffre reconnait avoir écrit par « distraction » que la trichromie additive avait été adoptée par les frères Lumière pour le cinéma. En réalité, les frères Lumière l’ont utilisée, plus tard, pour un procédé de photographie en couleur qu’ils ont inventé. Pour en finir sur cette question d'un intérêt d'ailleurs modeste, il me semble impossible que Rimbaud en 1871 ai eu connaissance de cette trichromie additive associée au mot dioptrique. Du reste, Ducoffre reconnait qu'il n'en connaît pas la source.
D'ailleurs,
que signifie exactement le mot dioptrique ? C’est la partie de l’optique qui s’occupe de la
réfraction des rayons lumineux quand la lumière passe d’un milieu à un autre,
tandis que la catoptrique traite de la réflexion de la lumière sur
des miroirs. On oppose parfois un « système dioptrique » – par
exemple une paire de lunettes de vue avec ses lentilles, à un
« système catoptrique » comme un simple miroir pour prendre les
cas les plus élémentaires. Ce qui est curieux dans le vers de Rimbaud, c’est
l’expression « Blancs, verts, et rouges dioptriques, » qui grammaticalement
semble incorrecte. Le mot « dioptrique » est un terme technique
assez rare.
Rimbaud a-t-il consulté un traité d’optique ?
Et pourquoi n'aurait-il pas trouvé plus simplement ce mot dans un ouvrage de Figuier, comme il le suggère lui-même? Il se trouve qu’en 1870 ce vulgarisateur scientifique avait publié un de ses
fameux volumes Les Merveilles de la Science dans lequel il s’intéressait cette fois notamment à l’histoire de la lumière. Il y étudiait en particulier, dans un
long chapitre, les phares maritimes et les différents systèmes qui permettent à
des rayons lumineux de diverses couleurs de se propager pour alerter les
navires. Il expliquait que les phares utilisant un système dioptrique permettent
de mieux propager la lumière qu’un système catoptrique de miroirs
réfléchissants.
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| Cet extrait et ceux qui suivent proviennent du livre de Figuier dont on voit la couverture en tête de l'article. |
Le système dioptrique permettait de mieux diffuser les couleurs. Ainsi, peut-on lire :
Et aussi :
Notons particulièrement
la dernière phrase du texte suivant qui nous ramène très précisément aux trois couleurs de Rimbaud énoncées dans le vers : « Blancs, verts, et rouges dioptriques,».
Voilà donc probablement l’explication de
l’expression pleine de mystère « Blancs, verts, et rouges
dioptriques, » que Rimbaud avait pu imaginer en lisant Figuier. Dans son
traité de poésie Banville conseillait aux jeunes poètes de lire des ouvrages
scientifiques pour enrichir leur vocabulaire.
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| Petit traité de poésie française, p. 65. Extrait du chapitre IV publié dès 1870. |
C’était là, une
plaisante réponse de Rimbaud au traité de Banville.