mercredi 11 octobre 2023

Isabelle Rimbaud et Berrichon meilleurs graphologues que Bouillane de Lacoste

 



 

Dans l’édition des oeuvres complètes de Rimbaud dont le texte avait été établi et annoté par Rolland de Renéville et Jules Mouquet en 1946, on peut lire dans les brouillons de La Saison la phrase : 

« j’avais été damné par l’arc-en-ciel et les magies religieuses. »

Les éditeurs nous précisent qu’ils ont reproduit le texte de l’édition critique d’Une Saison en enfer par Bouillane de Lacoste.

Dans son édition critique, Bouillane de Lacoste écrit bien cette phrase.

L’édition d’Antoine Adam de 1972 reproduit aussi la leçon de Bouillane. 


La nouvelle édition des oeuvres de Rimbaud établie par Suzanne Bernard et André Guyaux en 2000 précise par une note d’André Guyaux : « le texte de ces brouillons a été revu sur les manuscrits, que M. Jacques Guerrin m’a permis de consulter et qui ont, depuis lors, été acquis par la Bibliothèque nationale (vente du 17 novembre 1998) . »


Cependant cette édition reproduit la phrase : « J’avais été damné par l’arc-en-ciel et les magies religieuses », en précisant que le mot magies surcharge un autre mot.


Il a fallu attendre 2009 pour avoir la bonne lecture. Dans sa remarquable communication « L’atelier d’Une saison en enfer. Étude des brouillons. » (publiée dans : Études réunies par André Guyaux , Rimbaud, des Poésies à la Saison, Paris, éditions Classiques Garnier, 2009) Aurélia Cervoni a pu rétablir la phrase « J’avais été damné par l’arc-en-ciel et les féeries religieuses » le mot magies ayant été barré par Rimbaud.


Dans la version imprimée, Rimbaud n’a conservé que la phrase : « J’avais été damné par l’arc-en-ciel. » ce qui permet à Aurélia Cervoni d’expliquer finement la raison de cette suppression.


Mais ce n’est pas tout !


 Aurélia Cervoni nous réserve une surprise en indiquant que le terme féeries avait été déchiffré correctement par Isabelle Rimbaud « Rimbaud mystique. Les Illuminations et la Chasse spirituelle, Le Mercure de France, 16 juin 1914, p.708 et Paterne Berrichon, « Ébauches d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud », La Nouvelle Revue française, 1er août 1914, p.244, n.3 



Il aura donc fallu 95 ans pour savoir qu’Isabelle Rimbaud et Paterne Berrichon avaient fait une meilleure lecture du manuscrit des brouillons de La Saison que Bouillane de Lacoste. Pourtant, il avait bien lu l’article de Berrichon qu’il avait corrigé minutieusement, mais il n'avait pas conservé la bonne lecture de féeries !

samedi 30 septembre 2023

Une saison en enfer, dossier

 

L’année 2023 marque le 150ème anniversaire de la publication d’Une saison en enfer. À cette occasion plusieurs publications voient le jour :


La bibliothèque de la Pléiade des éditions Gallimard, propose un volume sous étui spécial à cette occasion.


Il n’ existait pas jusqu'ici de véritable fac-similé de l’édition originale d’Une saison en enfer. On peut s’en procurer un en consultant sur le site d’Alain Bardel ce lien


Nous donnerons prochainement un compte rendu du livre d’Alain Vaillant : Une saison en enfer de Rimbaud ou le livre à « la prose de diamant », Honoré Champion (à paraître, 26.10.2023).


Signalons aussi le livre de Patti Smith : Arthur Rimbaud, Une saison en enfer 1873 et autres poèmes, photographies, écrits dessins de Patti Smith, Gallimard, 2023. (à paraître, 28.9.2023)


Nous préparons un dossier sur Une saison en enfer que nous donnerons prochainement

dimanche 10 septembre 2023

Venus Anadyomène, des singularités qu'il faut voir à la loupe

 

Premier manuscrit donné à Izambard

Venus Anadyomène


Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête

De femme à cheveux bruns fortement pommadés

D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,

Avec des déficits assez mal ravaudés ;


Puis le col gras et gris, les larges omoplates

Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;

Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;

La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;


L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût

Horrible étrangement ; on remarque surtout

Des singularités qu’il faut voir à la loupe…...


Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;

– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe

Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Arthur Rimbaud


Le poème Venus Anadyomène daté par Rimbaud du 27 juillet 1870 fut confié à son professeur Izambard, puis en octobre 1870 à Paul Demeny dans un ensemble appelé Cahier de Douai ou recueil Demeny.


La majorité des commentaires de Venus Anadyomène pense qu’un  poème de Glatigny : « Les Antres malsains » est  une source du poème de Rimbaud. Comme le poème de Glatigny décrit une prostituée qui a un tatouage ( Pierre et Lolotte) comme celui de Rimbaud (Clara Vénus) on en a déduit que Rimbaud décrivait une prostituée.La pratique des tatouages par les prostituées est connue depuis longtemps et l’on peut consulter ce livre qui lui est consacré.


Toute la question est de savoir ce qui amène Rimbaud à donner d’une femme une vision si dépréciative. Izambard et Demeny auraient pu être choqués par ce poème, mais nous n’avons aucun témoignage en ce sens. Selon une étude importante et déjà ancienne par Steve Murphy ce poème aurait une dimension politique et condamnerait le Second Empire qui permettait la dégradation de la femme et de la France. Il ne serait pas question de misogynie dans ce texte.


Il se trouve que Le Cahier de Douai est au programme du bac de français en 2024. Cela a donné lieu à plusieurs publications destinées aux élèves. Nous retiendrons celle de Jean-Luc Steinmetz et Henri Scepi. Dans sa préface Steinmetz évoque le poème Venus Anadyomène : « La femme qu’il montre émergeant d’une baignoire verte étonne par l’enlaidissement à plaisir de son corps. Projeté avec une incroyable audace, le dernier vers - « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus » - résonne en violente antithèse face à l’ « étrangement belle de « Soleil et Chair ». Le Rimbaud du Recueil Demeny est donc capable d’inverser au besoin, pour notre plus grand étonnement, les critères de la beauté. » Dans le Dossier Henri Scepi évoque l’esprit satirique de Rimbaud : « Venus anadyomène par le mouvement de renversement des valeurs esthétiques et morales qu’il renferme : la satire y devient le ferment d’une profonde entreprise de subversion des normes et des règles de la Beauté, liée à un engagement politique dont l’épisode de la Commune donnera plus tard toute la mesure et l’ampleur. »


Cependant dans ces commentaires on ne souligne pas un vers essentiel : « Des singularités qu’il faut voir à la loupe… » Le regretté Marc Ascione avait suggéré que le syntagme : « Des singularités qu’il faut voir à la loupe… » constituait une consigne impérieuse, exigeant de la part du lecteur une attention redoublée à de petits détails et indices qui permettent de bien interpréter le poème. Précisons d’ailleurs que les trois points de suspension de la version du poème donnée à Izambard vers juillet 1870 deviennent dans la version donnée à Demeny vers septembre 1870, six points de suspension. C’est-à-dire que Rimbaud a voulu dans le manuscrit postérieur, souligner encore davantage l’importance de ces mots.

Second manuscrit donné à Demeny
DR. British Library


Si Rimbaud incite à relire son poème, c’est probablement qu’il cache quelque chose qu’il ne peut exprimer directement. On peut le comprendre aisément. L’image de l’ulcère à l’anus est choquante par l’évocation de certaines pratiques sexuelles qu’il suppose. Les bons pères de famille du Second Empire recherchaient souvent des plaisirs qu’ils ne pouvaient demander à la mère de leurs enfants. On peut s’étonner de la connaissance que Rimbaud pouvait avoir de ces pratiques. Il est probable que c’est dans les livres peut-être écrits par des hygiénistes qu’il a pu les lire. À noter que dans le livre d’un certain Alexandre Parent-Duchatelet on pouvait lire que Clara figure parmi les surnoms répertoriés dans la « classe élevée » pour les prostituées. 


On n’a pas assez relevé que Rimbaud n’hésitait pas à demander des « imprimés inconvenants » à son professeur Izambard (lettre du 12 juillet 1871, mais écrite  avant) . Rimbaud était tout sauf un innocent.

mercredi 30 août 2023

Le supplément de la Pléiade établi en 2021

 On se souvient que Takeshi Matsumura avait étudié minutieusement les modifications apportées entre l’édition de 2009 et le troisième retirage de 2015 des Œuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade. On peut se rapporter à l’article de notre blog.


Dans le dernier retirage de 2021, on trouve un supplément établi à cette date. Il s’agit de la lettre de Rimbaud à Jules Andrieu du 16 avril 1874 établie à partir du fac-similé donné par Alain Rochereau. La référence est précisée ainsi : C’était Jules.Jules Louis Andrieu ( 1838-1884), un homme de son temps, en ligne, 2018, p.208-209.


On constate que la Pléiade Rimbaud ne donne pas d’adresse internet, mais se contente d’écrire « en ligne ».


Dans le texte qui précède la lettre proprement dite, on rappelle que l’ouvrage que Rimbaud désire publier : L’Histoire splendide est un projet qu’Ernest Delahaye avait signalé. Ce qui montre que les souvenirs de Delahaye sont plus fiables que ce que nous disent certains critiques. André Guyaux écrit avant de divulguer le texte de la lettre : «  Si Rimbaud s’adresse à Andrieu, c’est aussi parce qu’il le sait très introduit dans les milieux éditoriaux britanniques et rompu à la vulgarisation historique et littéraire : l’ancien Communard (sic) avait publié une Histoire du Moyen Âge ( 1866) et gagnait sa vie en donnant des leçons particulières.».


Suit  une petite bibliographie dont la dernière mention est : «  Quelques remarques sur une lettre inédite de Rimbaud à Andrieu », en ligne sur le site « Rimbaud, le poète, 12 juin 2019.

Il s’agit d’une intervention d’Yves Reboul sur le site d’Alain Bardel que l’on peut lire ici.


On peut regretter que la bibliographie ne mentionne pas mon article publié dans le Rimbaud vivant N°58/ 2019 : « La lettre de Rimbaud du 16 avril 1874 et la transmission des Illuminations. » Je montrais en remarquant que sur le fac-similé de la lettre que tous les « f » minuscules ne sont pas bouclés vers le bas. J’en déduisais que la mise au net des Illuminations avait eu lieu après le 16 avril. Puis en utilisant d’autres arguments je prouvais que Rimbaud n’avait pas mis au net les Illuminations avec Germain Nouveau au printemps de 1874, comme on le croyait, mais juste avant de partir à Stuttgart en janvier-février 1875 à Charleville.


Enfin pour conclure je signale une coquille surprenante dans le texte qui précède la transcription de la lettre : « Mais Andrieu , littérateur parisien, d’intelligence hardie et fine, était son pré2021féré, (!) »

On se demande comment les éditions Gallimard si attentives ont pu laisser échapper cette coquille. Nul doute qu’elle sera corrigée dans la prochaine réimpression.

jeudi 20 juillet 2023

Rimbaud et la canicule


Le 25 août 1880, Rimbaud depuis peu à Aden écrit à sa famille : « la chaleur y est excessive, surtout en juin et septembre, qui sont les deux canicules. 35° la température nuit et jour constante d’un bureau très frais et très ventilé. »


En juillet 1886 il écrit de Tadjourah à sa famille « Je me porte bien, aussi bien qu’on peut se porter ici en été, avec cinquante et cinquante-cinq centigrades à l’ombre »


Le 23 août 1877, il écrit, toujours à sa famille, qu’il est venu au Caire «  parce que les chaleurs étaient épouvantables cette année dans la mer Rouge, tout le temps à 50° à 60° »


Le 20 février 1891, il écrit à sa mère de Harar que s’il rentrait en Europe il mourrait vite à cause du froid. Il ajoute même qu’il pense retourner à Aden, car la grande chaleur lui ferait du bien.


On voit que peu à peu il préférait la canicule d’Aden au climat de l’Europe.


Vous qui avez chaud en ce moment pensez à Rimbaud et méditez sur sa capacité à supporter la chaleur.

jeudi 13 juillet 2023

Rimbaud et le 14 juillet

 


Le 15 août 1871, Rimbaud a envoyé à Théodore de Banville une lettre de sept pages comportant le long poème : Ce qu’on dit au poète propos de fleurs.

Tout en haut de la première page, Rimbaud a écrit, en lettres minuscules, et soulignés : « Charleville, Ardennes, 15 août 1871 »


Cependant à la fin de la lettre, Rimbaud a daté son poème au 14 juillet 1871


Le 14 juillet est évidemment une référence à la prise de la Bastille de 1789. Le 15 août est adopté comme fête nationale par Napoléon III et célébrée pendant tout le Second Empire. Le 15 août est la date de naissance de Napoléon.


Mais pourquoi Rimbaud fait référence de ces deux dates à Banville ? Aucun commentateur n’a donné à ce jour une explication satisfaisante.



mardi 4 juillet 2023

Décès de Jacqueline Teissier - Rimbaud

 

Jacqueline Teissier-Rimbaud en 2014. DR.



Jacqueline Teissier-Rimbaud vient de nous quitter ce lundi 3 juillet. Elle avait 77 ans. C’était l’arrière-petite-fille de Frédéric Rimbaud. Depuis plusieurs décennies elle donnait beaucoup de son temps à l’association des amis de Rimbaud dont elle fut  secrétaire générale, trésorière, vice-présidente enfin membre d’honneur.


C’est grâce à son intervention que la panthéonisation de Rimbaud n’a pas eu lieu. On se souvient qu’une lettre que le président Macron lui avait adressée avait mis fin à cette initiative surprenante.


Depuis six mois Jacqueline n’habitait plus Levallois-Perret, elle avait préféré rejoindre Tarbes et les Hautes-Pyrénées où résident son fils et sa famille.

Ses obsèques seront célébrées le vendredi 7 juillet 2023, à 11 heures en l'église de Bagnères-de-Bigorre.